Chapitre 33 - Les os de la lumière

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La tour les laissa entrer.

Et rien que ça, déjà, était mauvais.

Pas “dangereux”. Pas “suspect”. Pas “hostile” au sens ordinaire.

Mauvais.

Comme si l’endroit, au lieu de leur opposer une résistance, avait simplement décidé qu’ils appartenaient déjà à quelque chose de plus profond que leur propre volonté.

Nathan fut le premier à franchir l’ouverture béante du niveau inférieur.

Sabre dégainé à moitié. Main gauche libre. Regard haut.

Sheratan passa juste devant Aliyha sans jamais vraiment la masquer, exactement assez pour lui offrir une ligne de protection mobile sans l’enfermer. Helena glissa sur le flanc droit du groupe, arme levée mais basse, yeux partout, respiration mesurée. IKARUS-7 flottait légèrement plus haut, ses capteurs projetant des lignes fines qui mouraient presque aussitôt sur les parois, comme si la pierre elle-même refusait de se laisser lire correctement.

Dès le premier pas à l’intérieur, le monde changea.

Le bruit du dehors disparut.

Pas atténué.

Retiré.

Comme si quelqu’un avait fermé derrière eux une porte immense qu’aucun d’eux n’avait pourtant vue bouger.

L’air était plus froid. Mais pas seulement.

Il était plus vieux.

Il avait cette densité très particulière des lieux qui ont gardé trop de mémoire dans leurs murs, comme si des générations entières de silence avaient été compressées ici jusqu’à devenir presque respirables.

Le hall principal de la tour s’ouvrait devant eux dans une architecture qui n’aurait jamais dû exister à cet endroit.

Vu de l’extérieur, la structure semblait appartenir à un ancien complexe technique, un point d’accès industriel rongé par les siècles, les conflits et les erreurs de l’histoire.

À l’intérieur…

c’était autre chose.

Des colonnes blanches montaient jusqu’à des hauteurs absurdes, non pas droites mais légèrement torsadées, comme si elles avaient poussé au lieu d’avoir été construites. Des arcs brisés traversaient l’espace à différents niveaux, suspendus au-dessus d’un vide central où d’anciennes passerelles s’enchevêtraient comme des vertèbres cassées. Le sol lui-même n’était pas uniforme : certaines plaques semblaient être du béton ou de la céramique industrielle, d’autres avaient cette blancheur mate et lisse d’un matériau osseux impossible, parcouru de veines fines où circulait parfois une lueur si faible qu’on aurait pu la prendre pour une illusion si elle ne revenait pas, encore et encore, avec une patience de respiration.

Nathan leva légèrement les yeux.

Puis :

— Je déteste déjà tout ici.

IKARUS-7 fit tourner un scan.

— C’est fascinant. J’ai l’impression de visiter un temple conçu par une intelligence qui aurait eu une éducation de laboratoire, une crise mystique et beaucoup trop de budget.

— Ferme-la un peu, dit Nathan.

— Je gère ma peur comme je peux.

Très bien.

Au moins, quelqu’un restait honnête.

Aliyha avait cessé de regarder les murs.

Elle regardait le centre.

Toujours le centre.

Comme si l’espace tout entier s’organisait autour d’un axe qu’elle seule pouvait percevoir.

Nathan le remarqua immédiatement.

— Qu’est-ce que tu vois ?

Elle répondit sans détour.

— Le cœur.

Le silence tomba aussitôt.

Très bien.

Parfait.

La gamine venait donc de désigner le centre d’un bâtiment osseux vivant au milieu d’une zone où la lumière ne tenait pas, avec le calme lumineux de quelqu’un qui annoncerait simplement qu’il pleut un peu sur la terrasse.

Excellente continuité psychologique.

Helena tourna lentement la tête vers Aliyha.

Puis vers le vide central.

Puis elle murmura, presque malgré elle :

— Il n’était pas ouvert la dernière fois.

