Chapitre 34 - Le chemin sous la peau du monde
Ils suivirent la lumière.
Pas parce qu’ils lui faisaient confiance.
Parce qu’à cet instant précis, dans cette tour impossible, ne pas la suivre aurait ressemblé à une autre forme de naïveté.
Le chemin blanc ne se contentait pas de tracer une direction sur le sol.
Il semblait apparaître à mesure qu’ils avançaient.
Très faiblement d’abord, comme un fil de phosphore déposé entre les dalles. Puis plus nettement à certains endroits, serpentant entre les plaques cassées, les fractures du bâtiment et les excroissances blanches qui avaient poussé à travers la matière comme des souvenirs trop anciens pour mourir correctement.
Nathan ouvrait la marche.
Sabre en main. Respiration basse. Regard haut.
Mais plus ils s’enfonçaient dans les profondeurs latérales de la tour, plus sa vigilance purement tactique se retrouvait confrontée à un problème plus compliqué :
rien ici ne voulait se laisser réduire à un danger simple.
Le couloir s’inclinait légèrement vers le bas, puis bifurquait à travers des arches brisées où le métal ancien et l’os blanc s’étaient soudés au point qu’on ne distinguait plus vraiment ce qui avait été construit et ce qui avait poussé. Les parois, d’abord simplement parcourues de veines lumineuses, commencèrent à s’ouvrir par endroits en alcôves profondes, en chapelles techniques effondrées, en niches remplies de formes figées qui ressemblaient tantôt à des machines dévorées, tantôt à des statues inachevées, tantôt à des corps agenouillés depuis si longtemps que le bâtiment lui-même les avait intégrés à sa mémoire.
IKARUS-7 flottait plus bas maintenant.
Même lui.
Comme si l’air était plus dense. Plus sacré. Ou plus lourd de quelque chose qu’aucun de ses capteurs ne savait nommer proprement.
— Je commence à penser, dit-il très bas, que certains architectes auraient dû être surveillés beaucoup plus tôt dans leur enfance.
Nathan ne répondit pas.
Pas parce qu’il n’avait rien à dire.
Parce qu’une partie de lui sentait déjà que parler trop fort ici reviendrait à cracher dans une église qui aurait appris à se souvenir des visages.
Aliyha marchait au centre du groupe.
Et c’était peut-être la chose la plus troublante de tout ce qu’ils avaient vu jusqu’ici.
Pas qu’elle n’ait plus peur.
Pas qu’elle soit “forte”.
Quelque chose d’autre.
À mesure qu’ils avançaient, le bâtiment changeait autour d’elle.
Pas violemment. Pas théâtralement.
Plus profondément.
Les lignes blanches dans les murs pulsaient légèrement plus fort à son passage. Les reflets troubles sur les surfaces osseuses devenaient plus nets lorsqu’elle levait les yeux. Certaines ombres semblaient se retirer d’un angle, comme si la nuit elle-même se réorganisait pour ne pas lui barrer la route trop longtemps.
Et surtout…
une lumière très faible commençait à vivre autour d’elle.
Pas une auréole ridicule de mauvais vitrail mystique pour illettrés émotionnels.
Non.
Quelque chose de beaucoup plus pur. Et donc beaucoup plus inquiétant.
Une présence lumineuse à peine perceptible, comme si sa peau, ses cheveux, ses mains, sa robe blanche, tout ce qui composait encore son petit corps d’enfant, retenait difficilement une clarté plus ancienne que la pièce elle-même.
Elle ne brillait pas.
Elle rayonnait.
Par moments, seulement.
Par pulsations lentes.
Comme si quelque chose, en elle, reconnaissait enfin l’endroit et cessait peu à peu de se cacher.
Nathan le vit du coin de l’œil.
Puis une seconde fois. Puis une troisième.
Et cette fois, il ne se mentit plus.
Oui.
La gamine avait une aura.
Pas symboliquement.
Réellement.
Très bien.
Parfait.
Le monde ne s’était donc pas contenté de lui coller une enfant sacrée au milieu d’une guerre de psychopathes génétiques, de fanatiques technologiques et de ruines conscientes.
Non.
Il fallait aussi qu’elle commence à marcher dans des couloirs vivants comme si l’univers lui-même avait gardé un peu de lumière pour elle pendant que tout le reste crevait dehors.
Excellente sobriété.
Helena le vit aussi.
Nathan n’eut pas besoin de tourner la tête pour le savoir.
Il sentit simplement le moment exact où sa respiration changea légèrement.
Puis elle murmura, plus pour elle-même que pour les autres :
— Bordel…
Nathan répondit sans la regarder :
— Oui.
Petit silence.
Puis Helena ajouta :
— Je croyais que c’était une légende.
Nathan pencha légèrement la tête.
— Laquelle ?
