Chapitre 32 - Le rivage des oubliés
Le Psalm ne s’approcha pas tout de suite de la structure blanche.
Nathan n’était pas suicidaire. Pas gratuitement.
Il resta quelques secondes de plus en vol stabilisé au-dessus de la lisière du bassin effondré, juste assez haut pour garder une vue dégagée, juste assez loin pour ne pas donner l’impression très conne d’un homme qui se serait pointé directement devant l’inconnu en disant bonjour avec tout son équipage à bord.
Devant eux, la mer noire semblait immobile.
Pas “calme”.
Immobile.
Comme si le mot même de courant avait perdu ici tout intérêt narratif.
La surface absorbait presque toute la lumière restante, ne renvoyant que quelques reflets sales et lointains, trop faibles pour rassurer qui que ce soit. Des pans entiers de mégastructures y plongeaient encore, des tours couchées, des passerelles éventrées, des plateformes suspendues à moitié englouties, et partout, entre ces épaves urbaines, des lignes d’ombre semblaient parfois se déplacer sous la surface sans produire la moindre vague cohérente.
Très bien.
Parfait.
Un paysage de carte postale pour gens sous traitement lourd.
Nathan garda les mains sur les commandes.
Puis :
— IEVHA.
— Oui.
— Lecture.
Très léger silence.
Puis :
— Mauvaise.
Nathan tourna à peine la tête.
— Je vais finir par considérer ça comme un trait de personnalité.
— La structure blanche perturbe tout.
— Thermique ?
— Faux.
— Topographie ?
— Variable.
— Bio ?
— Inconcluante.
Nathan fixa l’horizon.
— Donc on ne voit rien.
— On voit des erreurs.
Très bien.
Excellente évolution.
On ne volait donc plus seulement dans un endroit où la physique avait de l’humeur. On approchait maintenant d’un truc suffisamment offensant pour faire bégayer jusqu’aux outils de lecture.
Helena, debout derrière lui, regardait toujours la structure blanche.
Sa posture avait changé.
Très légèrement.
Pas peur. Pas encore.
Mais cette tension plus dense, plus fine, plus verticale qu’ont les gens quand un souvenir revient sans demander l’autorisation.
Nathan le remarqua sans rien dire.
Aliyha, elle, n’avait pas quitté la structure des yeux.
Comme si le reste du monde venait de passer au second plan.
Très bien.
Évidemment.
Sheratan grogna alors, très bas, depuis son alcôve arrière.
Pas un son de menace immédiate.
Un avertissement.
Nathan l’entendit. Helena aussi.
Et ils tournèrent tous deux légèrement les yeux vers la verrière basse du cockpit.
Là.
Sous eux.
Quelque chose venait de passer.
Pas très vite. Pas très lentement.
Une forme longue. Massive. Trop fluide pour du métal pur. Trop régulière pour une simple masse flottante.
Elle traversa la noirceur du bassin à plusieurs dizaines de mètres sous la surface, puis disparut entre deux tours noyées.
IKARUS-7 coupa immédiatement toute ironie.
— Je n’aime pas ça.
Nathan ne répondit pas.
Parce que, pour une fois, le drone venait d’énoncer une vérité si pure qu’il n’y avait rien à ajouter.
Helena finit par parler.
Sa voix était plus basse que d’habitude.
— On ne se pose pas près de ça.
Nathan tourna légèrement la tête.
— Tu as une meilleure idée ?
— Oui.
— J’écoute.
Elle leva la main et désigna la droite du bassin.
Là où plusieurs structures semi-effondrées formaient une avancée de béton et d’acier au-dessus de la mer noire. Une ancienne zone de transit ou de maintenance, peut-être, maintenant brisée en une succession de plateformes suspendues, de poutres tordues, de morceaux de dalles et de ruines encore assez stables pour supporter du poids si on choisissait bien son angle.
Au bout de cette avancée, une tour basse et large semblait encore tenir.
Pas belle. Pas rassurante. Mais debout.
Ce qui, dans ce monde, revenait déjà à avoir d’excellentes références.
— Là, dit Helena.
Nathan plissa légèrement les yeux.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est l’endroit le plus proche de la structure sans être directement dans sa ligne.
— Donc ?
— Donc si quelque chose vit dedans, ça ne nous verra pas immédiatement comme un problème prioritaire.
Très bien.
Nathan la regarda une seconde.
— Cette phrase est terriblement insuffisante pour me détendre.
Helena eut un très léger sourire.
— Je ne suis pas là pour te détendre.
Très bien.
Parfaitement regrettable.
Nathan inclina légèrement le Psalm sur la droite.
Le vaisseau répondit immédiatement, lourd mais précis, glissant au-dessus de la mer noire avec cette manière presque animale qu’il avait parfois de traverser l’espace comme s’il pesait dix fois plus que sa propre masse tout en restant capable de pivoter avec une élégance profondément injuste.
