Chapitre 27 - Le Commencencement
Le Psalm tremblait encore.
Pas comme un vaisseau en train de fuir. Comme une bête blessée qui refusait simplement de mourir tant qu’il lui restait assez de moteur pour arracher les siens à l’enfer.
Dans la soute, tout vibrait sous les réacteurs principaux. Les alarmes internes pulsaient par vagues rouges le long des parois, les systèmes de compensation géraient tant bien que mal les secousses de sortie, et l’odeur du métal chaud, du carburant brûlé, du sang et de la poussière formait déjà cette atmosphère très particulière des endroits où plus personne n’a vraiment envie de parler en premier.
Nathan se redressa lentement.
Chaque muscle de son corps protesta immédiatement.
Pas seulement à cause du combat. Pas seulement à cause de Cael. Pas seulement à cause d’ARIES.
À cause du lien.
Il sentait encore IEVHA quelque part sous sa peau, comme si l’armure avait laissé dans son système nerveux une mémoire résiduelle de puissance, une vibration qui refusait encore de redescendre complètement. Son cœur battait trop fort, sa respiration n’avait pas encore retrouvé un rythme humain, et son corps tout entier avait cette sensation étrange d’avoir été, pendant quelques minutes, beaucoup plus grand que lui-même.
Il détestait déjà un peu ça.
Ce qui voulait probablement dire qu’il y reviendrait.
Très bien.
À quelques mètres, Aliyha s’était redressée sans un mot.
Elle était assise contre une caisse de maintenance, robe blanche légèrement salie, cheveux couverts de poussière claire, les yeux levés vers l’intérieur de la soute comme si elle écoutait encore quelque chose que les autres n’entendaient pas.
Sheratan était déjà venu se placer à côté d’elle.
Évidemment.
Le tigre cyborg occupait l’espace avec cette autorité naturelle qu’ont certaines créatures pour lesquelles la notion même de “permission” relève d’un problème réservé aux faibles. Son flanc métallique portait encore plusieurs impacts, des traces de sang séché qui n’étaient pas les siennes, et pourtant il semblait parfaitement calme.
Pas détendu.
Calme.
La différence était importante.
Parce que Nathan comprit immédiatement que l’animal n’était pas “au repos”.
Il montait la garde.
Sur elle.
Encore.
Et désormais, ce n’était plus une intuition. C’était un fait.
IKARUS-7 flottait à mi-hauteur dans la soute, une lumière de diagnostic tournant sous sa coque.
— Bon, dit le drone. Statistiquement, tout le monde est plus ou moins vivant. Ce qui, vu les choix récents, reste un très beau score collectif.
Nathan passa une main sur son visage.
— J’ai déjà envie de te désactiver.
— C’est une forme d’attachement.
À l’opposé de la soute, Helena n’avait pas bougé.
Adossée à une cloison métallique, une main appuyée juste sous ses côtes, elle respirait court mais proprement. Le cuir noir qu’elle portait avait pris cher, plusieurs sangles avaient cédé, une entaille sale lui barrait le flanc, et du sang avait séché jusqu’à sa hanche. Son côté rasé disparaissait sous une masse de cheveux noirs humides de sueur et de poussière, ses piercings captaient encore les flashes rouges des alarmes, et les tatouages mystiques courant sur son cou et le haut de sa clavicule ressortaient sous la lumière intermittente du Psalm.
Nathan la regarda une seconde de trop.
Elle le remarqua immédiatement.
Et elle soutint le regard.
Évidemment.
Très bien.
Toujours ce même problème avec Helena : elle avait cette manière très personnelle d’avoir l’air d’une menace, d’une erreur, d’une solution, et d’une putain de mauvaise idée en même temps.
Et ce qui rendait le tout encore plus pénible, c’était qu’elle le connaissait assez pour savoir exactement à quel moment il la regardait trop longtemps.
— Si tu veux me juger, fais-le après m’avoir recousue, dit-elle.
Nathan pencha légèrement la tête.
— Je n’ai pas encore décidé dans quel ordre faire les deux.
Helena eut un très léger sourire. Fatigué. Sec. Presque insolent.
— Très bien. On reste donc dans notre dynamique habituelle.
