Chapitre 21 - Le premier massacre d’un dieu mal réglé
Le tunnel s’ouvrit devant ARIES comme si Alterne lui-même avait compris qu’il valait mieux dégager le passage avant de finir requalifié en gravats historiques.
Nathan avança.
Ou plutôt : il crut avancer.
En réalité, ARIES bondit.
Pas volontairement. Pas vraiment.
Un simple déplacement du poids. Une intention de pas. Et l’exosquelette traversa presque quinze mètres dans un souffle brutal, propulseurs dorsaux hurlants, genou plié, épaules basses, deux tonnes et demie de violence intelligente projetées à travers le couloir vivant comme un obus qui aurait développé un sens très personnel de la justice.
L’atterrissage secoua toute la structure.
Le sol se fendit sous ses pieds. Les racines vibrèrent. Des fragments de paroi se détachèrent dans un bruit de pierre malade.
Nathan resta une demi-seconde parfaitement immobile à l’intérieur du cockpit vivant.
Puis :
— D’accord.
IEVHA ne répondit pas tout de suite.
Puis, avec une sérénité absolument insultante :
— C’était un micro-déplacement.
Nathan tourna lentement la tête à l’intérieur du casque.
— Répète ça encore une fois et je jure sur tout ce qu’il reste de saint dans ce monde que je t’emmène plonger dans un réacteur ouvert.
— Note prise.
Derrière lui, Aliyha était restée dans la chambre du lien, sous la garde de Sheratan, d’IKARUS-7, de la femme de l’Église et de ses deux accompagnants. Et malgré tout ce qu’il détestait dans cette configuration, malgré la quantité de problèmes théologiques et tactiques que cela représentait, c’était encore le meilleur choix.
Parce que maintenant…
Maintenant il allait falloir remonter.
Et expliquer à l’étage supérieur qu’ils venaient officiellement de perdre leur droit de vivre sereinement dans ce secteur.
Nathan reprit sa course.
Cette fois, plus doucement.
Ou du moins il essaya.
ARIES glissait presque. Chaque pas couvrait une distance absurde. Chaque impulsion des jambes répondait trop vite. Trop fort. Trop bien.
Le tunnel vivant s’ouvrait devant lui dans une succession de chambres racinaires, de conduits organiques, de fractures métalliques, de plaques semi-effondrées et de corridors enterrés où l’ancienne architecture d’EDEN avait fusionné avec la croissance blanche d’Alterne.
Une abomination.
Superbe.
Puis la première présence apparut dans sa vision.
Trois signatures thermiques. Mouvement latéral. Armement long. Vitesse humaine.
Nathan ralentit.
— Contact.
— Oui, répondit IEVHA. Escouade légère de l’Archonat. Probablement en recherche du noyau inférieur.
Nathan regarda l’angle du prochain couloir.
Puis les marqueurs rouges.
Puis ses propres mains.
Très bien.
Premier test.
Il se colla à la paroi.
Ou essaya.
ARIES se plaqua si violemment au mur que la moitié des racines derrière lui se fissurèrent avec un bruit sec de colonne vertébrale végétale.
Nathan ferma les yeux une demi-seconde.
— D’accord.
— Tu apprends vite, dit IEVHA.
— Non. J’échoue plus élégamment que les autres.
Les signatures approchaient.
Nathan leva légèrement la main gauche.
Le système répondit trop vite.
Un bouclier semi-transparent surgit brutalement de son avant-bras dans un éclat blanc cristallin et défonça au passage un conduit secondaire qui n’avait absolument rien demandé à personne.
— Bordel.
— Crystal Wall. Projection active. Bonne nouvelle : tu peux le déclencher très vite.
— Mauvaise nouvelle : j’ai failli détruire la moitié du tunnel.
— C’est vrai.
Les voix approchaient maintenant.
Des hommes.
Archonat. Détendus, presque. Très mauvaise idée.
Nathan coupa immédiatement le bouclier.
Puis pensa simplement : invisible.
Et ARIES disparut.
Pas totalement au sens magique. Pire.
