Chapitre 31 - La bouche de la nuit

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Pendant plusieurs minutes, personne ne parla.

Pas parce qu’il n’y avait rien à dire.

Parce qu’aucune phrase décente ne survit très bien au moment précis où une enfant de douze ans vient de plier un chasseur d’assaut en deux avec un simple geste de la main pendant qu’un vaisseau de guerre traverse une mégalopole morte à vitesse de meurtre.

Le Psalm poursuivait sa trajectoire.

Ses moteurs grondaient toujours, mais plus bas maintenant, plus profondément, comme si même la machine avait compris qu’il fallait laisser un peu d’espace à ce qui venait de se produire.

Nathan gardait les mains sur les commandes.

Pas parce qu’il en avait besoin à chaque seconde.

Parce que si elles quittaient les commandes, il aurait probablement été obligé de regarder Aliyha plus franchement qu’il ne le souhaitait, et qu’à cet instant précis, il n’était pas encore sûr de vouloir poser un vrai mot sur ce qu’il venait de voir.

À sa droite, la fillette était restée immobile dans le siège copilote.

Elle regardait encore sa main.

Pas fascinée. Pas terrifiée. Presque confuse.

Comme si une partie d’elle savait très bien ce qu’elle avait fait, pendant qu’une autre n’avait pas encore reçu la note de service.

Très bien.

Excellente ambiance familiale.

Nathan finit par souffler doucement.

Puis :

— Ça va ?

Aliyha tourna lentement la tête vers lui.

Même regard. Même calme étrange. Mais quelque chose avait bougé derrière.

Un poids. Une fatigue. Une distance.

— Je crois, répondit-elle.

Nathan hocha une fois la tête.

— Tu crois ou tu sais ?

Elle regarda à nouveau sa main.

Puis :

— J’ai l’impression d’avoir poussé quelque chose… et que ça m’a regardée en retour.

Le silence retomba immédiatement dans le cockpit.

Très bien.

Parfait.

La fillette ne se contentait donc pas de manifester des pouvoirs capables de désosser un appareil militaire en plein vol. Elle commençait aussi à sortir ce genre de phrases avec le calme lumineux des gens qui vont très bientôt faire s’effondrer la santé mentale de tous les adultes présents.

Formidable.

Helena revint la première dans le canal interne.

Elle avait quitté la tourelle principale et remontait déjà vers le cockpit, sa voix plus proche à mesure qu’elle avançait dans les couloirs du Psalm.

— Elle doit dormir.

Nathan ne tourna pas la tête.

— Elle vient de couper un chasseur en deux.

— Justement.

IKARUS-7 ajouta immédiatement :

— Je ne suis pas médecin, psychologue, prêtre ou parent fonctionnel, mais dans plusieurs cultures très respectables, “plier un appareil de guerre avec l’esprit” entre dans la catégorie des événements qui justifient une collation et une sieste.

Nathan souffla légèrement par le nez.

— C’est probablement la chose la plus intelligente que tu aies dite aujourd’hui.

— Merci, je me dégrade avec élégance.

Aliyha baissa doucement les yeux.

Puis :

— Je ne suis pas fatiguée.

IEVHA parla alors, directement dans les systèmes du cockpit.

Toujours calme. Toujours trop calme.

— Si.

Nathan ne bougea pas.

— Développe.

— Sa dépense n’est pas musculaire. Ni nerveuse au sens classique. Mais elle a forcé un accès.

— À quoi ?

Très léger silence.

Puis :

— Je ne sais pas encore.

Nathan ferma les yeux une demi-seconde.

Très bien.

Encore cette excellente réponse de merde.

Il rouvrit les yeux sur l’horizon.

Et là…

oui.

Ils y entraient.

La Zone Nocturne commençait.

Pas avec un panneau. Pas avec une frontière nette. Pas avec une ligne au sol ou une vieille borne militaire décrépite comme dans les mauvais récits de contrebande pour pilotes sous amphétamines.

Non.

Elle commençait comme une sensation.

D’abord, la lumière.

Le ciel, déjà sale au-dessus de la mégalopole détruite, se mit à perdre quelque chose. Pas sa clarté simplement. Sa tenue. Sa consistance. Comme si la lumière elle-même commençait à se fatiguer de devoir exister ici.