Le bassin défila lentement sous eux.
Plus ils se rapprochaient de la structure blanche, plus elle devenait mauvaise à regarder.
Pas “laide”. Pas “effrayante” au sens simple.
Mauvaise.
Sa forme semblait refuser de rester stable dans l’œil.
À certains angles, on aurait dit une colonne osseuse gigantesque plantée au milieu du bassin. À d’autres, une tour organique, faite de strates, de côtes, de nervures, de plaques blanches superposées comme si quelque chose avait essayé de faire pousser une cathédrale à partir d’un squelette.
Et par moments, brièvement…
on aurait juré qu’elle respirait.
Très bien.
Parfait.
Nathan n’avait donc plus seulement besoin d’un whisky et d’un plan. Il allait bientôt lui falloir un exorciste, deux missiles et probablement une pause neurologique.
Le Psalm atteignit finalement la zone de transit en ruine.
Nathan fit ralentir encore.
Très bas. Très lent. Très propre.
La plateforme choisie apparaissait maintenant clairement : une ancienne terrasse de maintenance semi-industrielle, encadrée par des rails de chargement brisés, plusieurs piliers tordus, un vieux sas effondré et une rangée de projecteurs morts depuis très longtemps.
Le béton avait noirci. Le métal était rongé. Mais la structure tenait.
Pour l’instant.
Nathan descendit encore.
Les trains d’atterrissage sortirent dans un grondement lourd. Les vérins s’ouvrirent. Le Psalm se plaça. Ajusta. Compensa.
Puis se posa.
Le choc fut court. Dense. Propre.
Le genre d’atterrissage qui dit : on n’est pas chez nous, mais on va faire comme si pendant quelques heures.
Les moteurs descendirent progressivement.
Le grondement resta.
Toujours là.
Comme un cœur de métal refusant de s’endormir complètement.
Personne ne bougea immédiatement.
Le vaisseau était posé.
Et pourtant…
quelque chose dans l’air du cockpit disait encore qu’ils n’étaient pas vraiment “arrivés”.
Nathan coupa les dernières couches de poussée.
Puis se redressa lentement.
— Bon.
Petit silence.
Puis :
— On va faire semblant que tout ceci ressemble à un très mauvais plan contrôlé.
IKARUS-7 revint immédiatement à lui-même.
— Ah, parfait. Je préfère quand on assume enfin la ligne éditoriale générale.
Nathan se leva.
Aliyha ne bougea pas.
Toujours face à la verrière.
Toujours fixée sur la structure blanche au loin.
Nathan posa une main sur le bord du siège copilote.
— Aliyha.
Elle cligna doucement des yeux. Comme si elle revenait de plus loin que la simple contemplation.
Puis elle tourna enfin la tête vers lui.
— Oui ?
— Tu restes avec nous.
Elle fronça légèrement les sourcils.
— Je n’allais pas partir.
Nathan hocha une fois la tête.
— Bien.
Petit silence.
Puis il ajouta, plus bas :
— Ici, même les endroits immobiles me donnent envie de leur tirer dessus avant de leur faire confiance.
Cette fois, elle eut presque un sourire.
Presque.
C’était déjà beaucoup.
Ils quittèrent le cockpit ensemble.
Le Psalm semblait plus étroit maintenant qu’il était posé.
Pas physiquement.
Dans la sensation.
Comme si l’extérieur comprimait déjà les parois.
La soute principale s’ouvrit lentement dans un souffle hydraulique, laissant entrer une lumière grise et sale, à peine suffisante pour dessiner correctement les volumes du dehors.
Pas de vent.
Pas de pluie.
Pas de bruit de ville.
Rien.
Juste un silence si vaste qu’il semblait presque actif.
Très bien.
Encore un endroit sain.
Sheratan fut le premier à descendre.
Le tigre cyborg s’avança sur la rampe avec une lenteur royale, testa l’air, le béton, les vibrations, puis se figea au bas de la pente.
Tête haute. Épaules basses. Queue presque immobile.
Pas détendu.
Jamais.
Mais pas en alerte panique non plus.
Ce qui, venant de lui, comptait presque comme une bénédiction tactique.
Nathan descendit ensuite.
Les bottes touchèrent la plateforme dans un bruit sec.
Et immédiatement…
oui.
L’endroit était faux.
Pas de manière spectaculaire.
Plus insidieuse.
La gravité semblait très légèrement trop lourde par moments. Puis normale. Puis presque trop légère au détour d’un pas. L’air n’avait pas d’odeur claire. Le silence semblait trop profond. Et même la distance entre certains piliers paraissait changer subtilement selon l’angle où on les regardait.
Très bien.
Parfait.
