Chapitre 25 - Le premier étage de l’enfer
Pendant une seconde, Cael Vesper ne bougea pas.
Pas un muscle. Pas un pli. Pas un battement visible.
Là-haut, debout sur sa passerelle supérieure, au milieu des alarmes, des morts, des systèmes éventrés et des restes sacrés d’un monde qui n’avait déjà plus grand-chose de sain à offrir, il avait encore l’air d’un homme parfaitement capable de faire servir un café pendant l’extinction d’un continent.
Ce qui, de l’avis très personnel de Nathan, méritait déjà au minimum une chute depuis un étage élevé.
Puis Cael leva légèrement la main droite.
Et toute la salle changea encore.
Des verrous internes s’activèrent dans les hauteurs. Des panneaux se déplacèrent. Des plateformes secondaires glissèrent hors des parois. Des rails de défense se déployèrent dans les angles morts. Des lignes de lumière rouge apparurent partout.
La salle des protocoles venait de cesser d’être une ruine de sanctuaire.
Elle redevenait une machine.
Très bien.
Enfin quelque chose qui assumait un peu sa nature.
— IEVHA.
— Oui.
— Dis-moi qu’il n’est pas en train de transformer toute cette salle en système de défense.
— Je ne peux pas.
Nathan souffla doucement.
— Évidemment.
En bas, le colosse séraphique reprit sa marche.
Lentement. Massivement. Toujours ce même marteau énergétique à la main, toujours cette sensation de force liturgique si compacte qu’elle donnait presque envie de devenir athée par réflexe de survie.
Dans les hauteurs, les deux mechas de l’Archonat activaient leurs armes lourdes. Et plus loin, à travers les débris suspendus, le Séraphe volant se redressait de nouveau, ailes arrachées, silhouette bancale, mais encore fonctionnelle.
Nathan regarda la scène.
Puis très calmement :
— Bon.
IKARUS-7 intervint immédiatement.
— Ah, j’adore quand tu dis “bon” comme ça. En général, ça veut dire que tu vas soit faire quelque chose de très intelligent, soit une atrocité dont on reparlera dans les archives.
— Pourquoi choisir ?
— Magnifique réponse.
Nathan baissa légèrement ses lames.
Puis pensa simplement :
vitesse.
ARIES comprit immédiatement.
Les propulseurs dorsaux s’ouvrirent d’un coup. Les stabilisateurs s’alignèrent. Le noyau monta en pression.
Nathan se projeta.
Pas vers Cael. Pas encore.
D’abord vers le colosse.
Le Séraphe lourd leva son marteau.
Nathan disparut.
Téléportation courte. Trois mètres. Puis six. Puis douze.
ARIES enchaîna trois sauts d’ancrage si vite que le colosse se retourna trop tard.
Nathan apparut derrière lui.
Puis sous lui.
Puis à sa gauche.
Puis à nouveau derrière.
Chaque fois, un coup. Pas énorme. Pas théâtral. Précis.
Tengoku sur le tendon blindé de la jambe gauche. Jigoku dans le flanc. Poing d’ARIES dans la nuque. Coupe horizontale sous l’épaule.
Le colosse résista.
Mais il commençait enfin à ressembler à un problème qu’on pouvait résoudre.
Très bien.
Le marteau revint dans une immense frappe circulaire.
Nathan bondit au-dessus. Trop fort, encore.
ARIES monta presque jusqu’à la passerelle intermédiaire.
— Bordel.
— Toujours trop d’impulsion, dit IEVHA.
— Je voulais juste sauter.
— Tu as presque changé d’étage.
— Ambiance.
En plein vol, les deux mechas de l’Archonat tirèrent.
Nathan n’eut même pas le temps de réfléchir.
Le Crystal Wall apparut devant lui, en plein air.
Un immense écran cristallin se forma à la verticale, juste assez longtemps pour absorber la première salve de missiles, les deux impacts plasma et la rafale d’induction lourde qui suivit.
Nathan pivota dans les airs.
Puis il eut une pensée très simple :
rends.
ARIES obéit.
Le Crystal Wall se désagrégea en éclats lumineux. Puis tout ce qu’il avait absorbé repartit en éventail.
Les deux mechas de l’Archonat furent touchés de plein fouet.
Le premier perdit tout le côté droit dans une explosion de blindage, de feu et de pilote trop confiant. Le second fut frappé au thorax, bascula hors de sa plateforme et tomba dans le vide central de la salle comme un argument de recrutement très mal formulé.
Très bien.
Nathan atterrit lourdement sur une passerelle supérieure.
Juste en dessous de Cael.
Pas encore assez près. Mais assez pour que le visage de l’autre homme soit enfin vraiment visible.
Froid. Beau. Sec. Calculateur.
Et surtout : absolument pas surpris.
Nathan détesta immédiatement ça.
— Tu vas finir par m’agacer, dit Cael.
Nathan regarda autour de lui.
Puis :
— T’as vu l’état de la salle et c’est ça, ton premier commentaire ?
Cael ne répondit pas.
Il activa quelque chose sur son avant-bras.
Et les parois au-dessus de Nathan s’ouvrirent.
Pas une tourelle.
Pas des drones.
Pire.
Quatre unités liturgiques mineures descendirent des hauteurs, suspendues à des câbles lumineux, silhouettes blanches, fines, armées de lances énergétiques et de petits boucliers ovoïdes.
Des mini-séraphes.
Très bien.
Encore des anges discount.
Nathan leva légèrement la tête.
— Sérieusement ?
Cael répondit sans émotion :
— Vous avez une tendance regrettable à réduire les solutions élégantes à des problèmes personnels.
— Et toi, t’as une tendance encore plus regrettable à appeler “solution élégante” le fait de lâcher des robots de cathédrale sur des gens.
