Chapitre 30 - Les chiens de Kalakanda

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Le Psalm plongea.

Pas avec la grâce propre et aseptisée des appareils conçus par des ingénieurs trop bien élevés pour accepter l’idée qu’un vaisseau puisse avoir du caractère.

Il plongea comme un vieux monstre de guerre parfaitement conscient que le ciel n’était qu’une autre forme de champ de bataille.

Dans le cockpit, Nathan sentit immédiatement la différence.

Les moteurs avaient changé de ton. Leur grondement profond s’était resserré, durci, jusqu’à devenir cette vibration plus nerveuse, plus aiguë, plus prédatrice qui précédait toujours les vraies manœuvres.

Devant eux, l’horizon se déchirait.

La mégalopole morte apparaissait enfin dans toute sa laideur monumentale : des kilomètres de structures éventrées, de tours géantes ouvertes comme des os, d’autoroutes suspendues dans le vide, de ponts cassés, de plateformes aériennes abandonnées, de façades éventrées envahies par une végétation noire et des nappes de poussière, de carcasses industrielles et de vieux pylônes de défense couchés entre les ruines comme des animaux de métal abattus depuis des siècles.

Le ciel au-dessus de la ville était sale.

Pas couvert.

Sale.

Strié de nuages bas, de fumées résiduelles, de courants de chaleur, de poussières ionisées et de vieux éclairs secs remontant parfois entre les immeubles comme si la ville refusait encore de mourir en silence.

Très bien.

Terrain parfait.

Nathan posa ses deux mains sur les commandes principales.

Puis sa voix tomba, calme.

— Tout le monde en poste.

Le Psalm changea immédiatement de respiration autour d’eux.

Comme s’il avait attendu cette phrase.

Comme s’il savait exactement ce qu’elle voulait dire.

Helena ne perdit pas une seconde.

Elle quitta le cockpit sans un mot, tourna à gauche et disparut dans le couloir de tir avant avec cette rapidité fluide qu’ont les gens qui ont déjà décidé qu’ils ne mourraient pas aujourd’hui.

Très bien.

Excellente philosophie de vie.

IKARUS-7, lui, partit en flottement brutal vers le compartiment tactique dorsal.

— Ah, enfin. Une activité adaptée à ma délicatesse naturelle.

Nathan ne prit même pas la peine de répondre.

Il était déjà ailleurs.

Aliyha restait debout à côté du siège copilote.

Trop immobile.

Trop silencieuse.

Nathan tourna légèrement la tête vers elle.

— Assieds-toi.

Elle le regarda.

Puis le siège.

Puis lui.

— Là ?

— Oui.

Petit silence.

Puis :

— Maintenant.

Elle obéit sans discuter.

Très bien.

Le siège copilote se referma automatiquement autour d’elle, abaissant des sangles souples, un maintien thoracique léger et deux appuis latéraux réglés immédiatement à sa taille. La lumière de son panneau secondaire s’alluma en blanc doux au lieu du rouge tactique plus agressif.

Très bien.

Le vaisseau venait déjà de décider qu’elle faisait partie du système.

Parfaitement normal. Aucune raison de s’inquiéter.

Sheratan, lui, disparut de la ligne de vue pendant quelques secondes avant de bondir directement dans une alcôve arrière intégrée à la structure latérale du cockpit, un espace semi-blindé de repos et d’arrimage que Nathan utilisait d’habitude pour du matériel vivant ou très dangereux.

Le tigre s’y coucha d’un seul mouvement.

Tête haute. Oreilles basses. Yeux ouverts.

Très bien.

Il avait choisi son poste de guerre.

Nathan sentit alors la présence d’IEVHA se réactiver.

Pas dans ARIES cette fois.

Dans le Psalm.

Les écrans changèrent.

Très légèrement.

Les couches tactiques se réorganisèrent. Les lignes de trajectoire se recalculèrent. Les alertes furent hiérarchisées différemment. Les relevés de chaleur s’ouvrirent en cônes de menace plus propres.

Puis sa voix entra dans le cockpit.

Partout. Et juste derrière sa nuque à la fois.

