Chapitre 36 - Ce qui rêvait avant nous
Le cri revint.
Plus net cette fois.
Plus proche.
Pas un hurlement animal. Pas une alarme mécanique au sens strict. Quelque chose entre les deux.
Un son de métal vivant. De moteur déchiré. D’aile tranchante.
Nathan leva immédiatement les yeux vers les hauteurs de la nef.
Là-haut, dans les passerelles ouvertes et les arches suspendues, des ombres venaient de bouger.
Rapides. Découpées. Humanoïdes, peut-être. Ou presque.
Très bien.
Le monde n’avait donc même pas eu la décence de leur laisser cinq minutes de contemplation sacrée avant de remettre de la guerre dans le décor.
Excellente continuité d’ambiance.
— Contact au-dessus, dit Nathan.
Helena avait déjà levé son arme.
IKARUS-7 remonta immédiatement en altitude dans la nef.
— Je vois trois… non, quatre signatures… non, ça se superpose… ah, merveilleux, même leurs silhouettes me mentent.
Sheratan se plaça immédiatement devant Aliyha.
Bas. Tendu. Les crocs légèrement visibles.
Très bien.
Le tigre venait donc officiellement de décider que la dimension biblique de la situation ne dispensait personne de se faire ouvrir s’il le fallait.
Parfait.
Mais en dessous…
au fond du puits…
les deux yeux de la Mère étaient toujours ouverts.
Et la lumière continuait de monter.
Plus doucement maintenant. Mais plus profondément.
Comme si l’éveil n’était pas un événement. Comme si c’était un souvenir en train de refaire surface à travers des couches de pierre, de temps et d’erreurs humaines.
Nathan regarda une fraction de seconde Aliyha.
Toujours debout. Toujours irradiée par cette clarté trop pure pour être normale. Toujours reliée à quelque chose qui dépassait déjà la simple logique des factions, des guerres et des systèmes.
Puis la voix revint.
Pas par la bouche. Pas par le son.
Directement en eux.
Dans l’os. Dans la moelle. Dans cette partie du corps qui comprend avant la pensée.
Et cette fois, elle ne dit pas “Enfin”.
Elle dit :
— Vous portez la fracture.
Nathan sentit immédiatement quelque chose se tendre dans son sternum.
Helena aussi.
Parce qu’elle se redressa brutalement, comme si le mot l’avait frappée à un endroit qu’elle ne montrait jamais.
Nathan fixa le puits.
— Qui es-tu ?
Le silence ne vint pas.
La réponse, si.
Et elle fut pire que le silence.
— Celle qui veille pendant que vos espèces oublient.
La lumière du puits monta légèrement.
Autour de la forme immense, des lignes blanches s’ouvrirent dans les profondeurs comme des constellations enterrées.
— Celle qu’ils ont trouvée avant de me comprendre.
— Celle sur laquelle ils ont bâti leurs laboratoires comme des enfants aveugles bâtissent un temple avec des os volés.
— Celle qu’ils ont appelée “source” parce qu’ils n’avaient pas le langage pour dire “mère”.
Le mot traversa la nef comme une lame douce.
Mère.
Pas comme une fonction.
Comme un principe.
Comme si la Terre elle-même, ou quelque chose de plus ancien encore, avait un jour appris à rêver sous une forme féminine pour continuer à survivre aux hommes.
Nathan resta parfaitement immobile.
Puis :
— Tu es quoi ?
Cette fois, la réponse mit plus de temps à venir.
Comme si même pour elle, la question appartenait à une langue trop petite.
Puis :
— Ce qu’il reste d’un jardin quand le ciel a été cassé.
Le silence retomba.
Et dans un autre contexte, dans un autre lieu, dans un autre livre, cette phrase aurait pu passer pour une jolie connerie mystique destinée à emballer sous pseudo-spiritualité de salle d’attente.
Mais ici…
non.
Ici, elle tomba avec la densité exacte d’une vérité qu’aucun être humain n’aurait eu le culot d’inventer.
Au-dessus, quelque chose heurta brutalement une passerelle.
Le métal gémit.
Une silhouette surgit enfin de l’ombre.
Puis une deuxième.
Puis une troisième.
Et cette fois, Nathan les vit clairement.
Pas des soldats classiques. Pas des chasseurs. Pas des Veilleurs.
Des corps humanoïdes longs, fins, mécaniques à certains endroits, mais entièrement enveloppés d’une matière blanche striée de noir, comme si des exosquelettes sacrés avaient été recouverts d’os vivant. Leurs visages étaient masqués par des formes lisses, sans bouche visible, seulement deux fentes verticales où passait une lumière laiteuse. Dans leurs mains, ils portaient des lances ou des armes longues impossibles, faites de métal, de fibre et de matière organique fusionnée.
Très bien.
Parfait.
Le lieu ne se contentait donc pas de cacher une mère cosmique sous la pierre.
Il avait aussi ses putains de chevaliers.
Excellente architecture narrative.
IKARUS-7 fit un scan paniqué.