Nathan ne répondit pas.
Parce qu’elle avait raison.
Et c’était précisément ça le problème.
Il la connaissait déjà.
Pas intimement. Pas proprement. Mais suffisamment.
Kalakanda. Marchés noirs. Zones grises. Négociations sales. Rumeurs. Croisements indirects. Dossiers jamais complètement fermés.
Il l’avait déjà vue dans d’autres lieux, sous d’autres lumières, avec d’autres armes, d’autres objectifs, d’autres visages presque. Et à chaque fois, Helena avait été exactement la même chose : un serpent magnifique avec un cerveau de prédatrice et un talent presque insultant pour survivre là où les autres finissaient découpés en leçons.
Et oui, il y avait toujours eu quelque chose.
Pas une romance. Pas un truc propre. Pas une faiblesse idiote.
Une tension.
Une de ces attractions mauvaises, animales, presque irritantes, qui donnent envie de gifler quelqu’un juste pour éviter d’admettre qu’on a remarqué la courbe exacte de sa bouche au pire moment possible.
Nathan détestait déjà qu’elle soit dans son vaisseau.
Et une autre partie de lui détestait déjà un peu moins l’idée.
Très bien.
Parfaitement chiant.
Il s’approcha d’Aliyha en premier.
Toujours elle d’abord.
Il s’accroupit devant la fillette.
— Ça va ?
Elle le regarda une seconde. Puis deux.
Puis répondit avec cette franchise brutale propre aux enfants qui n’ont pas encore appris à mentir pour rassurer les adultes :
— Non.
Nathan hocha simplement la tête.
— Bien.
Aliyha fronça légèrement les sourcils.
— “Bien” ?
— Oui.
Petit silence.
Puis il ajouta :
— Parce que si tu m’avais dit “oui”, j’aurais commencé à m’inquiéter sérieusement.
Cette fois, quelque chose passa enfin sur son visage.
Pas un rire. Pas encore.
Mais une cassure dans la peur.
C’était suffisant.
Nathan posa ensuite sa main sur la caisse à côté d’elle. Pas sur elle. À côté.
Toujours laisser un être vivant choisir la distance à laquelle il vous laisse exister.
— Tu as mal quelque part ?
Elle secoua doucement la tête.
— J’ai… encore des choses dans la tête.
Nathan la fixa.
— Quel genre de choses ?
Aliyha baissa légèrement les yeux.
Puis les releva vers Helena.
Et la soute entière sembla se resserrer d’un seul coup.
— Elle allait mourir, dit la fillette.
Personne ne bougea.
Aliyha regardait toujours Helena.
— Dans le bunker.
Très léger silence.
Puis elle ajouta :
— Alors je l’ai aidée.
Nathan tourna très lentement la tête vers Helena.
Helena ne parlait pas.
Mais elle ne niait rien.
Très bien.
Très, très bien.
Nathan se releva lentement.
Puis se tourna complètement vers elle.
— Explique.
Helena inspira lentement malgré la douleur.
Puis elle répondit sans détour :
— J’étais venue pour récupérer la petite.
Nathan ne bougea pas.
— Et ?
Elle soutint son regard.
Puis :
— Et te tuer si nécessaire.
IKARUS-7 eut un petit bruit numérique.
— Ah, l’ambiance se clarifie, c’est bien.
Nathan l’ignora.
Il ne quittait plus Helena des yeux.
Pas de colère visible. Pas de réaction théâtrale.
Ce qui, chez lui, était toujours plus dangereux.
— Si nécessaire, répéta-t-il.
— Oui.
— Et maintenant ?
Helena resta silencieuse une seconde.
Puis :
— Maintenant, tu es encore vivant, elle aussi, et tout a dérapé de façon assez spectaculaire pour que le plan initial ressemble à une blague écrite par un sadique illettré.
Nathan la fixa.
Puis :
— Pourquoi tu ne l’as pas fait ?
Helena baissa à peine les yeux. Pas par honte. Pas vraiment. Plutôt comme quelqu’un qui choisit enfin de ne pas mentir.
— Parce que ça n’a pas tenu.
— Quoi ?
— La mission.
Nathan ne bougea pas.