Elle regardait Aliyha.
Et pour la première fois depuis qu’elle était montée à bord du Psalm, Helena Voss, femme mécaniquement augmentée, infiltratrice de Kalakanda, tueuse froide à la colonne vertébrale en acier et aux yeux de serpent fatigué, avait réellement l’air de quelqu’un qui venait d’être prise de court par quelque chose de plus grand que ses réflexes.
— Les enfants-lumière, dit-elle.
Nathan tourna enfin légèrement la tête.
— Les quoi ?
Helena resta silencieuse une seconde.
Puis :
— Des récits de zones mortes. Des fragments de dossiers. Des mythes de récupération. Des traces orales que personne ne gardait officiellement parce qu’elles faisaient “trop religieux” pour les scientifiques et “trop biologiques” pour les religieux.
Elle fixa toujours Aliyha.
— Des enfants capables de réveiller les structures anciennes sans les casser. D’entrer dans les systèmes dormants sans les forcer. D’être reconnus par des sites qui avaient rejeté tout le reste.
Nathan sentit un léger frisson lui remonter proprement le long du dos.
Très bien.
Parfait.
Donc maintenant, en plus de tout le reste, la fillette venait d’entrer officiellement dans la catégorie “mythologie embarrassante que les factions sérieuses préfèrent ne pas archiver proprement”.
Excellente évolution de carrière.
Aliyha ne semblait rien entendre de tout ça.
Ou peut-être entendait-elle autre chose.
Elle avançait lentement, les yeux parfois levés vers les voûtes immenses qui se succédaient au-dessus d’eux, parfois posés sur le fil de lumière au sol, parfois simplement ouverts devant elle comme si elle suivait une musique qui ne leur appartenait pas encore.
Et le décor…
oui.
Le décor devenait maintenant franchement obscène de beauté.
Le couloir déboucha soudain sur une nef souterraine gigantesque.
Le groupe s’arrêta net.
Même Nathan.
Même Helena.
Même IKARUS.
Parce qu’ils venaient de pénétrer dans un espace qui n’avait plus rien de rationnel.
Une salle immense, creusée dans les profondeurs de la tour comme si le bâtiment tout entier n’avait été que le cou d’une cathédrale enterrée. Les murs disparaissaient presque dans des hauteurs impossibles, parcourus de colonnes blanches, d’arches ouvertes, de ponts suspendus, de nervures osseuses, de réseaux de passerelles effondrées et de veines lumineuses courant partout comme des rivières de lune sous une peau de pierre.
Au-dessus d’eux, la voûte ne ressemblait plus à un plafond.
Elle ressemblait à un ciel intérieur.
Des milliers de fissures fines y laissaient filtrer une lumière blanche et froide qui ne pouvait pas venir du dehors. Elle tombait en rayons suspendus dans la poussière, traversait les hauteurs, frappait certaines colonnes, glissait sur certaines surfaces, en laissait d’autres volontairement dans l’ombre, et tout l’espace vibrait de cette beauté malade qu’ont les choses si anciennes qu’elles ont dépassé le simple concept de ruine.
Par endroits, des structures suspendues flottaient presque dans le vide, retenues par des ligaments minéraux ou des câbles pétrifiés. Plus loin, on distinguait des statues couchées, immenses, dont les visages avaient été effacés ou n’avaient peut-être jamais été terminés. Des bassins vides, des escaliers cassés, des alcôves ouvertes comme des tombes, des stèles inclinées, des passerelles menant nulle part, des portes gigantesques noyées dans la pierre blanche et des symboles gravés partout, trop anciens, trop beaux, trop précis pour être accidentels.
Nathan s’arrêta complètement.
Puis souffla, très bas :
— D’accord.
Petit silence.
Puis :
— Là, on est officiellement dans un problème biblique.
IKARUS-7 fit lentement tourner ses capteurs.
— Je confirme. Je n’ai plus les mots “site”, “bunker” ou “installation” dans mon vocabulaire actif. Nous sommes désormais dans ce que j’appellerais un sanctuaire osseux pour civilisation post-traumatique à tendances divines.
— Ferme-la, dit Nathan.
— J’essaie juste d’honorer la folie ambiante.
Sheratan, lui, ne bougeait plus.
Le tigre cyborg regardait la nef avec cette tension très particulière qu’ont les prédateurs lorsqu’ils comprennent qu’ils ne sont plus au sommet lisible de ce qui les entoure.
Pas dominé.
Mais prudent.
Et quand un animal pareil devenait prudent…
oui. Il fallait écouter.
Aliyha avança d’un pas.
Puis un autre.
Et alors…
le lieu s’ouvrit à elle.
Toutes les veines blanches de la salle s’illuminèrent d’un seul coup.
Pas violemment.
Magnifiquement.