Les plaques de son armure reproduisirent immédiatement les textures, ombres, poussières, lignes et fractures de la paroi organique derrière lui. En une seconde, le colosse de trois mètres cinquante cessa d’exister visuellement.
Nathan resta figé.
Même lui fut surpris.
— Oh…
— Camouflage adaptatif, confirma IEVHA.
— Je vais faire des choses absolument immorales avec ça.
— Oui.
Les trois soldats passèrent l’angle.
Armures légères. Casques fermés. Fusils d’induction. Formation correcte. Confiance déplacée.
Le premier ne vit rien.
Le deuxième non plus.
Le troisième eut à peine le temps de froncer légèrement les sourcils.
Nathan sortit du camouflage et traversa littéralement le premier homme.
Pas “frappa”.
Traversa.
L’épaule d’ARIES heurta son thorax avec une telle violence que le soldat disparut de la narration utile sous forme de bruit humide et d’enseignement biomécanique.
Le deuxième leva son arme.
Nathan voulut simplement le repousser.
ARIES lui envoya un revers.
Le casque partit d’un côté. Le corps de l’autre.
Le troisième cria.
Erreur.
Nathan le saisit à la gorge.
Pas fort. Juste pour le tenir.
Le bras d’ARIES referma légèrement ses doigts.
Le soldat se mit à convulser immédiatement, suspendu dans les airs, pieds battant le vide pendant que les capteurs internes du mecha réévaluaient en temps réel tout ce qu’un squelette humain pouvait tolérer avant de devenir un souvenir administratif.
Nathan resta une seconde immobile.
Puis très calmement :
— IEVHA.
— Oui.
— J’ai l’impression de tenir un emballage vide.
— C’est un bon indicateur.
Nathan regarda le type qui agonisait dans sa main.
Puis :
— J’ai encore du mal à doser.
— Je sais.
Il laissa tomber le corps.
Le cadavre heurta le sol dans un bruit mat.
Silence.
Puis IKARUS-7, dans son oreille :
— Tu viens littéralement de découvrir que tu peux tuer quelqu’un par erreur de dosage de poignée de main.
Nathan reprit sa marche.
— Merci.
— Je suis là pour l’élégance.
Mais la vraie leçon arriva dix secondes plus tard.
Le couloir déboucha sur une chambre de maintenance partiellement effondrée.
Et là, ce n’étaient plus trois types mal placés.
C’était une escouade complète.
Huit soldats de l’Archonat. Deux armures exo lourdes. Une tourelle mobile. Position de verrouillage. Très bon angle. Très mauvais timing pour eux.
Le premier le vit immédiatement.
— CONTACT !
Le tir partit.
Puis tous les autres.
Nathan n’eut même pas le temps de réfléchir.
Il leva instinctivement le bras gauche.
Crystal Wall jaillit.
Cette fois, complet.
Pas un petit bouclier de bras.
Un mur.
Un vrai.
Un rempart cristallin d’énergie blanche bleutée se déploya devant ARIES dans une explosion lumineuse, large de plusieurs mètres, assez dense pour donner au mot “non” une matérialisation architecturale très convaincante.
Les tirs frappèrent.
Et furent absorbés.
Pas tous. Pas parfaitement. Mais assez pour que Nathan sente la structure du mur boire la violence adverse comme une bête affamée.
Les impacts de plasma éclataient dessus. Les projectiles d’induction se noyaient dans la surface vibrante. Même la tourelle mobile déversait une pluie d’acier et de lumière qui venait mourir contre le Crystal Wall comme un tas de mauvaises décisions administratives contre une porte blindée.
Nathan sentit l’énergie monter dans les circuits.
— IEVHA.
— Oui.
— Je sens que ça charge.
— Oui.
— Et maintenant ?
— Maintenant… tu peux leur rendre.
Nathan eut un très léger sourire.
— Très bien.
Il abaissa brutalement le bras.
Le Crystal Wall se rétracta.
Et dans le même mouvement, ARIES ouvrit le noyau de renvoi.