Helena reprit.
— J’étais censée entrer, récupérer la cible, confirmer ou éliminer l’interférence, ressortir. Propre. Rapide. Kalakanda voulait la fillette. Toi, ils te voulaient mort ou neutralisé selon l’état du terrain.
Elle eut un léger rire sec. Sans joie.
— Puis je suis arrivée là-dedans.
Elle leva très légèrement le menton vers Aliyha.
— Et rien ne s’est passé comme prévu.
Nathan garda le silence.
Helena poursuivit.
— Les œcuméniques ont bougé trop tôt. L’Archonat a forcé une entrée. Le sanctuaire s’est réveillé plus vite que prévu. Sheratan m’a presque ouvert en deux. Toi, tu t’es pointé avec un niveau de nuisance objectivement fatigant. Et au moment où j’étais coincée contre la paroi basse, avec deux types sur moi et une lame déjà en travers…
Cette fois, elle regarda directement Aliyha.
Puis termina :
— C’est elle qui m’a sauvée.
Aliyha baissa légèrement les yeux.
Nathan fronça à peine les sourcils.
— Comment ?
Helena répondit avant la fillette.
— Je ne sais pas.
Puis, plus bas :
— Mais tout s’est arrêté autour de moi pendant une seconde.
Le silence tomba.
Helena poursuivit très calmement, comme si elle avait déjà répété cette scène dans sa tête dix fois depuis moins de cinq minutes.
— Pas le temps entier. Pas une illusion. Pas une panne. Quelque chose d’autre. Les deux types qui allaient me finir ont comme… décroché. Leurs corps ont ralenti. Leurs gestes aussi. L’air a changé. J’ai eu une ouverture d’une seconde, peut-être moins.
Elle regarda Aliyha.
— Et c’était suffisant.
Nathan se tourna lentement vers la fillette.
— Tu as fait ça ?
Aliyha hésita. Puis :
— Je ne voulais pas qu’elle meure.
Très bien.
Parfait.
Donc la gamine ne faisait pas juste pousser des mystères sous les bunkers et ressentir les animaux avant de les voir.
Elle pouvait aussi sauver une tueuse envoyée pour la récupérer et probablement lui coller à lui, Nathan Karn, une emmerdeuse magnifique et cybernétique dans son vaisseau pour le reste de sa vie.
Très bon travail, univers. Excellente coordination.
Nathan regarda Helena de nouveau.
Cette fois, autrement.
Parce que maintenant, il comprenait le fond du problème.
Helena n’était pas là parce qu’elle avait “changé de camp” comme dans un vieux récit de propagande pour adolescents sous hormones et mauvaise lumière.
Elle était là parce qu’un truc avait cassé.
Une ligne intérieure. Un axe. Un automatisme.
Et qu’une fois cette ligne cassée, elle n’avait plus réussi à redevenir complètement la femme qui était entrée dans ce bunker.
Très bien.
Ça, il connaissait.
Beaucoup trop bien.
— Donc, dit-il enfin, résumons.
Il leva légèrement une main.
— Tu es venue pour la prendre.
Un doigt.
— Éventuellement me tuer.
Deux doigts.
— Tu n’as fait ni l’un ni l’autre.
Trois doigts.
— Et maintenant tu es dans mon vaisseau parce qu’une gamine de douze ans t’a sauvée alors qu’elle aurait objectivement dû te laisser mourir pour simplifier ma journée.
Helena pencha très légèrement la tête.
— C’est un résumé étonnamment honnête.
Nathan souffla par le nez.
— Je déteste déjà ce chapitre.
Helena eut un vrai petit sourire cette fois. Très bref. Très vivant. Et infiniment trop dangereux pour l’équilibre nerveux de n’importe quel homme qui essaierait encore de faire semblant d’être uniquement pragmatique.
Puis Nathan parla, plus bas :
— Et Kalakanda ?
Helena retrouva immédiatement son sérieux.
— Ils ne vont pas lâcher.
— Ça, je m’en doutais.
— Non, Nathan.
Elle se redressa légèrement malgré la douleur.
— Tu ne comprends pas encore.
Il la fixa.