Comme si la nef entière, depuis des siècles ou des millénaires, n’avait attendu que ce poids exact, cette taille exacte, cette présence exacte d’enfant encore intacte pour recommencer à respirer pleinement.
La lumière monta partout.
Dans les colonnes. Dans les arches. Dans les bassins. Sous les passerelles. Le long des murs. Dans les fissures. Dans les nervures. Dans les symboles gravés.
Et pendant une seconde irréelle, toute la salle sembla traversée par une marée blanche venue de l’intérieur du monde.
Aliyha s’arrêta au centre du premier seuil.
Sa robe claire capta la lumière. Ses cheveux blancs aussi. Ses yeux verts, déjà trop irréels pour être honnêtes, prirent une profondeur presque minérale, presque cosmique, comme si le lieu entier venait de les reconnaître comme deux fragments de quelque chose qu’il avait perdu depuis très longtemps.
Et autour d’elle…
oui.
Il n’y avait plus de doute.
Elle portait maintenant une aura divine.
Pas dans le sens d’un conte naïf ou d’une décoration sacrée pour crédules en manque d’absolu.
Dans le sens exact, physique, presque douloureux du terme :
sa simple présence transfigurait l’espace.
Le lieu devenait plus beau autour d’elle.
Et c’était probablement la chose la plus terrifiante de toutes.
Parce que rien de pur ne devrait encore exister aussi proprement dans un monde pareil.
Nathan la regarda.
Et pendant une seconde très courte, très rare, très précise…
il ne vit plus seulement une enfant à protéger.
Il vit un axe.
Un point de bascule.
Une ligne si ancienne qu’elle dépassait déjà la guerre dans laquelle ils avaient tous cru vivre jusque-là.
Très bien.
Parfait.
Le monde venait donc officiellement de lui confier un miracle à escorter à travers un charnier métaphysique.
Excellente répartition des responsabilités.
Helena, à sa droite, avait cessé de respirer normalement.
Nathan le sentit avant même de la regarder.
Puis il tourna légèrement la tête.
Elle fixait Aliyha.
Mais pas comme tout à l’heure.
Pas avec curiosité. Pas avec peur.
Avec quelque chose de plus violent.
Quelque chose de brisé.
Nathan fronça à peine les sourcils.
— Helena.
Elle ne répondit pas.
— Helena.
Cette fois, elle cligna des yeux.
Puis elle murmura, d’une voix presque étranglée :
— Je la connais.
Le silence tomba immédiatement.
Très bien.
Parfait.
Le lieu venait donc de commencer son travail.
Nathan tourna complètement la tête vers elle.
— Non.
Helena ne le regardait pas.
Toujours Aliyha. Toujours la lumière. Toujours quelque chose derrière.
— Pas elle, dit-elle très bas. Pas exactement.
Puis elle leva lentement la main vers l’une des grandes stèles blanches dressées à gauche de la nef.
Nathan suivit son geste.
Et là, dans la lumière réveillée, ils le virent enfin.
Une fresque.
Immense. Presque effacée. Gravée directement dans la matière blanche de la paroi.
On y distinguait une ville noire sous un ciel éventré. Une mer. Une tour. Des silhouettes agenouillées. Des structures vivantes. Des colonnes d’os. Des formes mécaniques mêlées à des corps. Et au centre…
une enfant.
Petite. Debout. Les bras légèrement ouverts.
Cheveux longs. Robe claire. Présence lumineuse.
Et autour d’elle…
des bêtes couchées. Des hommes armés. Des femmes en larmes. Des ruines en train de se redresser. Des racines remontant de sous terre. Des portes ouvertes dans le ciel.
Nathan sentit quelque chose se tendre très proprement en lui.
Puis Helena termina, presque dans un souffle :
— J’ai vu ça quand j’étais enfant.
Personne ne parla.
Parce que certaines phrases, quand elles tombent au bon endroit, ont le bon goût de couper immédiatement toute tentative de commentaire intelligent.
Aliyha, elle, avançait encore.
Doucement.
Comme si le lieu l’appelait depuis toujours.
Puis elle s’arrêta devant un large bassin vide au centre de la nef.
Elle leva lentement les yeux.
Et pour la première fois depuis qu’ils étaient entrés ici…
elle sourit vraiment.
Pas beaucoup.
Pas longtemps.
Mais suffisamment pour que toute la pièce en devienne plus irréelle encore.
Puis elle murmura :
— Elle est en dessous.
Nathan sentit son corps se tendre immédiatement.
— Qui ?
Aliyha baissa très lentement les yeux vers le bassin.
Vers le centre. Vers la pierre blanche. Vers le cœur de la salle.
Puis sa voix tomba, claire, calme, presque lumineuse :
— La mère.
Et à cet instant précis…
tout le bassin se mit à briller.

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