Chapitre 35 - La mère sous la pierre

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Le bassin s’illumina comme une blessure qui se souvient enfin de sa première lumière.

Pas d’un coup. Pas dans un éclat brutal.

Plus lentement. Plus terriblement.

Une blancheur liquide commença à circuler sous la pierre, d’abord en lignes fines, presque timides, courant entre les fractures du socle central. Puis ces lignes se multiplièrent, se croisèrent, se répondirent, jusqu’à dessiner sous leurs yeux un réseau ancien, vaste, précis, comme si le sol entier n’avait jamais été qu’un couvercle posé sur quelque chose d’immense qui attendait simplement qu’on le prononce correctement.

Aliyha restait debout au bord du bassin.

Petite silhouette blanche au milieu de cette nef démesurée, irradiée maintenant par la lumière qui montait de sous la pierre comme si le monde, en dessous, était encore vivant à un niveau plus pur que la surface.

Nathan s’approcha immédiatement.

Pas brutalement. Pas pour l’arracher.

Juste assez pour être là si quelque chose décidait de mal tourner.

Ce qui, honnêtement, restait la spécialité historique de tout ce qui les entourait depuis le début de cette histoire.

Sheratan suivit. Helena aussi. IKARUS-7 se plaça plus haut. Et même IEVHA, quelque part dans les couches invisibles de la technologie encore présente en Nathan, sembla se rapprocher intérieurement de ce qui était en train d’arriver.

Le bassin vibra.

Une première fois.

Puis une seconde.

Puis la pierre elle-même commença à se fendre.

Pas à éclater. À s’ouvrir.

Comme des pétales minéraux.

Comme si quelque chose, en dessous, avait attendu des siècles pour recommencer le geste exact de la naissance.

Les plaques blanches du bassin se déployèrent lentement vers l’extérieur, dans un bruit profond, ancien, presque organique. De fines poussières lumineuses s’élevèrent dans l’air. Des lignes de lumière montèrent sur les parois. La nef entière répondit. Les grandes colonnes blanches pulsèrent en cadence. Les voûtes lointaines laissèrent tomber de nouveaux rayons de lumière froide, et l’espace tout entier prit cette qualité impossible qu’ont parfois les rêves les plus nets : on ne sait plus si l’on regarde une architecture ou une pensée.

Puis le centre s’ouvrit complètement.

Et ce qu’il y avait en dessous les frappa tous d’un seul coup.

Pas comme un choc. Comme une révélation trop ancienne pour encore demander la permission d’entrer.

Un puits.

Immense. Circulaire. Descendant dans les profondeurs de la tour comme la gorge d’un monde enterré.

Mais pas vide.

Au fond, très loin sous eux, dans une lumière blanche et laiteuse, quelque chose reposait.

Une forme.

Vaste. Courbe. Presque humaine. Presque non.

Nathan s’avança d’un pas de plus.

Puis s’arrêta net.

Parce que maintenant qu’il la voyait mieux…

oui.

Il n’y avait plus de doute.

C’était un corps.

Ou quelque chose d’assez proche d’un corps pour que le cerveau accepte l’idée avant de commencer à la rejeter par instinct de survie.

Immense. Féminin. Allongé.

Comme si une femme gigantesque dormait sous la tour, couchée dans les profondeurs du monde, recouverte par des couches de lumière, de pierre, de racines blanches et de structures vivantes qui l’avaient peu à peu intégrée à la géographie sacrée du lieu.

Son visage restait encore indistinct à cette distance. Mais on distinguait déjà la courbe de ses épaules. La ligne de ses bras. L’arc de sa cage thoracique. La forme de ses hanches. Et partout sur elle, des lignes lumineuses couraient comme des veines d’aube sous une peau faite à la fois de chair, de minéral et de quelque chose de plus ancien que les deux.

Très bien.

Parfait.

Le groupe venait donc officiellement de découvrir une déesse endormie sous une cathédrale osseuse vivante au milieu d’une zone où la lumière ne tenait pas.

Excellente gestion de planning.

IKARUS-7 parla le premier.

Mais pour une fois, il n’y avait plus une seule goutte de sarcasme dans sa voix.

— Je… n’ai aucune classification disponible pour ça.

Nathan ne répondit pas.

Parce qu’il n’en avait aucune non plus.

Helena, à côté de lui, avait cessé de cligner des yeux.

Elle regardait le fond du puits comme on regarde une vérité qui a attendu vingt ans dans l’ombre pour revenir vous arracher la colonne vertébrale avec élégance.