Elle poursuivit :
— Le sanctuaire n’était pas juste une opération de récupération. C’était une course. Plusieurs groupes savaient que quelque chose allait s’ouvrir là-dessous. Plusieurs. Mais Kalakanda a compris une chose avant les autres.
— Quoi ?
Helena regarda Aliyha.
Puis :
— Ce n’est pas juste elle qu’ils veulent.
Petit silence.
Puis :
— C’est ce qu’elle réveille autour d’elle.
Nathan tourna légèrement la tête vers Aliyha. Puis vers Sheratan. Puis vers ARIES, arrimé plus loin dans la soute. Puis vers les systèmes du Psalm qui vibraient encore.
Très bien.
Donc oui.
Évidemment.
Tout ce bordel était maintenant relié.
Parfait.
Helena reprit.
— Tant qu’elle reste vivante et libre, elle agit comme une balise pour des choses qui dormaient. Des lieux. Des systèmes. Des armes. Des protocoles. Des restes d’EDEN. Peut-être pire.
Nathan resta silencieux.
Puis :
— Et ils savent qu’elle est avec moi.
Helena ne prit même pas la peine de jouer la diplomatie.
— Oui.
— Donc maintenant tout ce qui compte un peu dans cette guerre va nous tomber dessus.
— Oui.
IKARUS-7 intervint immédiatement :
— Alors, pour rester positifs, on peut aussi dire que votre valeur sur le marché noir des factions vient d’exploser.
Nathan leva les yeux au plafond.
— Je vais vraiment finir par te démonter en pièces détachées décoratives.
— Tu dis ça comme d’autres diraient “merci”.
Le Psalm prit alors un virage plus violent.
Toute la soute vibra.
À travers les ouvertures techniques latérales, le dehors apparut enfin plus clairement.
Et cette fois, Nathan le regarda vraiment.
Des kilomètres de ruines. Des tours mortes. Des quartiers éventrés. Des autoroutes suspendues. Des masses végétales noires et vertes ayant repris des pans entiers de structures humaines. Des carcasses de vieux mechas géants couchés entre les immeubles comme des dieux tombés qu’on n’avait même plus eu la décence d’enterrer. Des éclats de lumière au loin. Des colonnes de fumée. Des drones de guerre sur l’horizon. Des orages secs. Des reliefs déchiquetés au-delà des villes mortes.
Le monde n’était pas fini.
Le monde continuait.
Et ça, c’était toujours la partie la plus fatigante.
Nathan resta un instant à regarder le paysage défiler.
Puis il sentit un regard sur lui.
Il tourna la tête.
Helena.
Évidemment.
Toujours cette façon de le regarder comme si elle savait déjà quelle partie de lui était encore debout uniquement par habitude, et laquelle commençait à se fissurer dès qu’il arrêtait de bouger.
Nathan soutint le regard.
Une seconde. Puis deux.
Puis :
— Quoi ?
Helena répondit sans détour.
— Rien.
Petit silence.
Puis elle ajouta :
— Je vérifie juste si tu es toujours aussi insupportable quand tu survis.
Nathan souffla légèrement.
— Et ?
Elle le regarda encore une demi-seconde.
Puis :
— Oui.
Très bien.
Parfaitement insupportable, donc.
C’était rassurant.
Aliyha parla alors derrière eux, tout doucement.
— On va où ?
La question resta suspendue dans la soute.
Et cette fois, elle n’était plus seulement adressée à Nathan.
Elle était adressée à tout ce qui venait d’être arraché à la mort.
Nathan se retourna lentement.
Regarda Aliyha. Sheratan. Helena. IKARUS. Le sang. Les alarmes. Le Psalm. Le monde dehors.
Puis il répondit avec une simplicité parfaitement honnête :
— D’abord, on va assez loin pour que tous les gens qui veulent nous ouvrir aient besoin d’une carte, de plusieurs prières et d’un miracle pour recommencer.
Aliyha le regarda.
Puis, après une seconde :
— Et après ?
Nathan leva légèrement les yeux vers le paysage qui défilait encore derrière eux.
Puis sa voix tomba. Basse. Calme. Exacte.
— Après… on va trouver pourquoi ce monde refuse encore de mourir.
Étape suivante prévue :

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