Chapitre 22 - Le couloir des saints éventrés

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Le couloir supérieur n’avait plus rien d’un accès technique.

C’était devenu une gorge de guerre.

Un long conduit semi-ouvert, éventré par les explosions, les impacts lourds et la croissance blanche d’Alterne qui avait forcé son passage à travers le béton, les câbles, les plaques de blindage et les systèmes d’origine avec la délicatesse d’une divinité végétale sous amphétamines.

Nathan avançait dedans comme un problème que plus rien ne pouvait contenir.

Ou plutôt : il essayait.

Parce qu’à chaque fois qu’il pensait “marche”, ARIES entendait encore parfois “charge”.

À chaque fois qu’il pensait “angle”, l’armure proposait “massacre”.

À chaque fois qu’il pensait “je vais juste franchir cette section proprement”, l’exosquelette semblait lui répondre : “ou alors on peut aussi détruire la notion même de passage.”

Très bien.

Charmant.

Très pratique aussi, il fallait l’admettre.

Mais encore beaucoup trop neuf.

— Tu tires trop fort sur les impulsions, dit IEVHA.

Nathan longea une paroi fendue, évita un pan entier de plafond effondré, puis sauta par-dessus une fracture de huit mètres comme si ce genre de choses relevait désormais d’un petit désagrément de circulation.

L’atterrissage pulvérisa la dalle suivante.

— Je “tire trop fort” ? répondit-il. J’ai juste pensé “petit saut”.

— Oui.

— Et j’ai traversé un ravin.

— Oui.

— Donc le problème, c’est moi.

— Toujours.

Nathan souffla doucement.

— Très bien.

Puis plus bas :

— J’ai déjà eu des relations plus simples avec des femmes.

IKARUS-7 intervint immédiatement.

— J’ai des statistiques très crédibles là-dessus.

— Tais-toi.

— Avec joie.

Puis le couloir s’élargit.

Et ARIES s’arrêta net.

Devant lui, sur près de quarante mètres de longueur, la section nord de la nef secondaire venait de devenir un point de rupture absolu.

Des morts partout.

Des Purificateurs de l’Archonat éventrés, brisés ou pulvérisés contre les parois. Des opérateurs de Kalakanda abattus dans des angles absurdes. Deux membres de l’Église Œcuménique découpés proprement au niveau du thorax. Des impacts lourds sur toutes les surfaces. Des câbles arrachés. Des racines brûlées. Des plaques retournées. Du feu. De la fumée. Du métal en fusion.

Et au milieu…

Quelque chose avait tenu.

Pas “survécu”. Tenu.

Une ligne.

Trois membres de l’Église restants s’étaient repliés en défense circulaire autour d’une porte semi-blindée marquée de glyphes anciens et de codes industriels partiellement effacés. Face à eux, une unité de l’Archonat tentait encore de les écraser avec un appui lourd composé de deux armures exo, six Purificateurs et une plateforme quadripode d’assaut.

Nathan regarda la scène.

Puis :

— Très bien.

— Quoi ? demanda IEVHA.

— Je commence à voir ce que Cael essaie de faire.

La réponse tomba immédiatement.

— Il verrouille tous les accès secondaires avant l’extinction. Il veut contrôler qui meurt où.

Nathan hocha légèrement la tête.

— Oui.

Puis :

— Et eux ?

Il désigna les membres de l’Église.

— Ils défendent quoi ?

IKARUS-7 projeta immédiatement plusieurs couches d’analyse.

— Porte d’accès secondaire vers la salle des protocoles. Probabilité élevée que ce soit l’un des derniers accès encore viables.

Nathan regarda la plateforme quadripode. Puis les exos. Puis les survivants de l’Église.

Puis il eut une pensée très simple :

on va raccourcir cette réunion.

— IEVHA.

— Oui.

— Option la plus propre.

Très léger silence.

Puis :

— Il n’y en a pas.

Nathan sourit très légèrement.

— Correct.

Puis il bondit.

Pas vers l’avant.

Vers le plafond.

ARIES propulsa sa masse d’un seul coup dans une impulsion verticale si brutale que les plaques supérieures du couloir explosèrent sous l’effet du souffle inverse. Le mecha traversa littéralement la fumée, les poutres tordues et les poussières incandescentes dans une montée de trois étages, se stabilisa une demi-seconde en vol stationnaire au-dessus du champ de bataille…

Puis Nathan comprit immédiatement qu’il n’était pas encore habitué à cette merde.

— Trop haut, dit-il.

— Oui, répondit IEVHA.

— Trop vite.

— Oui.

— Et maintenant ?

— Maintenant tu retombes comme une punition.

Parfait.

Nathan corrigea comme il put. Ou du moins il essaya.

ARIES pivota dans l’air avec une violence presque obscène, réacteurs dorsaux rugissants, sabres lourds déjà en ligne. Il visa l’un des exos de l’Archonat.

Et s’écrasa directement dessus.

Le choc fut si brutal que la dalle inférieure se fissura sur plusieurs mètres.

L’exo ennemi disparut immédiatement de la chaîne alimentaire.

Pas un duel. Pas une lutte. Une suppression administrative.

Nathan resta une demi-seconde penché au milieu des débris, une jambe d’ARIES enfoncée dans le thorax éclaté de la machine adverse.

Puis :

— Très bien.

IEVHA, imperturbable :

— Tu viens d’inventer l’attaque “je tombe donc je tue”.

Le deuxième exo se retourna immédiatement.

Canon lourd. Visée déjà verrouillée. Très mauvais réflexe dans une journée comme celle-ci.

Nathan voulut juste avancer.

ARIES se téléporta.