— Interface copilote engagée.

Nathan ne bougea pas.

— Tu peux piloter ça ?

— Je peux t’aider à mieux le piloter.

— Nuance agaçante.

— Mais exacte.

Très bien.

Le Psalm venait donc de gagner un copilote IA ancestral avec plus de sang-froid qu’un enterrement nucléaire.

Parfait.

IKARUS revint dans le canal général.

— Module tactique dorsal en ligne. Tourelles secondaires, contre-mesures et vecteurs d’interception sous mon contrôle. Je me sens presque institutionnellement dangereux.

Puis Helena :

— Tourelle principale avant prête.

Nathan souffla une fois.

Puis :

— Contact.

Les trois signatures passèrent visuellement sur les écrans frontaux.

Trois chasseurs noirs.

Bas. Agressifs. Rasants.

Ils venaient vite.

Très vite.

Pas des appareils massifs. Pas des intercepteurs de parade.

Des chasseurs de poursuite Kalakanda.

Pointus, nerveux, fuselés comme des lames, avec des ailes brisées vers l’arrière, des moteurs latéraux rouges et cette sale silhouette de guêpes militaires conçues pour rattraper, déchirer et repartir avant que la proie n’ait le temps de comprendre dans quel sens elle saignait.

Très bien.

Enfin quelque chose de clair.

Nathan serra légèrement ses mains sur les commandes.

Puis :

— On va leur faire regretter d’avoir appris à voler.

Le premier verrouillage ennemi arriva immédiatement.

Alerte rouge. Tonalité courte. Trois acquisitions.

Puis la ville explosa autour d’eux.

Nathan piqua brutalement.

Le Psalm s’écrasa presque entre deux tours éventrées dans un rugissement de moteurs et de blindage. Le vaisseau horizontal plongea à travers un canyon de béton, passa sous une passerelle effondrée, effleura un pylône éventré, puis remonta à peine assez pour éviter une façade ouverte où des milliers de fenêtres mortes regardaient encore le vide.

Derrière eux, les trois chasseurs suivirent.

Évidemment.

Parce que les pilotes Kalakanda avaient au moins une qualité : ils étaient suffisamment mauvais psychologiquement pour croire qu’une idée stupide restait bonne tant qu’on la poursuivait très vite.

— Missiles, annonça IEVHA.

— Je les ai.

Nathan tira à gauche.

Puis à droite.

Puis coupa brutalement la poussée.

Le Psalm tomba presque d’un étage entier entre deux blocs de mégastructure, et les deux premiers missiles passèrent trop haut, frappant un immeuble éventré qui explosa dans une pluie de verre, de métal et de végétation noire.

Le troisième suivit mieux.

Trop bien.

Nathan serra la mâchoire.

— IKARUS.

— Déjà dessus.

Une gerbe de contre-mesures jaillit du flanc arrière du Psalm. Leurres thermiques, parasites magnétiques, signatures fantômes. Le missile hésita une fraction de seconde.

Helena prit le relais.

La tourelle principale cracha une rafale lourde.

Le tir traversa le nuage de débris, toucha le missile en pleine correction et le fit exploser si près du premier chasseur que ce dernier perdit immédiatement son stabilisateur gauche.

Très bien.

Le pilote ennemi tenta de remonter.

Erreur.

Nathan plongea sous lui, remonta par dessous dans un angle absurde, fit presque rouler le Psalm sur son axe dans l’étroit corridor aérien entre deux gratte-ciels morts, puis hurla :

— Maintenant !

Helena tira.

La tourelle avant éclata littéralement le ventre du premier chasseur.

L’appareil se coupa en deux, entra en vrille et disparut dans une tour ouverte qu’il transforma immédiatement en autopsie verticale.

Un de moins.

Très bien.

Mais les deux autres avaient compris.

Le second chasseur remonta plus haut. Le troisième resta bas.

Stratégie en tenaille.

Pour une fois, il y avait un embryon de cerveau en face.

Nathan sentit le verrouillage croisé arriver.

Deux axes. Deux angles. Deux lignes de feu.

Parfait.

— IEVHA.

— Oui.

