Chapitre 24 - L’homme qui éteint les mondes
Nathan para le deuxième coup du Séraphe blanc avec Tengoku.
L’impact lui remonta dans tout le corps malgré ARIES, comme si quelqu’un venait de lui rappeler avec beaucoup d’enthousiasme que même dans une armure quasi divine, certaines rencontres restaient profondément mauvaises pour la santé.
Jigoku remonta dans le même mouvement.
Le Séraphe glissa de côté. Trop vite. Trop proprement. Toujours cette manière insupportable de bouger comme si la physique n’était qu’un vieux règlement intérieur pour gens fatigués.
Puis la voix d’IKARUS-7 revint.
— Nathan !
— J’ai entendu, grogna-t-il.
Il recula d’un bond propulsé, évita de justesse une frappe descendante du colosse et leva immédiatement le regard vers les hauteurs de la salle des protocoles.
Et là…
Oui.
Il le vit.
Tout en haut de la structure centrale, sur la passerelle supérieure qui dominait la salle comme une chaire d’exécution industrielle, une silhouette venait d’apparaître.
Seule. Droite. Calme.
Cael Vesper.
Même de loin, il avait cette qualité très particulière des hommes qui ont cessé depuis longtemps de considérer le reste de l’humanité comme une catégorie pertinente.
Grand. Sec. Port altier. Manteau noir long, parfaitement taillé, malgré la guerre autour. Éléments de blindage discrets sur les épaules, les avant-bras et le col. Un visage pâle, précis, presque beau de cette manière irritante qu’ont parfois les monstres bien nés. Cheveux sombres tirés vers l’arrière. Regard fixe.
Pas de panique. Pas d’urgence. Pas de colère.
Pire.
Du contrôle.
Le genre d’homme qui peut déclencher l’extinction d’un niveau entier tout en gardant l’air légèrement contrarié par la qualité médiocre de la vaisselle.
Nathan le fixa une seconde.
Puis :
— Ah.
Le Séraphe blanc revint immédiatement à la charge.
Nathan bloqua. Pivot. Contre. Trop fort.
ARIES arracha littéralement une section entière de rambarde avec le revers.
Le Séraphe blanc recula juste assez.
Puis la voix de Cael descendit enfin dans la salle.
Calme. Parfaitement claire. Sans effort.
— Je me demandais combien de temps il vous faudrait pour l’ouvrir.
Nathan leva légèrement la tête.
Puis :
— Tu parles beaucoup pour un mec qui a besoin de trois anges blindés pour tenir un couloir.
Le colosse chargea à nouveau.
Nathan roula sous son marteau énergétique cette fois-ci, glissa entre ses jambes blindées et lui planta Tengoku dans l’articulation arrière du genou avec toute la tendresse qu’il réservait habituellement aux gens qui méritaient très sincèrement d’être amputés de leur mobilité.
Le colosse vacilla.
Très bien.
Enfin une réaction.
Mais au même instant, le Séraphe flottant ouvrit de nouveau ses ailes.
— Nathan, dit IEVHA.
— Oui.
— Il va tirer.
— J’avais remarqué.
— Non. Vraiment tirer.
Nathan leva immédiatement Crystal Wall.
Trop tard.
Le Séraphe aérien déploya autour de lui un cercle de glyphes lumineux. Puis six. Puis douze. Puis vingt-quatre.
La salle entière se remplit de marques sacrées suspendues comme si un dieu bureaucrate venait de lancer une mise à jour terminale du concept même d’exécution.
Nathan eut juste le temps de dire :
— Ah, ça pue.
Puis le bombardement tomba.
Pas des rayons simples.
Une pluie. Un jugement. Une correction.
Des lances de lumière frappèrent la salle en cascade, éventrant les passerelles, pulvérisant les consoles, ouvrant le métal, arrachant les racines d’Alterne, transformant la salle des protocoles en une orgie architecturale de trous fumants et de ruine instantanée.
Nathan tint sous le Crystal Wall.
Ou plutôt : ARIES tint.
Le bouclier cristallin hurlait littéralement autour de lui sous les impacts.
Les couches de protection vibraient. Les capteurs surchargeaient. Les systèmes absorbaient, compensaient, recrachaient, recalculaient.
Et Nathan, à l’intérieur, serrait les dents.
— IEVHA.
— Oui.
— Je vais pouvoir lui rendre ça ?
— Une partie.
— Suffisant ?
— Oh oui.
Très bien.
Le bombardement cessa.
Une demi-seconde de silence. Une seule.
Nathan abaissa brutalement le Crystal Wall.
Puis ouvrit le noyau de renvoi.
L’énergie accumulée remonta dans ARIES comme une crise de foi nucléaire.
Le système la comprima. La densifia. L’orienta.
Puis Nathan pointa directement le Séraphe volant.
— Reçois.
L’onde partit.
Blanche. Dense. Sale.
Elle traversa la salle comme un jugement fiscal rendu par une civilisation de psychopathes très compétents.
Le Séraphe aérien tenta d’ouvrir ses ailes pour se protéger.
Trop tard.
L’onde le percuta de plein fouet, lui arracha trois ailes mécaniques, le projeta à travers une arche supérieure et l’envoya s’écraser dans les hauteurs de la nef dans un bruit de métal saint profondément humilié.
