Chapitre 23 - Les trois Séraphes

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La porte de service s’ouvrit comme un tombeau qui aurait attendu très longtemps qu’un homme suffisamment mal câblé vienne enfin commettre l’erreur nécessaire.

Les verrous sautèrent un à un dans un bruit sec. Les glyphes s’éteignirent. Les plaques blindées glissèrent latéralement. Un souffle d’air ancien, froid, métallique et vaguement sacré vint mourir contre le masque d’ARIES.

Nathan entra le premier.

Évidemment.

Derrière lui, les trois survivants de l’Église ne dirent rien.

Très bon réflexe. Très sain.

Le passage était plus étroit que prévu. Un couloir verticalement démesuré, presque cérémoniel, dont les parois noires portaient encore des inscriptions effacées, des numéros de série industriels, des lignes liturgiques et des traces de brûlures si anciennes qu’elles faisaient désormais partie du décor.

Un lieu construit pour impressionner. Puis pour protéger. Puis probablement pour tuer.

L’ordre naturel des grandes œuvres humaines, en somme.

Nathan avançait lentement.

Ou du moins plus lentement qu’avant.

À l’intérieur d’ARIES, il sentait encore le problème principal : la puissance arrivait plus vite que son intention. L’armure comprenait déjà ce qu’il voulait faire avant même qu’il n’ait fini de le formuler entièrement, ce qui, en situation de guerre, relevait du miracle tactique. Mais en matière de dosage…

Disons simplement qu’il était encore très facile de transformer un “je vais lui couper le bras” en “sa branche généalogique va devoir faire son deuil d’un concept”.

Pas idéal. Très efficace.

— Signatures ? demanda-t-il.

IEVHA répondit immédiatement.

— Niveau supérieur verrouillé. Salle des protocoles à trente-deux mètres au-dessus. Trois signatures majeures. Stationnaires.

Nathan leva légèrement la tête.

Les couches de sa vision s’ouvrirent.

Trois masses. Trois présences. Trois choses.

Pas des hommes. Pas des mechas classiques.

Autre chose.

— Ils savent qu’on arrive ?

Très léger silence.

Puis :

— Oui.

Nathan hocha une fois la tête.

— Très bien.

Puis il continua.

Le couloir s’ouvrit enfin.

Et la salle apparut.

Immense.

Circulaire.

Une nef verticale d’acier noir et de lumière blanche, éventrée par endroits, traversée de passerelles suspendues, de colonnes brisées, de câbles pendants et de racines d’Alterne qui avaient forcé leur croissance jusqu’au cœur même des structures liturgiques de commande.

Au centre de la salle, un puits cylindrique descendait vers les niveaux inférieurs comme une colonne vertébrale ouverte.

Et tout autour…

Ils étaient là.

Les trois Séraphes.

Nathan s’arrêta.

Pas par peur.

Par respect tactique.

Parce qu’il fallait bien reconnaître à certaines horreurs une certaine qualité de finition.

Le premier flottait à deux mètres du sol, au-dessus d’une passerelle brisée. Haut, fin, presque féminin dans ses lignes, recouvert d’une armure ivoire et noire striée d’inscriptions dorées. Derrière son dos, six ailes mécaniques articulées se déployaient lentement comme des lames vivantes. À la place du visage, un masque lisse traversé d’une unique ligne rouge verticale.

Le deuxième était au sol.

Massif. Lourd. Quatre mètres au moins. Une silhouette de bourreau sanctifié, blindage noir, bras énormes, épaules hérissées de pointes liturgiques, tête casquée comme un croisement obscène entre un chevalier funéraire et une machine d’exécution nucléaire.

Le troisième…

Le troisième était pire.

Parce qu’il ressemblait presque à un être humain.

Debout sur la passerelle haute. Silhouette mince. Armure blanche, sobre, presque élégante. Pas d’ailes visibles. Pas d’armes visibles.

Ce qui, dans ce genre d’univers, signifiait généralement : danger absolu.

Les trois tournèrent lentement la tête vers ARIES.

Puis la voix du plus mince, celui d’en haut, descendit dans la salle.

Pas une voix humaine.

Un chœur compressé dans une gorge de métal.

— Identification confirmée.

Nathan ne répondit pas.

Le Séraphe reprit :

— Interface ARIES réactivée. Convergence non autorisée. Ligne ADAM en mouvement. Anomalie EVE détectée. Protocole de sanctification engagé.

Nathan inclina légèrement la tête.

— Ah non.

Le colosse au sol fit un pas.

Toute la salle vibra.

Nathan sentit immédiatement la différence de masse. De densité. D’inertie.

Très bien. Enfin un adversaire honnête.

— IEVHA.

— Oui.

— Lequel en premier ?

— Mauvaise question.

— Très bien. La bonne ?

— Lequel te tue en premier si tu choisis mal.

Nathan regarda les trois.

Puis :

— Réponse ?

— Celui d’en haut si tu le laisses parler. Celui du sol si tu le laisses charger. Celui du milieu si tu oublies qu’il existe.

Nathan hocha une fois la tête.

— Charmant.

Puis le Séraphe mince d’en haut leva une main.

Et la salle entière changea.

D’un coup.

Les lumières s’éteignirent. Puis se rallumèrent en rouge. Les glyphes sur les parois s’embrasèrent. Les racines d’Alterne se crispèrent comme si quelque chose d’ancien venait de griffer tout le système nerveux du bunker.

— Début de liturgie terminale, annonça la voix multiple. Exécution des hérétiques. Récupération de l’héritière. Purge de l’interface.

Nathan souffla doucement.

— D’accord.

Puis :

— On va gagner du temps.

Il disparut.

Saut d’ancrage. Court. Brutal.

ARIES se téléporta directement vers le Séraphe du sol.