— Je n’ai absolument aucune envie de me battre contre des moines-cadavres en armure liturgique biomécanique.
Nathan dégaina entièrement son sabre.
— Tu vas devoir faire un effort.
La première créature bondit.
Pas vers Aliyha.
Pas vers la Mère.
Vers Nathan.
Très bien.
Donc oui.
Comme toujours. Toujours pour sa gueule.
Le choc fut immédiat.
L’arme blanche de la créature descendit dans un angle sec, propre, presque cérémoniel, mais Nathan l’intercepta d’un coup de sabre si violent que l’impact fit chanter toute la nef.
Pas un bruit de métal.
Un vrai chant.
Comme si les lames, ici, entraient dans une acoustique plus ancienne que la guerre.
La créature recula d’un pas.
Rapide. Très rapide.
Mais Nathan était déjà dessus.
Pivot. Coupe basse. Contre-angle.
Le sabre traça une diagonale nette dans l’air blanc de la nef, mais la créature para son attaque avec une vitesse inhumaine, puis revint immédiatement d’un coup de lance si précis qu’il aurait pu lui ouvrir le foie jusqu’à la colonne si Nathan n’avait pas cassé sa ligne une fraction de seconde avant.
Très bien.
Le combat devenait donc instantanément intéressant.
Helena ouvrit le feu.
Pas au hasard.
Jamais.
Deux tirs secs partirent vers la deuxième silhouette descendant d’une passerelle latérale. Le premier éclata une partie de son épaule. Le second lui arracha la moitié du torse.
Et pourtant…
la chose ne tomba pas.
Très bien.
Parfait.
Pourquoi mourir simplement quand on peut aussi insulter la logique médicale.
— Ils sont magnifiques et je les déteste ! hurla IKARUS en ouvrant un feu de couverture depuis le haut.
Des tirs énergétiques vinrent frapper les arches supérieures, arrachant des éclats blancs, des fragments d’os minéral, des poussières lumineuses qui tombèrent comme une neige sacrée sur la violence.
Et pendant ce temps…
Aliyha ne bougeait pas.
Pas figée.
Présente ailleurs.
Comme si toute la bataille autour d’elle était devenue secondaire face à la voix qui continuait de monter du puits.
La Mère parla encore.
Et cette fois, Nathan la sentit plus près.
Comme si sa conscience remontait réellement.
— Ils ne sont pas à moi.
La phrase traversa Aliyha. Puis eux.
— Ils sont ce qu’il reste des gardiens après la coupure.
Nathan brisa l’angle de la première créature, lui saisit l’avant-bras, la projeta contre une colonne blanche et lui planta son sabre en pleine gorge avec une violence suffisamment honnête pour calmer à peu près n’importe quelle théologie.
Mais au lieu d’un sang normal…
une lumière blanche sale s’en échappa.
Pas de chair rouge. Pas d’organes.
Une espèce de clarté malade, comprimée, retenue trop longtemps.
La créature s’effondra.
Et la lumière qu’elle contenait retourna immédiatement vers les parois du lieu.
Très bien.
Parfait.
Le site recyclait donc ses propres morts.
Service impeccable.
Helena cria :
— Nathan !
Il pivota immédiatement.
La troisième silhouette venait déjà de descendre sur Aliyha.
Trop vite. Trop près.
Sheratan bondit avant lui.
Le tigre cyborg frappa la créature en plein flanc avec une brutalité pure, animale, magnifique. Les deux masses s’écrasèrent contre une dalle blanche dans un fracas sec, et pendant une seconde, l’espace entier devint une collision de griffes métalliques, de matière osseuse, de crocs, de lumière et de rage.
Sheratan lui ouvrit le masque d’un coup de patte.
Et ce qu’il y avait dessous…
fit même hésiter Nathan une demi-seconde.
Pas un visage. Pas complètement.
Quelque chose entre un crâne humain et une structure cultivée, comme si un homme avait un jour existé là-dessous, puis avait été lentement repris, digéré, sanctifié, corrigé, vidé, jusqu’à ne devenir qu’un support pour autre chose.
Très bien.
Donc oui.
Ils se battaient officiellement contre des restes de gens transformés en fonction liturgique de sécurité.
Excellente ambiance de voyage.
Helena termina la créature d’un tir en pleine tête.
Elle s’effondra. La lumière remonta. Le silence revint.
Mais pas pour longtemps.
Parce qu’au même moment…
Aliyha tomba à genoux.
Nathan fut déjà sur elle.
— Aliyha !
Elle ne semblait pas blessée.
Pas physiquement.
Mais la lumière autour d’elle s’était intensifiée brutalement.
Trop.
Sa peau paraissait presque translucide par instants. Ses cheveux blancs captaient chaque reflet du lieu. Ses yeux restaient ouverts, mais fixés sur quelque chose qui n’était plus exactement la salle.
Et quand elle parla…
ce n’était plus seulement elle.
— Ils arrivent trop tôt.
Nathan serra immédiatement sa mâchoire.
— Qui ?