Les quatre unités plongèrent.
Nathan voulut les prendre une par une.
ARIES choisit mieux.
Le système de mimétisme comprit immédiatement la logique de duel multiple.
Les sabres disparurent.
Et dans les avant-bras d’ARIES surgirent deux lames courtes inversées, plus brutales, plus proches des lames de brassard que Nathan portait à pied.
Très bien.
Le premier ange mineur arriva trop vite.
Nathan le coupa en deux à l’horizontale.
Le deuxième planta sa lance dans l’épaule gauche d’ARIES.
Erreur.
Nathan le saisit par la tête. Puis le fracassa contre le troisième avec une violence qui transforma immédiatement leur théologie respective en pièces détachées.
Le quatrième tenta de remonter en propulsion.
Nathan activa les propulseurs dorsaux.
Et vola.
Vraiment vola.
Pas un saut. Pas une correction. Pas une sustentation maladroite.
Un vol.
ARIES traversa l’espace entre les passerelles avec une brutalité magnifique, réacteurs rugissants, silhouette noire et rouge déchirant la lumière blanche du sanctuaire comme une hérésie équipée par un dieu artisan.
Nathan rattrapa l’ange mineur en plein air.
Puis lui traversa le thorax à main nue.
Il le laissa retomber.
Silence.
Puis IEVHA :
— C’était très propre.
— Merci.
— Ce n’est pas une approbation psychologique.
— Encore mieux.
Mais le vrai problème revenait déjà.
En dessous, le colosse séraphique avait enfin terminé de se réorienter. Le Séraphe volant se rapprochait à nouveau. Et Cael…
Cael n’avait toujours pas bougé.
Nathan le regarda.
Puis :
— Tu vas finir par descendre ou tu comptes continuer à me jeter des meubles religieux jusqu’à demain ?
Cette fois, quelque chose changea enfin sur le visage de Cael.
Pas beaucoup.
Juste assez.
Un léger déplacement du regard. Un très faible pli au coin de la bouche.
Pas de colère.
Pire.
Une forme de décision.
Puis il retira lentement son manteau.
Et Nathan comprit immédiatement qu’il y avait, sous les gens comme lui, deux catégories possibles :
les hommes qui se prennent pour des dieux,
les hommes qui ont effectivement eu accès à un laboratoire.
Cael portait sous son manteau une armure.
Pas une grosse armure de champ de bataille.
Une armure de proximité. Fine. Noire. Blanche. Intégrée. Magnifiquement inquiétante.
Pas du tout un costume de politicien enrichi.
Une vraie pièce.
Le long de ses côtes, de son sternum, de ses clavicules et de ses avant-bras, des lignes d’énergie blanche pulsaient sous les plaques comme si quelque chose d’ancien et de très coûteux avait été littéralement greffé sur un homme déjà convaincu d’être indispensable.
Nathan regarda ça une seconde.
Puis :
— Ah.
IEVHA parla immédiatement.
— Mauvaise nouvelle.
— Oui.
— Ce n’est pas une simple armure.
— J’avais compris.
— Signature partiellement EDEN-compatible. Architecture dérivée. Version incomplète, mais très dangereuse.
Nathan souffla doucement.
— Donc monsieur “je suis un bâtisseur” s’est greffé un bout du sanctuaire sur les côtes.
— En substance, oui.
Cael descendit enfin.
Pas par escalier. Pas en saut.
Par sustentation.
Sa propre armure l’emporta lentement hors de la passerelle supérieure dans une descente parfaitement verticale, calme, propre, presque insultante de maîtrise.
Il se posa sur une plateforme intermédiaire, à hauteur de Nathan.
Entre eux : du vide, de la lumière, des débris suspendus, la guerre, la salle entière, et tout ce qu’ils représentaient chacun pour le monde.
Nathan, massif, noir, rouge, blindé, debout dans ARIES comme une catastrophe rendue mobile.
Cael, plus fin, plus humain, plus propre, plus contrôlé, debout dans sa propre monstruosité comme un chirurgien venu corriger une erreur d’espèce.
Puis Cael parla.
Plus bas. Plus directement. Plus vrai.
— Vous croyez encore que tout cela vous oppose à moi.
Nathan ne répondit pas.
Cael poursuivit :
— Mais vous vous trompez de conflit.
Il leva légèrement les yeux vers la salle, vers les racines d’Alterne, vers les ruines de la nef et les restes des systèmes de commande.
Puis :
— Le monde que vous voulez protéger n’existe déjà plus.
Nathan le regarda. Longtemps. Très peu, en réalité. Mais assez.
Puis sa voix tomba. Froide. Exacte.
— Moi, j’ai jamais dit que je voulais protéger le monde.
Petit silence.
Puis :
— Je veux juste empêcher les mecs comme toi de décider seuls de ce qu’on fait des survivants.
Et là, enfin…
Cael sourit.
Pas beaucoup.
Mais assez pour que toute la salle comprenne qu’elle venait d’assister au moment précis où deux volontés incompatibles cessaient de se parler pour commencer à se juger physiquement.
Puis Cael leva lentement sa main droite.
Et la lame sortit de son avant-bras.
Pas une épée. Pas un sabre.
Une lame blanche. Fine. Droite. Quasi chirurgicale. Une arme faite non pour la guerre sale…
Mais pour les dissections propres.
Nathan la regarda. Puis fit réapparaître Tengoku. Puis Jigoku.
Deux sabres géants rouges et noirs dans les mains d’ARIES.
Puis il souffla une fois.
Très calmement.
— Très bien.
Petit silence.
Puis :
— Montre-moi ce que vaut un architecte quand il faut enfin se salir les mains.

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