Pas pour réfléchir. Pas pour tester. Pour casser.

Nathan frappa de toute la puissance du bras droit.

Le poing d’ARIES percuta le thorax du colosse avec la violence d’un train de guerre jeté à travers une cathédrale.

Le choc pulvérisa la passerelle sous eux.

Mais le Séraphe…

…ne bougea que d’un mètre.

Nathan sentit immédiatement le problème.

Très gros problème.

— Ah.

— Oui, dit IEVHA. Celui-là est une mauvaise journée.

Le colosse répondit.

Pas avec un cri. Pas avec un coup simple.

Avec un marteau énergétique qui se matérialisa directement dans sa main droite comme si la salle elle-même venait de lui accorder le droit de fracasser l’existence à titre liturgique.

Nathan eut à peine le temps de lever Crystal Wall.

Le marteau frappa.

Le bouclier tint.

Une demi-seconde.

Puis explosa.

ARIES fut projeté à travers la salle dans une déflagration blanche, traversa une passerelle entière, pulvérisa une colonne secondaire et s’écrasa trente mètres plus loin dans un déluge de métal, de poussière et d’insultes intérieures.

Nathan resta une fraction de seconde allongé dans le cockpit.

Puis :

— D’accord.

— Tu vas bien ? demanda IEVHA.

— Non.

— Parfait. On progresse.

Au-dessus de lui, le Séraphe flottant ouvrit alors ses ailes mécaniques.

Et la salle se remplit de lumière.

Pas une lumière “jolie”.

Une lumière chirurgicale. Sacrée. Assassine.

Nathan roula immédiatement sur le côté au moment exact où six lances de photons tombèrent du plafond comme des condamnations administratives signées par Dieu sous amphétamines.

Le sol fondit. La passerelle explosa. Une partie entière de la paroi fut ouverte jusqu’aux entrailles vivantes d’Alterne.

Nathan se redressa en catastrophe.

— Celui-là, je le déteste déjà.

— Excellente intuition.

Puis le troisième bougea.

Enfin.

Le plus humain.

Et ce fut immédiatement le pire.

Pas d’élan. Pas d’effet. Pas de bruit.

Il était juste… ailleurs.

Une seconde, il se trouvait sur la passerelle haute.

La suivante, il était devant ARIES.

Pas téléporté comme lui. Pas propulsé.

Pire.

Comme s’il avait simplement décidé que la distance n’avait plus d’importance.

Nathan leva immédiatement Jigoku.

Le Séraphe blanc le bloqua à main nue.

Pas entièrement. Mais assez.

La lame de plasma rouge mordit son avant-bras. Un peu.

Très peu.

Puis le Séraphe frappa.

Un coup simple. Sec. Précis.

ARIES recula de trois pas.

Nathan sentit toute la structure vibrer.

Puis le Séraphe blanc parla pour la première fois.

Sa voix n’était pas un chœur.

C’était presque pire.

Une voix douce.

Parfaitement calme.

Comme un prêtre qui viendrait annoncer un incendie en souriant.

— Vous n’auriez pas dû revenir.

Nathan redressa lentement la tête.

Puis :

— Moi non plus, j’aime pas trop les réunions de famille.

Le Séraphe ne réagit pas.

Très bien. Un sans humour. Encore plus envie de le casser.

Nathan attaqua.

Tengoku d’abord. Puis Jigoku. Puis pivot du bassin. Puis faux appel. Puis coupe basse. Puis remontée diagonale.

ARIES reproduisait parfaitement son style. Trop bien, même. Chaque geste de Nathan, amplifié à l’échelle d’un dieu de guerre.

Mais le Séraphe blanc suivait.

Presque tout.

Blocage. Esquive. Déviation. Lecture.

Très bien.

Enfin quelque chose qui ne mourait pas immédiatement comme un stagiaire tombé dans une broyeuse.

— IEVHA.

— Oui.

— Je peux casser lequel le plus vite ?

— Le colosse si tu détruis ses articulations. Le flottant si tu coupes les ailes. Le blanc si tu cesses de le traiter comme un humain.

Nathan para immédiatement une frappe sèche du Séraphe blanc. Puis répondit :

— Excellent conseil.

Puis il arrêta de penser “duel”.

Et pensa : exécution.

ARIES le sentit immédiatement.

Les plaques de son avant-bras gauche s’ouvrirent. Un câble d’ancrage jaillit. Pas vers le Séraphe blanc.

Vers le plafond.

ARIES se tracta d’un coup vers le haut, emportant Nathan hors de la ligne immédiate.

Le Séraphe blanc leva à peine les yeux.

Erreur.

Nathan inversa brutalement les propulseurs. Puis redescendit sur lui à pleine vitesse, sabres croisés.

Le Séraphe para le premier.

Pas le second.

Jigoku lui ouvrit le flanc.

Pas profondément. Mais suffisamment pour la première vraie blessure.

Le blanc recula enfin.

Un pas.

Très bien.

Il saignait.

Ou plutôt : quelque chose de blanc, lumineux et presque liquide, trop propre pour être du sang humain, glissa le long de son armure.

Nathan le vit.

Puis sourit derrière le masque d’ARIES.

— Ah.

Petit silence.

Puis :

— Donc vous pouvez souffrir.

Et pour la première fois…

Le Séraphe blanc prit une posture différente.

Plus basse. Plus dure. Moins liturgique.

Plus animale.

Très bien.

Enfin.

Mais au même instant, la voix d’IKARUS-7 explosa dans l’oreille de Nathan.

Pas drôle. Pas ironique. Pas du tout.

— Nathan !

Il para un coup du Séraphe blanc en urgence.

— Quoi ?

Et la réponse tomba immédiatement :

— Cael Vesper n’est plus seul.

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