L’énergie absorbée revint.
Pas comme un miroir. Pas “exactement pareil”.
Pire.
Compilée. Compressée. Réinjectée.
Une onde blanche déchira la salle.
La tourelle mobile explosa immédiatement. Le premier exo lourd fut projeté contre la paroi. Deux soldats disparurent littéralement dans la violence du retour. Les autres furent balayés, arrachés, broyés contre les consoles et les structures dans un chaos de métal, de sang et d’erreur stratégique terminale.
Silence.
Puis quelques alarmes faibles. Un corps qui brûlait encore. Une jambe qui tressautait dans un coin. Rien de très philosophique.
Nathan resta immobile.
Très immobile.
Puis :
— D’accord.
IEVHA ne répondit pas tout de suite.
Puis :
— Tu commences à comprendre.
— Non.
Un temps.
Puis :
— Je commence à comprendre pourquoi on a interdit ce genre de jouet.
Le premier exo lourd se releva péniblement dans la fumée.
Très bien. Enfin un peu de résistance.
Nathan le regarda. Puis pensa simplement : sabres.
Les plaques d’ARIES se reconfigurèrent immédiatement.
Deux katanas géants apparurent dans ses mains. Acier noir. Tranchant plasma rouge. Monstrueux. Magnifiques.
Tengoku et Jigoku à l’échelle d’un cauchemar industriel.
L’exo ennemi chargea.
Nathan voulut juste tester l’angle.
ARIES se téléporta.
Pas loin. Trois mètres, peut-être quatre.
Mais instantanément.
Une translation brutale. Un saut d’ancrage.
Une seconde, il était face à l’exo. La suivante, il était derrière lui.
Nathan eut à peine le temps de comprendre ce qu’il venait de faire que Jigoku avait déjà traversé le blindage dorsal de la machine ennemie de haut en bas.
Le mecha s’arrêta net.
Puis s’ouvrit.
Lentement. Très proprement. Comme un fruit métallique qu’on aurait coupé avec beaucoup trop de moyens.
Nathan retira la lame.
L’exo s’effondra.
Le second tenta de verrouiller un canon latéral.
Nathan voulut lui couper le bras.
ARIES lui coupa tout le haut du corps.
Silence.
Puis IEVHA :
— Dosage.
Nathan regarda le carnage.
Puis :
— Oui.
— Tu n’es pas encore calibré.
— J’avais remarqué.
— À ce niveau, si tu penses “neutraliser”, ARIES entend parfois “éradiquer”.
Nathan souffla légèrement.
— Ambiance.
Puis la chambre de maintenance trembla.
Fort.
Très fort.
Des impacts lourds au-dessus. Des alarmes. Des tirs. Des hurlements lointains. La nef supérieure était toujours en guerre.
Mais cette fois, un nouveau marqueur apparut dans la vision de Nathan.
Un signal connu.
Bas. Massif. En approche rapide.
Puis la voix d’IKARUS-7 arriva immédiatement dans son oreille.
— Petite mise à jour.
Nathan releva la tête.
— Quoi ?
— Sheratan vient de bouffer quelqu’un.
Un silence.
Puis Nathan :
— Pourquoi ?
— Parce qu’un des accompagnants de l’Église a essayé de poser la main sur Aliyha.
Nathan resta parfaitement immobile.
Très lentement, il tourna la tête vers le vide.
Puis sa voix tomba. Basse. Calme. Très, très mauvaise.
— Il l’a tué ?
— Non, répondit IKARUS-7. Mais il l’a très sérieusement convaincu de revoir son rapport au toucher.
Nathan hocha une fois la tête.
— Bien.
Puis il regarda devant lui. Vers le haut. Vers Cael Vesper. Vers la salle des protocoles. Vers tout ce qui restait encore à casser.
Et pour la première fois depuis qu’il avait enfilé ARIES…
Il se sentit presque prêt.
Presque.
Ce qui, chez lui, signifiait généralement que quelqu’un allait vivre les dix prochaines minutes comme une erreur fondamentale de civilisation.

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