Très bien.
Un de moins. Ou presque.
Mais le Séraphe blanc, lui, avait compris.
Et ça, c’était plus dangereux.
Nathan le vit immédiatement changer.
Posture plus basse. Plus animale. Plus directe.
Puis il disparut.
Pas comme ARIES. Pas comme un saut d’ancrage.
Comme s’il avait simplement décidé d’être ailleurs.
Nathan pivota trop tard.
Le Séraphe était déjà derrière lui.
Un coup. Simple. Précis. Terrible.
ARIES encaissa. Mais recula de plusieurs mètres.
Nathan sentit le flanc gauche vibrer sous l’impact.
— D’accord.
— Lui, dit IEVHA, tu vas devoir vraiment le tuer.
— Oui, j’avais saisi la nuance.
Le blanc revint.
Nathan l’attendit cette fois.
Pas en duel.
Pas en escrime.
Pas en “je vais jouer propre”.
Il pensa : prédateur.
ARIES le comprit immédiatement.
Les plaques des jambes s’ouvrirent. Les propulseurs hurlèrent. Les câbles d’ancrage se préparèrent. Le rythme entier du mecha changea.
Nathan bondit.
Feinte haute. Frappe basse. Ancrage plafond. Pivot aérien. Retour latéral. Téléportation courte. Sabre. Épaule. Poing.
Trop rapide. Trop brutal. Trop irrégulier pour un style classique.
Le Séraphe blanc para les deux premières attaques. Pas les trois suivantes.
Jigoku lui entailla la clavicule. Le poing d’ARIES lui écrasa le sternum. Le genou blindé lui plia la ligne médiane.
Puis Nathan le saisit à la gorge.
Et cette fois, il ne dosa pas.
Le Séraphe blanc tenta encore de frapper.
Nathan activa les propulseurs dorsaux.
Puis le projeta directement contre la paroi latérale dans une accélération si violente que la structure céda derrière lui comme du carton industriel sous rancune divine.
Le corps traversa la paroi. Puis une seconde. Puis une troisième.
Nathan suivit.
Téléportation courte.
Apparition immédiate dans le nuage de débris.
Puis Tengoku entra par la bouche.
Pas entièrement. Juste assez.
Le Séraphe blanc se figea.
Le liquide blanc lumineux coula lentement le long de la lame noire et rouge.
Silence.
Puis Nathan souffla derrière son masque :
— Voilà.
Il retira la lame.
Le corps tomba.
Mort.
Vraiment mort.
Très bien.
Mais il n’eut même pas le temps de savourer cette excellente correction de comportement que le colosse revint.
Et cette fois, il n’était plus seul.
Deux nouvelles signatures lourdes venaient de s’activer au-dessus.
Pas des Séraphes. Pas exactement.
Des unités de l’Archonat.
Des mechas d’assaut.
Nathan leva les yeux.
Très bien. Enfin un peu de volume.
Puis la voix de Cael Vesper redescendit depuis la passerelle supérieure.
Toujours calme. Toujours insupportablement maîtrisée.
— Vous êtes tout à fait fidèle aux rapports, Nathan Karn.
Nathan redressa lentement la tête.
En bas, le colosse avançait. Au-dessus, deux mechas de l’Archonat se verrouillaient. Dans les hauteurs, le Séraphe volant, à moitié arraché, recommençait déjà à se relever. Et là-haut…
Cael.
Debout. Immobile. Comme si tout cela n’était encore qu’un léger retard logistique dans sa journée.
Nathan le regarda. Longtemps. Très peu, en réalité. Mais assez.
Puis :
— Et toi, t’as exactement la gueule du type qui parle de l’avenir de l’espèce humaine avec des mains qui n’ont jamais tenu autre chose qu’un verre et un ordre d’exécution.
Cael ne réagit pas.
Puis il parla.
Et cette fois, sa voix était plus basse. Plus personnelle. Plus précise aussi.
— Vous êtes dans une salle construite pour empêcher ce monde de mourir.
Nathan ne dit rien.
Cael poursuivit :
— Et pourtant, depuis votre arrivée, vous n’avez fait qu’y importer votre nature exacte.
Il regarda autour de lui. Les corps. Les Séraphes. Le métal. Le sang. La lumière. La ruine.
Puis il conclut :
— Vous êtes un survivant, Nathan. Pas un bâtisseur.
Le silence tomba.
Lourd.
Très lourd.
Parce que cette phrase-là, dans un autre contexte, sur un autre homme, aurait pu faire des dégâts.
Mais Cael Vesper avait fait une erreur très simple.
Il croyait encore parler à quelqu’un qui avait besoin de sauver son ego avant de sauver le reste.
Nathan leva lentement Tengoku. Puis Jigoku.
Ses deux lames géantes rouges vibrèrent dans les mains d’ARIES.
Puis sa voix tomba. Basse. Propre. Fatale.
— Très bien.
Il fit un pas.
Le sol vibra.
— Alors descends.
Silence.
Nathan leva légèrement les yeux vers lui.
Et termina :
— Et montre-moi à quoi ressemble un bâtisseur quand on lui arrache ses étages un par un.

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