Puis elle murmura :

— Mon Dieu…

Nathan tourna légèrement la tête vers elle.

— Non, dit-il très bas.

Petit silence.

Puis :

— Surtout pas ça.

Parce qu’il le sentait déjà.

Ce n’était pas “Dieu”.

Ce n’était pas une déesse. Pas au sens simple. Pas au sens religieux classique. Pas au sens utile.

C’était autre chose.

Quelque chose qui précédait probablement la manière même dont les hommes avaient commencé à appeler les choses sacrées.

Aliyha fit alors un pas vers le bord du puits.

Nathan tendit immédiatement la main.

— Non.

Mais elle ne se retourna même pas.

Pas par insolence.

Comme si elle n’était déjà plus tout à fait là.

Puis elle parla.

Et sa voix…

oui.

Sa voix avait changé.

Pas dans le ton. Pas dans le timbre.

Dans la profondeur.

Comme si quelque chose d’autre, à travers elle, avait trouvé un canal assez pur pour respirer.

— Elle dort encore, dit Aliyha.

Le silence tomba dans la nef.

Puis la voix continua :

— Mais elle sait que nous sommes là.

Nathan sentit le froid lui traverser proprement le sternum.

Très bien.

Parfait.

La gamine venait donc de commencer à servir de bouche à un être enfoui sous la pierre avec la sérénité lumineuse d’une enfant qui réciterait simplement le nom des fleurs dans un jardin.

Excellente soirée.

— Aliyha, dit Nathan plus bas.

Elle tourna enfin légèrement la tête vers lui.

Et ses yeux…

ses yeux n’étaient plus tout à fait les mêmes.

Toujours verts. Toujours elle.

Mais plus profonds. Plus vastes. Comme si des couches de lumière s’étaient ouvertes derrière l’iris, révélant un espace plus ancien que son âge, plus grand que sa propre mémoire.

Puis elle le regarda.

Vraiment.

Et pendant une seconde si courte qu’elle aurait pu ne jamais exister, Nathan sentit quelque chose traverser tout son corps.

Pas une attaque. Pas une douleur.

Une lecture.

Comme si le lieu, ou l’être en dessous, ou quelque chose à travers elle, venait de poser les doigts sur tout ce qu’il avait été, sur tout ce qu’il portait encore, sur toutes les guerres qu’il avait traversées, sur toutes les fois où il s’était tenu debout alors qu’il aurait pu très honnêtement s’écrouler et laisser le monde aller se faire enculer sans lui.

Puis le contact disparut.

Aliyha cligna des yeux.

Et redevint immédiatement… elle.

Elle vacilla légèrement.

Nathan fut déjà là.

Il la rattrapa avant qu’elle ne tombe.

Très légère. Trop légère.

La fillette s’accrocha instinctivement à son bras, le souffle court, comme si ce qui venait de passer à travers elle avait coûté plus cher qu’elle n’avait encore les mots pour le dire.

— Aliyha.

Elle cligna encore. Puis leva les yeux vers lui.

Cette fois, ses yeux étaient redevenus simplement ceux d’une enfant épuisée.

— Je… suis là, murmura-t-elle.

Nathan hocha immédiatement la tête.

— Oui.

Sa voix était plus basse maintenant.

Plus ancrée.

Plus ferme.

— Oui. Tu restes là.

Il ne disait pas ça seulement pour la rassurer.

Il le disait à tout le reste aussi.

À la nef. Au puits. À la chose immense en dessous. À tout ce qui, dans cet endroit, avait déjà commencé à la reconnaître comme une porte.

Très bien.

Elle ne s’ouvrirait pas sans lui. Ou du moins, il ferait tout ce qu’il pouvait pour rendre l’opération très désagréable à quiconque tenterait.

Helena s’approcha lentement du bord du puits.

Pas trop. Jamais trop.

Puis elle regarda la forme endormie au fond.

Et quelque chose se brisa enfin dans son visage.

Pas une panique. Pas une crise.

Une fissure.

Une de ces fêlures propres, silencieuses, presque obscènes, qui apparaissent quand un souvenir ancien cesse brusquement d’être abstrait.

Nathan le vit immédiatement.

— Helena.

Elle ne répondit pas.

— Helena.

Cette fois, elle parla.

Mais sans quitter le puits des yeux.

— Je me souviens.

Le silence tomba.

Très bien.

Parfait.

Le lieu avait donc décidé que c’était le bon moment pour aller ouvrir, chez Helena Voss, un tiroir psychique probablement fermé au ciment depuis son enfance.

Excellente hospitalité.