Les reflets sur les verrières du cockpit changèrent. Les bâtiments plus loin cessèrent de renvoyer proprement les contrastes. Les ombres s’étirèrent dans de mauvaises directions. Les profondeurs de champ se décalèrent à peine.

Puis vinrent les capteurs.

IKARUS-7 fut le premier à jurer.

— Ah.

Nathan garda les yeux devant.

— Quoi ?

— Je commence à ne plus aimer les mathématiques.

— Développe.

— Les distances se décalent.

IEVHA confirma immédiatement.

— Les relevés optiques, thermiques et inertiels ne se superposent plus correctement.

Nathan fronça légèrement les sourcils.

— En français ?

— Ce que tu vois n’est déjà plus exactement là où ça devrait être.

Très bien.

Parfait.

Le monde commençait donc officiellement à déconner.

Nathan réduisit légèrement la poussée du Psalm.

Pas assez pour devenir lent.

Assez pour redevenir prudent.

Devant eux, les dernières hauteurs de la mégalopole se noyaient peu à peu dans une topographie plus basse, plus brisée, plus ouverte. Des quartiers entiers semblaient avoir été avalés par une végétation noire, des dalles géantes s’étaient soulevées comme des plaques tectoniques mal réveillées, des tours étaient couchées dans des angles impossibles, et plus loin encore, la ville paraissait presque se dissoudre dans une succession de zones d’ombre plus épaisses que le simple relief.

Helena entra enfin dans le cockpit.

Elle s’arrêta juste derrière Nathan et Aliyha.

Puis regarda devant.

Et pour la première fois depuis qu’elle était montée à bord…

elle ne dit rien immédiatement.

Très bien.

Donc oui. Même elle ressentait le problème.

Nathan le remarqua sans la regarder.

— Tu connais l’endroit.

Pas une question.

Helena croisa lentement les bras malgré sa douleur.

— Je le connais assez pour savoir que je déteste y revenir.

— Tu es déjà venue.

— Oui.

Nathan marqua une courte pause.

Puis :

— Combien de gens en sont ressortis avec toi ?

Très léger silence.

Puis Helena répondit sans détour :

— Aucun.

Aliyha leva doucement les yeux vers elle.

Nathan, lui, resta fixé sur le paysage devant.

Très bien.

Parfait.

Donc ils volaient désormais directement vers une zone où Helena Voss, femme déjà peu impressionnable, avait vraisemblablement laissé un nombre non négligeable de gens se faire effacer par quelque chose qu’elle n’avait jamais vraiment réussi à nommer.

Excellente destination. Très bon Airbnb.

Le Psalm continua d’avancer.

Et plus ils entraient dans la Zone Nocturne, plus le monde perdait sa logique habituelle.

Pas de manière spectaculaire. Pas encore.

Mais suffisamment pour qu’un cerveau entraîné sente immédiatement que certaines choses n’étaient plus fiables.

Une rue suspendue paraissait soudain plus longue qu’elle ne l’était une seconde plus tôt. Une tour semblait pencher vers eux, puis non. Une zone d’ombre sous un pont restait visible même quand le Psalm changeait d’angle. Un reflet passait parfois sur une verrière alors qu’aucune source lumineuse cohérente ne justifiait encore son existence.

Aliyha murmura alors :

— Elle n’aime pas qu’on arrive trop vite.

Nathan tourna légèrement la tête vers elle.

— Qui ?

La fillette regardait devant.

Pas effrayée. Pas exactement.

Comme quelqu’un qui écoute une grande pièce derrière une porte fermée.

Puis elle répondit :

— La nuit.

Le silence revint.

IKARUS-7 choisit, pour une fois, de ne pas faire de commentaire.

Très bien.

L’univers venait donc officiellement de réussir à faire fermer sa gueule à un drone sarcastique.

Il fallait reconnaître une certaine performance.

Nathan ralentit encore légèrement.

Puis il sentit quelque chose.

Pas un bruit.

Pas un impact.

Un changement de texture dans le vol.

Comme si le Psalm venait d’entrer dans une masse d’air plus lourde, plus dense, plus épaisse qu’elle n’aurait dû l’être.

Le vaisseau vibra différemment.

Les commandes aussi.

IEVHA parla immédiatement.

— Champ local instable.

— Source ?

— Inconnue.

— Effet ?