Nathan l’entendit immédiatement.

— Qu’est-ce qui n’était pas ouvert ?

Helena regardait toujours devant.

— Ça.

Elle désigna le centre du hall.

Nathan suivit son geste.

Et cette fois, il le vit vraiment.

Au milieu du vide central, là où plusieurs passerelles mortes se rejoignaient autrefois, quelque chose avait poussé à travers la structure.

Pas construit.

Poussé.

Une excroissance blanche, verticale, immense, surgissant des profondeurs du bâtiment comme une colonne vertébrale en train de naître. Elle traversait les niveaux inférieurs, montait à travers les plateformes éventrées, perforait certaines passerelles, s’enroulait autour d’autres, et tout le long de sa surface, des lignes plus sombres pulsaient très faiblement comme si un sang sans couleur circulait encore sous sa peau minérale.

Très bien.

Parfait.

Le bâtiment n’avait donc pas seulement été “contaminé”.

Il était en train de devenir autre chose.

Nathan sentit une vibration très légère dans la poignée de son sabre.

Puis IEVHA parla, directement dans sa nuque intérieure.

Plus basse que d’habitude.

Presque… prudente.

— Nathan.

— Oui.

— Cette structure n’est pas passive.

Il ne bougea pas.

— Je m’en doutais.

— Non.

Très léger silence.

Puis :

— Je veux dire qu’elle écoute.

Le froid remonta très proprement le long de sa colonne.

Très bien.

Le lieu venait donc officiellement de passer du statut de “temple biologique inquiétant” à “architecture capable d’écouter les conversations”.

Excellente semaine.

Sheratan grogna.

Pas vers le centre. Pas vers le haut.

Vers la gauche.

Tout le groupe pivota immédiatement.

Un couloir latéral s’ouvrait entre deux piliers, à moitié mangé par la structure blanche, plongé dans une pénombre sale où les scans d’IKARUS mouraient presque à mesure qu’ils avançaient.

Et là, très loin dans l’ombre…

quelque chose se tenait.

Immobile.

La silhouette blanche.

La même que dehors.

Fine. Droite. Trop blanche pour appartenir à cet endroit et pourtant parfaitement à sa place.

On distinguait un corps humanoïde, haut, presque trop mince, drapé ou recouvert d’une matière claire qui semblait tantôt textile, tantôt organique, tantôt minérale selon la manière dont l’œil essayait de l’accepter.

Pas de visage lisible. Juste une présence.

Et ce qui rendait le tout infiniment plus dérangeant, c’était que Nathan sentit immédiatement qu’elle ne les observait pas comme un ennemi observe une cible.

Elle les observait comme un prêtre regarde une procession arriver enfin à l’heure.

Aliyha fit un pas.

Nathan lui barra immédiatement le passage avec son bras.

— Non.

Elle ne protesta pas.

Mais elle regardait toujours la silhouette.

Puis murmura :

— Elle nous connaît.

Helena serra légèrement son arme.

— “Elle” quoi ?

Aliyha prit une seconde.

Puis :

— La Gardienne.

Le mot tomba dans le hall comme un os qu’on laisse tomber dans un puits.

Et immédiatement…

la tour réagit.

Pas violemment. Pas bruyamment.

Plus subtilement.

Les veines blanches courant dans les parois s’allumèrent légèrement plus fort. Une onde presque imperceptible traversa les piliers. Le vide central vibra. Quelque part plus bas, très profondément, un son remonta.

Pas un bruit mécanique. Pas un grondement. Pas un souffle.

Un chant.

Ou quelque chose qui en portait encore la mémoire.

Très bas. Très loin. Très ancien.

Une note impossible, tenue dans les profondeurs comme si un monde enterré essayait encore de se souvenir de la première fois où quelqu’un l’avait appelé par son vrai nom.

Nathan resta parfaitement immobile.

Puis :

— Très bien.

Petit silence.