Nathan ne la lâcha pas du regard.

— Quoi ?

Elle avala très légèrement sa salive.

Puis :

— J’étais petite.

Sa voix était différente maintenant. Plus lointaine. Comme si elle parlait depuis une autre pièce en elle.

— Très petite. Avant Kalakanda. Avant les implants. Avant… tout.

Elle leva enfin les yeux.

Pas vers Nathan.

Vers la fresque plus haut. Vers les colonnes. Vers la lumière. Vers quelque chose qui n’était plus exactement ici.

Puis :

— Mon père m’a amenée dans un endroit comme celui-ci.

Nathan ne bougea pas.

— Comme celui-ci ?

— Oui.

Elle ferma les yeux une seconde.

Puis :

— Il m’a dit qu’il existait des lieux que le monde n’avait pas oubliés… même après la guerre… même après les erreurs… même après les hommes.

Très léger silence.

Puis :

— Il m’a dit qu’en dessous de certaines ruines, quelque chose continuait de rêver la Terre comme elle aurait dû être.

La nef entière sembla se tendre d’un seul coup.

Même la lumière paraissait écouter.

Helena reprit, plus bas :

— Je croyais qu’il délirait.

Nathan sentit alors IEVHA vibrer en lui.

Pas de peur. Pas d’alerte.

Autre chose.

Une reconnaissance froide.

Puis sa voix tomba, intérieure, nette :

— Nathan.

— Quoi ?

— Nous ne sommes pas dans une installation EDEN.

Nathan garda les yeux devant.

— Je l’avais compris.

— Non.

Très léger silence.

Puis :

— EDEN a été construit sur ça.

Le froid le traversa d’un bloc.

Très bien.

Parfait.

Voilà.

Enfin.

La vraie phrase venait de tomber.

Pas “une expérience”. Pas “un laboratoire”. Pas “une base oubliée”. Pas “un bunker sacré”.

La source.

Le dessous. Le socle. Le crime originel.

Le lieu sur lequel des hommes, à un moment de l’histoire, avaient décidé de bâtir leurs protocoles, leurs symbioses, leurs chimères et leurs rêves de résurrection comme des parasites essayant de refaire Dieu dans la cave de quelque chose de bien plus ancien qu’eux.

Nathan fixa le puits.

Puis la forme immense au fond.

Puis :

— Donc ces fils de pute ont creusé dans une tombe vivante pour fabriquer EDEN.

IEVHA ne répondit pas tout de suite.

Puis :

— Oui.

Très bien.

Parfait.

Le bassin vibra alors de nouveau.

Mais cette fois…

ce n’était pas pareil.

La lumière au fond du puits monta plus fort. Beaucoup plus fort.

Les lignes blanches sur la forme immense s’illuminèrent davantage. Une onde remonta le long des parois. Les colonnes de la nef vibrèrent. Les symboles gravés sur les murs s’allumèrent les uns après les autres comme des étoiles qu’on réveillerait avec un nom oublié.

Aliyha releva brusquement la tête.

Puis sa voix tomba, presque dans un souffle :

— Elle ouvre les yeux.

Nathan se retourna immédiatement vers le fond du puits.

Et cette fois…

oui.

Au fond. Très loin. Dans cette lumière blanche impossible.

Le visage de la forme immense devenait plus net.

On distinguait maintenant ses traits. Fins. Féminins. Terriblement beaux et terriblement anciens.

Et là…

au milieu de cette lumière enterrée…

deux yeux s’ouvrirent.

Lentement.

Deux soleils blancs. Deux puits de clarté pure.

Deux regards si anciens que le mot “ancien” lui-même paraissait soudain fabriqué hier pour décrire autre chose.

Le monde entier sembla retenir son souffle.

Puis la voix vint.

Pas dans l’air.

Pas dans les murs.

Pas dans leurs oreilles.

Dans la chair.

Dans les os. Dans les souvenirs. Dans les fautes. Dans les absences. Dans ce lieu précis du corps humain où l’on garde encore le nom de sa mère bien après avoir oublié presque tout le reste.

Et la voix dit simplement :

— Enfin.

Personne ne bougea.

Personne ne parla.

Parce qu’il existe des instants si absolus qu’aucune langue humaine n’a encore été inventée pour les commenter correctement sans avoir l’air ridicule.

Puis la lumière monta encore.

Et quelque chose, très loin au-dessus d’eux, dans les hauteurs de la tour…

répondit.

Un bruit.

Un cri.

Métallique. Brutal. Rapide.

Quelque chose venait d’entrer.


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