— Dis-moi que tu vois quelque chose.

— Oui.

— Parle.

Les lignes tactiques s’ouvrirent devant lui comme des fantômes géométriques.

— Fenêtre de trois secondes à travers le corridor est. Si tu passes entre les deux tours effondrées puis sous la ligne suspendue, le chasseur haut devra casser son angle.

— Et le bas ?

— Helena.

Très bien.

Nathan sourit légèrement.

Puis poussa les moteurs.

Le Psalm accéléra comme une mauvaise décision parfaitement assumée.

Le vaisseau fila à travers les ruines, rasa un pont suspendu, passa entre deux structures couchées, frôla une antenne géante et s’enfonça dans un corridor si étroit qu’un homme sain d’esprit aurait probablement décidé de mourir ailleurs.

Aliyha ne cria pas.

Elle regardait.

Simplement.

Les mains serrées sur les accoudoirs. Les yeux grands ouverts.

Pas terrorisée.

Captive.

Comme si quelque chose en elle reconnaissait déjà la vitesse.

Très bien.

Le chasseur haut perdit son angle exactement comme prévu.

Le chasseur bas, lui, commit l’erreur de rester dans la ligne.

Helena ouvrit le feu.

Pas une rafale. Pas un spray décoratif.

Une coupe.

Une vraie.

Ses tirs traversèrent l’air dans une diagonale sèche, touchèrent l’aile droite du chasseur, puis son moteur, puis le cockpit.

L’appareil explosa dans une gerbe noire et rouge qui illumina un instant tout le corridor de béton mort.

Deux de moins.

Très bien.

Nathan n’eut même pas le temps d’apprécier.

Parce que le troisième chasseur était bon.

Très bon.

Trop bon.

Il remonta haut, disparut derrière une masse de bâtiments, coupa tous ses signaux, puis réapparut brutalement sur leur flanc droit dans un angle presque parfait.

La première salve frappa le Psalm au niveau arrière.

Le vaisseau vibra brutalement.

Les alarmes hurlèrent.

Aliyha sursauta cette fois. Sheratan grogna. IKARUS jura quelque chose d’informatique et d’obscène.

— Dégâts arrière modérés, annonça IEVHA. Propulseur secondaire tribord touché. Rien de critique.

— “Rien de critique”, répéta Nathan. J’adore ta façon de romantiser les trous dans ma coque.

Le chasseur ennemi repassa.

Puis une seconde fois.

Toujours plus agressif.

Toujours plus proche.

Il ne cherchait plus à les user.

Il cherchait une ouverture.

Nathan le comprit immédiatement.

— Il veut nous finir vite.

Helena répondit dans le canal :

— Ou mourir en nous emportant.

Très bien.

Encore mieux.

Donc en plus d’être compétent, le dernier en face était probablement un fanatique ou un professionnel suffisamment bien payé pour considérer le suicide comme une option de carrière.

Excellente ambiance.

Nathan redressa brutalement le Psalm, remonta à travers une fracture verticale entre deux tours, traversa un ancien atrium aérien éventré, passa à travers une serre suspendue devenue jungle morte, puis replongea aussitôt dans l’ombre d’une artère basse.

Le chasseur suivit.

Toujours.

Toujours.

Toujours.

— Il ne lâche pas, dit IKARUS.

— Je vois ça.

— Je peux essayer de le verrouiller.

— Non.

Petit silence.

Puis Nathan ajouta :

— Je veux le forcer à venir plus près.

Helena comprit immédiatement.

— Tu veux le manger au couteau.

— Exactement.

Très bien.

Enfin quelqu’un qui parlait encore sa langue.

Le Psalm plongea encore.

Plus bas cette fois.

Au ras du sol aérien d’une avenue suspendue à moitié effondrée, entre les carcasses de vieux transports, les arches métalliques brisées, les panneaux géants tombés et les colonnes de béton qui surgissaient dans leur trajectoire comme des dents.

Le chasseur revint.

Encore plus vite.

Encore plus proche.

Trop proche.

Nathan le vit sur l’écran latéral. Puis directement dans la verrière secondaire.