— Le Psalm est encore stable, mais nous sommes en train d’entrer dans une zone de variation.

Nathan garda ses mains parfaitement calmes sur les commandes.

— Tu peux faire moins flou ?

— Oui.

Petit silence.

Puis :

— Ici, les lois locales ont parfois de l’humeur.

Très bien.

Parfait.

Le cockpit venait donc de confirmer officiellement qu’ils volaient maintenant dans un endroit où la physique pouvait, à l’occasion, décider de se lever du mauvais pied.

Excellente semaine.

Helena s’approcha d’un pas.

Puis posa une main sur le dossier du siège copilote, juste derrière Aliyha.

Pas pour la toucher. Pour se tenir. Ou pour rester près. Ou pour vérifier quelque chose qu’elle-même ne nommait pas encore.

Puis elle parla plus bas.

Pas pour Nathan seulement.

Pour elle aussi, peut-être.

— Kalakanda appelle cet endroit un puits d’erreurs.

Nathan garda les yeux devant.

— Poétique.

— Non. Comptable.

Petit silence.

Puis :

— Tout ce qu’ils ont envoyé ici est revenu faux. Les relevés. Les cartes. Les drones. Les équipes. Les mesures biologiques. Les scans. Les traces.

— Faux comment ?

Helena regarda au loin.

Puis :

— Comme si l’endroit refusait d’être correctement archivé.

Nathan eut un très léger sourire sans joie.

— Enfin une zone qui comprend le principe de dignité.

Helena ne sourit pas.

Ce qui, venant d’elle, restait toujours un signal très clair.

Très bien.

Donc il y avait quelque chose ici qui dépassait encore les catégories classiques de “site dangereux”, “ruine militaire”, “bunker hanté par des conneries génétiques” et “très mauvaise idée topographique”.

Parfait.

Le Psalm franchit alors une dernière ligne de ruines hautes.

Et ce qu’il y avait derrière…

les arrêta tous intérieurement.

Même Nathan.

Même Helena.

Même IKARUS.

Même IEVHA se tut une seconde entière.

Parce qu’au-delà des derniers immeubles couchés, là où la mégalopole semblait enfin mourir pour de bon…

il y avait autre chose.

Pas une ville. Pas une forêt. Pas une base.

Une mer.

Mais une mer noire.

Pas de l’eau. Pas complètement.

Une immense étendue sombre, calme, presque liquide dans ses reflets, occupant tout un ancien bassin urbain effondré. Des pans entiers de la ville y plongeaient comme des épaves figées. Des tours brisées en sortaient encore à moitié, comme les os d’un cadavre trop grand pour être enterré correctement.

Et au milieu…

quelque chose se dressait.

Une structure.

Lointaine. Immense. Presque indistincte.

Pas assez proche pour être lue. Mais trop présente pour être ignorée.

Une forme verticale, blanche, presque organique, surgissant de la mer noire comme un os planté dans le cœur d’un monde qui aurait essayé de se recoudre tout seul.

Aliyha inspira doucement.

Puis murmura :

— C’est là.

Nathan sentit immédiatement sa nuque se refroidir.

Très bien.

Parfait.

Donc oui.

Bien sûr.

La gamine venait de reconnaître l’endroit avant même qu’ils aient eu le temps de formuler la très mauvaise idée consistant à s’en approcher.

Helena regardait la structure au loin.

Et cette fois, quand elle parla, sa voix avait changé.

Moins cynique. Moins blindée.

Plus basse.

— Je ne l’avais jamais vue comme ça.

Nathan tourna légèrement la tête vers elle.

— Comme ça comment ?

Helena ne répondit pas tout de suite.

Puis :

— Réveillée.

Le mot resta suspendu dans le cockpit.

Et cette fois, personne n’eut envie de faire le malin.

Parce qu’au même moment…

quelque chose bougea dans la mer noire.

Loin d’abord.

Puis plus près.

Pas un remous normal. Pas une vague. Pas une variation de lumière.

Quelque chose sous la surface.

Long. Immense. Lent.

Passant entre les tours noyées comme une pensée trop ancienne pour encore avoir besoin de se cacher proprement.

Le Psalm continua d’avancer.

Et Nathan comprit immédiatement une chose très simple :

ils n’étaient pas entrés dans un refuge.

Ils venaient d’entrer dans une bouche.

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