Puis il ajouta :

— Je vais avoir besoin que quelqu’un m’explique rapidement pourquoi tout ce bâtiment vient de répondre à une enfant comme à un putain de psaume vivant.

Personne ne répondit.

Parce que personne n’en savait assez.

Et parce qu’au même moment, la silhouette blanche dans l’ombre fit enfin un mouvement.

Pas vers eux.

Pas un geste de menace.

Elle leva simplement une main.

Longue. Pâle. Parfaitement calme.

Et désigna le vide central.

Puis plus bas.

Encore plus bas.

Comme une invitation. Ou une injonction.

Ou les deux.

Helena fit un pas en avant malgré elle.

Puis s’arrêta net.

Nathan tourna légèrement la tête vers elle.

— Tu la vois comme nous ?

Helena ne quittait pas la silhouette des yeux.

Sa voix, quand elle revint, n’avait plus rien de cynique.

— Non.

Nathan la fixa une demi-seconde.

— Développe.

Elle avala à peine sa salive.

Puis :

— Moi, je vois quelqu’un d’autre.

Le silence retomba immédiatement.

Très bien.

Parfait.

Le lieu ne se contentait donc pas de respirer, d’écouter, de réagir à la fillette et de faire pousser des colonnes d’os mystiques au milieu de ruines techniques.

Il personnalisait maintenant les apparitions.

Excellent service.

Nathan sentit le poids exact du danger changer dans la pièce.

Pas parce qu’ils allaient être attaqués tout de suite.

Parce que tout ici travaillait à un autre niveau.

Pas seulement la chair. Pas seulement les armes.

La mémoire. La faute. Le manque. La perte. Le désir. Le deuil.

Tout ce qu’un être vivant garde en lui comme des portes mal fermées.

Très bien.

Donc si cet endroit voulait entrer…

il n’allait probablement pas le faire par la violence d’abord.

Il allait le faire par la vérité.

Et ça, dans certains cas, c’était infiniment pire.

Aliyha leva alors doucement les yeux vers Nathan.

Puis dit, avec ce calme presque injuste qui faisait d’elle soit un miracle, soit une future catastrophe majeure :

— Elle dit qu’on est en retard.

Nathan ferma les yeux une seconde.

Puis les rouvrit sur l’ombre blanche.

— Bien sûr.

Petit silence.

Puis :

— Et qu’est-ce qu’elle veut ?

Aliyha écouta.

Vraiment.

Comme si quelque chose parlait à travers les couches de silence du bâtiment.

Puis elle répondit :

— Elle veut nous montrer ce qu’ils ont enterré avant que quelqu’un d’autre le réveille mal.

Nathan resta immobile.

Puis très lentement, il leva les yeux vers la colonne blanche montant à travers la tour.

Vers les profondeurs invisibles. Vers le chant lointain. Vers l’ombre. Vers la structure qui respirait comme un os vivant planté dans un monde malade.

Et il comprit enfin ce qu’il détestait le plus ici.

Ce n’était pas l’inconnu.

Ce n’était pas le danger.

C’était cette sensation très précise que, pour la première fois depuis longtemps…

il n’était pas arrivé dans un lieu mort.

Il était arrivé dans quelque chose qui attendait vraiment.

Et qui, peut-être, avait attendu depuis très longtemps.

Puis la silhouette blanche recula lentement dans l’ombre.

Sans bruit. Sans rupture.

Et disparut.

Laissant derrière elle une seule chose.

Une lueur.

Là. Dans le couloir latéral.

Une trace blanche très faible au sol.

Comme un chemin.

Comme si la nuit elle-même avait accepté, pour quelques minutes, de dessiner un fil.

Nathan regarda le passage. Puis le groupe.

Puis :

— Très bien.

Petit silence.

Puis sa voix tomba, basse, calme, tranchante.

— On va voir quel genre de blasphème a décidé de nous inviter poliment.

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