La réponse vint en deux temps.
La première partie de la bouche d’Aliyha. La seconde de partout.
— Les autres.
La nef entière vibra.
Puis la Mère parla de nouveau.
Et cette fois, le monde changea vraiment.
Pas autour d’eux.
En eux.
Chaque colonne de la salle s’illumina entièrement. Les fresques sur les murs se réveillèrent. Les stèles blanches se couvrirent d’images mouvantes. La voûte intérieure se transforma en ciel. Et pendant quelques secondes, toute la nef cessa d’être un lieu pour devenir une vision.
Nathan la vit.
Pas avec ses yeux. Avec quelque chose de plus profond.
Un monde avant le leur.
Pas “ancien” au sens historique.
Originel.
Une Terre plus verte. Plus vaste. Traversée de structures blanches immenses, de jardins suspendus, de mers claires, de villes vivantes, de formes lumineuses marchant parmi des arbres géants et des architectures respirantes.
Puis le ciel.
Cassé.
Ouvert.
Déchiré par quelque chose venu d’en haut. Ou d’ailleurs. Ou de l’intérieur même de la création.
Puis la guerre.
Des tours qui tombent. Des jardins qui brûlent. Des mères qui s’endorment sous la pierre. Des gardiens coupés de leur source. Des hommes qui viennent ensuite creuser dans les ruines pour appeler cela “science”.
Puis d’autres lieux.
D’autres puits. D’autres structures. D’autres Mères.
Certaines vivantes. Certaines mortes. Certaines noires. Certaines ouvertes.
Et là…
oui.
Nathan vit une carte.
Pas une carte classique.
Une constellation terrestre.
Des points blancs. Des points rouges. Des points éteints.
Éparpillés partout sur le monde.
Sous les déserts. Sous les mers. Sous les villes mortes. Sous les chaînes de montagne. Sous les glaces.
Des Jardins.
Plusieurs.
Pas un. Pas deux.
Des dizaines.
Puis la voix de la Mère vint, claire, terrible, immense :
— Je ne suis pas la dernière.
Le souffle quitta littéralement le corps de Nathan.
Helena aussi l’avait vu. IKARUS aussi. Même Sheratan s’était figé.
Et la voix continua :
— Je suis seulement l’une de celles qui ont tenu.
Les images changèrent encore.
D’autres puits. D’autres formes. D’autres gardiennes. Certaines fracturées. Certaines éventrées. Certaines ouvertes par des laboratoires. Certaines entourées de guerre.
Puis une dernière image.
Noire.
Immense.
Un Jardin entier inversé. Corrompu. Comme retourné de l’intérieur.
Et au centre…
une silhouette debout.
Haut. Noire. Auréolée d’ombre.
Pas lisible entièrement.
Mais assez pour que Nathan sente immédiatement quelque chose se tendre dans tout son corps.
Samaël.
Ou quelque chose lié à lui. Ou quelque chose qu’il servait.
Puis la voix dit :
— L’un des Jardins a déjà répondu à l’appel faux.
Le silence absolu suivit.
Tout le monde comprenait enfin la taille du gouffre.
Ils n’avaient pas trouvé “le secret”.
Ils venaient seulement d’ouvrir la première vraie porte.
Et l’aventure… non.
L’aventure ne commençait pas.
Elle avait déjà commencé ailleurs. Depuis longtemps. Sans eux.
Et maintenant, elle les avait enfin rejoints.
Nathan resta immobile.
Puis :
— Donc on est en retard.
La voix répondit immédiatement :
— Oui.
Très bien.
Parfait.
Enfin une vérité propre.
Puis la Mère ajouta :
— Mais pas encore perdus.
Le cri revint alors.
Mais cette fois, il venait de dehors.
Très loin. Très haut.
Puis un autre. Puis plusieurs.
Des moteurs.
Des signatures.
Des appareils.
Nathan leva brutalement les yeux vers les hauteurs de la nef.
IKARUS scanna aussitôt.
Puis lâcha, avec la sobriété désespérée d’un être enfin privé d’illusions :
— Ah, intéressant...
Petit silence.
Puis :
— Kalakanda n’est plus seul.
Nathan tourna très lentement la tête vers lui.
— Quoi ?
IKARUS projeta des signatures dans l’air.
Multiples. Rapides. Divergentes. Pas toutes identiques.
— On a plusieurs vecteurs entrants.
Helena comprit immédiatement.
Et cette fois, même elle pâlit.
— Non…
Nathan sentit le poids du monde changer une nouvelle fois.
Puis IEVHA parla.
Sa voix, pour la première fois depuis très longtemps, contenait quelque chose qui ressemblait presque à de la peur.
— Ils ont senti l’éveil.
Le silence se referma autour d’eux.
Et Aliyha releva lentement la tête.
Ses yeux verts, baignés de lumière blanche, regardèrent Nathan.
Puis elle murmura, comme si elle venait de comprendre ce qu’implique réellement être trouvée par le monde :
— Maintenant, ils vont tous venir.

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