Saut d’ancrage. Court. Brutal.

Une fraction de seconde, il était à six mètres. La suivante, il était collé à la face de l’exo.

Nathan eut à peine le temps de penser “non, trop près” que Tengoku avait déjà traversé le canon, le bras, la clavicule blindée et la moitié supérieure du cockpit.

L’exo s’ouvrit dans une gerbe d’étincelles, de plasma rouge et de morceaux de pilote qui n’auraient probablement pas été très exploitables dans un rapport RH.

Très bien.

Les Purificateurs, eux, réagirent enfin correctement.

Ils ouvrirent le feu tous ensemble.

Nathan leva instinctivement le Crystal Wall.

Mais cette fois, il surcompensa.

Le bouclier jaillit sur toute la largeur du couloir.

Pas un mur. Une cathédrale.

Une immense paroi cristalline blanche et bleutée se déploya entre les deux camps, haute de plusieurs mètres, sculptée d’arêtes lumineuses et de nervures d’énergie vivante. Les tirs de l’Archonat s’y écrasèrent immédiatement dans une pluie d’impacts absorbés.

Et derrière, les trois survivants de l’Église restèrent parfaitement figés.

L’un d’eux murmura même quelque chose qui ressemblait fortement à une prière.

Nathan regarda la taille du mur.

Puis :

— J’ai encore forcé.

— Oui, dit IEVHA. Mais pour être honnête, c’est très beau.

— Merci.

— Ce n’était pas un compliment moral.

— Encore mieux.

Il abaissa ensuite brutalement le bras.

Le Crystal Wall se brisa dans une pluie de fragments énergétiques.

Et Nathan renvoya tout.

L’énergie absorbée repartit en onde frontale, déchira le couloir, éventra deux Purificateurs, retourna la plateforme quadripode sur elle-même et transforma le troisième soldat de gauche en exemple pédagogique sur les limites de la persévérance humaine.

Les deux derniers tentèrent de fuir.

Erreur de casting.

Nathan voulut juste les neutraliser.

ARIES lança les sabres.

Les deux katanas lourds quittèrent ses mains comme deux croix de guerre sous cocaïne, traversèrent le couloir dans une ligne rouge parfaite et découpèrent les fuyards avant de revenir dans ses paumes par rappel magnétique.

Silence.

Fumée.

Un casque roulait encore lentement sur la dalle.

Nathan resta immobile.

Puis :

— D’accord.

— Toujours pas calibré, dit IEVHA.

— Je neutralise mal.

— Tu neutralises comme un ancien texte religieux réécrit par un char d’assaut.

— C’est presque poétique.

— C’est surtout juridiquement compliqué.

Derrière lui, les trois membres de l’Église n’avaient toujours pas bougé.

Nathan tourna lentement la tête.

Très bien. Moment social.

— Vous êtes vivants, dit-il.

Le plus grand des trois, visiblement blessé au bras, hocha une fois la tête.

— Grâce à vous.

Nathan regarda les cadavres autour.

Puis :

— Grâce à leur très mauvais timing, surtout.

La femme du groupe, plus âgée, fixa ARIES avec une intensité presque dérangeante.

— Vous portez le Gardien.

Nathan fronça légèrement les sourcils à l’intérieur du casque.

— Non.

Elle attendit.

Puis il ajouta :

— Le Gardien me porte aussi, ce qui est plus agaçant.

La vieille femme ne sembla pas trouver cela drôle. Erreur.

Puis le plus jeune des trois, encore à genoux près de la porte, demanda d’une voix un peu blanche :

— L’enfant… elle est avec vous ?

Nathan ne répondit pas immédiatement.

Pas parce qu’il hésitait.

Parce qu’il évaluait.

Toujours.

Puis :

— Oui.

Le soulagement dans leurs regards fut immédiat.

Et ça, Nathan n’aimait pas du tout.

Parce que le soulagement sincère est beaucoup plus difficile à traiter proprement que le mensonge ou la haine.

La vieille femme posa lentement une main sur son propre thorax.

— Alors il reste encore une chance.

Nathan regarda la porte derrière eux.

Les glyphes sur le métal. Les lignes d’accès. Les verrous. Les traces de tirs. Les tentatives d’effraction.

Puis il demanda :

— Qu’est-ce qu’il y a derrière ?

Le plus grand répondit immédiatement.

— Un accès de service aux niveaux hauts de la salle des protocoles.

— Donc un accès direct vers Cael Vesper.

— Oui.

Nathan hocha une fois la tête.

Très bien.

Très propre.

Puis le plus jeune reprit, hésitant :

— Mais il y a quelque chose d’autre.

Nathan ne dit rien.

Le jeune homme avala difficilement sa salive.

Puis :

— Il a réveillé les Séraphes.

Le silence tomba.

Même IEVHA se tut une demi-seconde.

Nathan regarda devant lui.

Puis très calmement :

— Développe parce que ça sonne déjà comme une très mauvaise idée.

Le plus grand reprit.

— Les Séraphes ne sont pas des soldats. Ni des mechas ordinaires. Ce sont des reliques de guerre liturgique de l’ancien projet. Des exo-entités de sanctuaire. Des gardiens doctrinaux conçus pour protéger les nœuds de commandement d’EDEN.

Nathan regarda les sabres dans ses mains. Puis la porte. Puis le couloir derrière.

Puis il demanda très calmement :

— Combien ?

La vieille femme baissa les yeux.

Puis :

— Trois.

Nathan resta immobile.

Très immobile.

Puis sa voix tomba, basse, nette, parfaitement lui :

— Bon.

Petit silence.

Puis :

— On va aller tuer des anges, alors.

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