Noir. Rouge. Bas.

Comme une balle avec des ailes.

Puis IEVHA parla.

Sa voix était différente.

Plus basse.

— Nathan.

— Quoi ?

— Il ne cherche plus à tirer.

Très léger silence.

Puis :

— Il vient s’écraser.

Nathan comprit immédiatement.

Très bien.

Parfait.

Le dernier enculé voulait donc terminer ça en kamikaze.

Dans un corridor aussi serré, avec leur vitesse, leur masse, et les dégâts déjà pris, un impact frontal ou latéral bien placé pouvait réellement ouvrir le Psalm comme une bête éventrée.

Nathan serra brutalement les commandes.

— Accrochez-vous !

Il tira violemment.

Le Psalm remonta d’un coup, frottant littéralement son flanc contre une façade effondrée dans une pluie d’étincelles et de béton pulvérisé.

Le chasseur corrigea.

Trop bien.

Trop vite.

Il était encore là.

Toujours aligné.

Toujours sur eux.

Aliyha leva alors doucement la tête.

Nathan la vit du coin de l’œil.

Elle ne regardait plus les écrans.

Elle regardait devant.

À travers.

Comme si elle voyait autre chose que la coque ennemie.

Autre chose que le métal.

Autre chose que la vitesse.

— Aliyha ? dit-il.

Elle ne répondit pas.

Sa main droite se leva lentement.

Juste devant elle.

Petite. Fine. Presque fragile.

Et pourtant, dans le cockpit, quelque chose changea immédiatement.

L’air.

La pression.

Le bruit.

Même Sheratan redressa brutalement la tête.

Même IEVHA se tut.

Même IKARUS arrêta de parler.

La fillette tendit simplement la main vers l’avant.

Et le monde obéit.

Le chasseur kamikaze, lancé à pleine vitesse vers eux, se figea une fraction de seconde en plein air.

Pas complètement.

Pas “arrêté” comme un objet suspendu.

Comme si toute sa trajectoire venait d’être saisie par quelque chose de plus grand que lui.

Puis il se plia.

En deux.

Pas explosé d’abord.

Plié.

Comme si une main invisible venait de refermer brutalement l’espace autour de sa carcasse.

Le cockpit se déforma. Le nez s’écrasa sur lui-même. Les ailes cassèrent dans deux directions opposées.

Et une demi-seconde plus tard, l’appareil éclata littéralement en deux masses distinctes qui partirent se pulvériser de chaque côté d’une avenue aérienne en flammes.

Le silence tomba.

Absolu.

Même les alarmes semblaient plus loin.

Aliyha baissa lentement la main.

Puis cligna des yeux comme si elle-même ne comprenait pas complètement ce qu’elle venait de faire.

Personne ne parla.

Pas tout de suite.

Nathan gardait encore les mains sur les commandes.

Le Psalm continuait d’avancer.

Mais plus personne dans le cockpit n’était exactement au même endroit qu’avant.

Parce qu’ils venaient tous de voir la même chose.

Et qu’aucun d’eux ne pouvait faire semblant, désormais, que la fillette assise dans ce siège était “juste” une enfant étrange sortie d’un bunker trop mystique.

Helena fut la première à parler.

Sa voix, dans le canal, était plus basse que d’habitude.

Plus vraie.

— Nathan…

Petit silence.

Puis :

— Ta gamine vient de couper un chasseur en deux à la main.

IKARUS-7 reprit immédiatement, avec un ton presque religieux pour la première fois de sa vie numérique :

— Oui. Alors je tiens à préciser, pour les archives, que j’ai vu des choses très violentes, très absurdes et parfois franchement illégales dans plusieurs situations …

Petit silence.

Puis :

— Mais ça, c’était nouveau.

Nathan regarda Aliyha.

Elle, regardait encore sa propre main.

Puis très doucement :

— Je voulais juste qu’il arrête.

Le Psalm quitta enfin le dernier corridor de la mégalopole détruite.

Devant eux, plus loin, le ciel changeait.

La lumière baissait encore.

Et quelque part, au-delà des ruines…

la Zone Nocturne les attendait.




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