Le monde était donc officiellement passé du stade “post-apocalyptique violent” au stade “espace architectural qui essaye peut-être de te rendre fou à petit feu”.
Excellente progression.
Helena descendit à son tour.
Puis s’arrêta à côté de lui.
Pas trop près.
Mais suffisamment pour que sa présence existe dans sa périphérie.
Toujours cette manière insupportablement précise de se placer juste là où elle devenait à la fois tactiquement utile et personnellement compliquée.
Très bien.
Nathan garda les yeux devant.
— Tu reconnais ?
Helena observa la plateforme.
Puis les piliers. Puis la tour basse plus loin. Puis la mer noire derrière.
— Oui.
— Et ?
Elle prit une seconde avant de répondre.
— C’est plus vivant qu’avant.
Très bien.
Excellente réponse.
Nathan se tourna enfin légèrement vers elle.
— Tu réalises que ce genre de phrase, prononcée ici, me donne juste envie de repartir immédiatement ?
Helena ne sourit pas.
— Si on repart maintenant, ils nous récupèrent en moins de deux heures.
Nathan regarda brièvement le ciel derrière eux.
Oui.
Elle avait raison.
Très bien.
Donc ils restaient.
Parfait.
IKARUS-7 flottait déjà à quelques mètres de la rampe, ses petits modules optiques actifs, ses senseurs projetant des lignes fines sur le béton, les structures, les rebords, les fissures et les angles morts.
— Je confirme, dit-il. Ce lieu n’a aucun respect pour les règles de lecture spatiale. J’ai déjà trois distances qui se contredisent et deux surfaces qui ne devraient pas refléter ce qu’elles reflètent.
Nathan dégaina légèrement un de ses sabres. Pas complètement. Juste assez pour sentir le poids.
— Donc on continue.
Aliyha descendit enfin.
Plus lentement.
Sheratan revint immédiatement se placer à côté d’elle.
Évidemment.
Puis la fillette leva les yeux vers la tour basse au bout de la plateforme.
— C’est là qu’on doit entrer.
Personne ne répondit tout de suite.
Parce qu’évidemment.
Bien sûr.
Pourquoi attendre que les adultes prennent une décision quand la petite prêtresse du chaos cosmique avait déjà décidé quel cauchemar ils allaient visiter en premier ?
Nathan regarda la tour.
Large. Massive. Partiellement ouverte sur un côté. Traversée de lignes mortes, de passerelles internes visibles à travers des brèches, de vieux symboles presque effacés sur certaines parois.
Pas une forteresse. Pas un bunker.
Un ancien point d’accès.
Très bien.
Logique.
Quelque chose comme ça servait toujours à entrer plus profond.
Et c’était précisément ce qu’il n’aimait pas.
Helena suivit son regard.
Puis parla enfin, plus bas :
— C’était fermé, la dernière fois.
Nathan tourna légèrement la tête vers elle.
— Et maintenant ?
Elle regardait l’ouverture béante de la tour.
Puis :
— Maintenant, ça attend.
Très bien.
Nathan souffla lentement.
Puis :
— Formidable.
Il fit un signe sec vers le groupe.
— On reste ensemble. Pas d’héroïsme décoratif. Pas de séparation. Pas de “je vais juste voir un truc” de merde. Si quelque chose bouge, vous le dites. Si quelque chose vous appelle, vous le dites. Si quelque chose ressemble vaguement à une prière, un os, un enfant ou une technologie trop propre pour être ici, vous le dites aussi.
IKARUS-7 hocha presque numériquement.
— Enfin un protocole familial sain.
Nathan s’avança.
Le groupe suivit.
Le Psalm resta derrière eux, posé sur sa plateforme comme une bête de guerre au repos, rampe encore ouverte, silhouette lourde et noire dans la lumière malade de la Zone Nocturne.
Et à mesure qu’ils marchaient vers la tour…
quelque chose les regardait.
Pas depuis le ciel. Pas depuis la mer noire. Pas même depuis la structure blanche au loin.
Plus près.
Juste là.
Dans les vitres mortes de la tour.
Dans les ouvertures. Dans les reflets. Dans les angles noirs entre les piliers.
Nathan s’arrêta.
Tout le monde avec lui.
Il leva très légèrement les yeux.
Là.
Au troisième niveau effondré de la tour.
Quelque chose venait de bouger derrière une baie ouverte.
Une silhouette.
Fine. Blanche. Trop droite.
Puis plus rien.
Le silence revint immédiatement.
Helena parla la première.
Sa voix était très basse.
— Je t’avais dit qu’on n’était pas seuls.
Nathan ne quitta pas la tour des yeux.
Puis répondit calmement :
— Oui.
Petit silence.
Puis :
— Et j’ai déjà envie de casser cette journée en morceaux.

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