Chapitre 37 - Les clés du premier jardin

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Pendant quelques secondes, personne ne bougea.

Pas parce qu’ils étaient paralysés.

Parce qu’il existe des instants où le corps humain, même entraîné, même blindé, même forgé par des années de guerre et de ruines, doit d’abord encaisser le poids exact de ce qu’il vient de comprendre avant de recommencer à fonctionner proprement.

Des Jardins.

Pas un. Pas une légende. Pas une singularité cachée sous une tour maudite.

Des dizaines.

Et quelque part, dans le monde cassé qui les attendait dehors, d’autres choses dormaient encore. D’autres choses avaient déjà été ouvertes. D’autres étaient peut-être déjà en train de pourrir debout.

Le monde venait donc officiellement de retirer le sol sous leurs pieds avec une élégance presque insultante.

Nathan regardait encore les images mourantes de la vision dans l’air.

Elles se dissipaient lentement maintenant sur les parois de la nef, comme si le lieu lui-même refermait ses paupières après avoir accepté, pendant quelques secondes, de montrer à des êtres trop petits un fragment de la taille réelle de la catastrophe.

Aliyha était toujours à genoux.

La lumière autour d’elle avait légèrement diminué, mais pas complètement. Elle respirait plus vite maintenant. Plus humainement. Plus douloureusement aussi.

Nathan s’accroupit immédiatement devant elle.

— Regarde-moi.

Elle leva les yeux.

Toujours elle. Toujours sa douceur. Toujours cette beauté presque injuste d’enfant qui n’aurait jamais dû avoir à porter ce genre de choses dans le crâne.

Mais maintenant, oui…

quelque chose avait changé définitivement.

Comme si, à force d’être appelée, une partie d’elle venait enfin de se souvenir qu’elle n’était pas seulement née. Qu’elle avait été attendue.

Très bien.

C’était exactement le genre de phrase qu’il détestait intérieurement. Et qui devenait de plus en plus difficile à contester.

Nathan posa une main derrière sa nuque.

Pas pour la retenir.

Pour l’ancrer.

— Tu restes là.

Aliyha cligna des yeux.

Puis hocha doucement la tête.

— Je suis là.

Il la croyait.

Et ça, dans un endroit pareil, valait déjà plus que la moitié des systèmes d’armes du Psalm.

Au-dessus, les moteurs se rapprochaient.

Encore lointains. Mais plus nombreux maintenant. Plus variés.

Nathan se redressa immédiatement.

— Temps ?

IKARUS-7 recalcula à toute vitesse.

— Si tout ce que je vois est réel

— ce qui, ici, reste un pari presque offensant

— alors on a entre six et neuf minutes avant contact extérieur majeur.

— Type ?

— Plusieurs signatures. Chasseurs rapides, appareils plus lourds, et… autre chose.

Nathan leva un sourcil.

— “Autre chose”, c’est un peu vaste.

— Oui, répondit IKARUS. Et pourtant, c’est encore le terme scientifique le plus honnête dont je dispose.

Le ciel venait donc officiellement de se remplir de choses non classifiables attirées par l’éveil d’une mère enterrée dans une cathédrale osseuse sous une zone où la lumière ne tenait pas.

Excellente gestion de fin de journée.

Helena s’était rapprochée du puits.

Très légèrement. Pas trop.

Elle regardait toujours la Mère.

Mais différemment maintenant.

Pas comme une anomalie. Pas comme une cible. Pas comme un mystère à exploiter.

Comme quelqu’un regarde enfin une chose qu’il a portée toute sa vie sous forme de vide.

Nathan le remarqua immédiatement.

Puis la voix de la Mère revint.

Plus proche. Plus nette. Moins diffuse.

Comme si l’éveil lui coûtait moins à chaque phrase.

— Vous ne pouvez pas rester.

Nathan ne quitta pas le puits des yeux.

— Ça tombe bien. On n’avait pas prévu d’emménager.

Le silence autour de la phrase fut presque… indulgent.

Pas un rire.

Quelque chose de plus ancien que le rire. Comme si la structure même du lieu reconnaissait l’instinct très humain consistant à faire une vanne précisément au moment où le monde devient trop vaste pour être supporté proprement.

Puis la Mère continua :

— Le Premier Jardin est ouvert.

— Le chant a repris.

— Ceux qui savent entendre ont déjà tourné la tête.

Les veines blanches de la nef s’illuminèrent légèrement plus fort.

Puis :

— Les dormants répondront.

— Les fracturés sortiront de la pierre.

— Les faux prophètes remonteront des puits noirs.

— Les bâtisseurs de laboratoires reviendront ramasser ce qu’ils croient leur appartenir.

— Et ceux qui prient encore de travers appelleront cela une guerre sainte.

Très bien.

Parfait.

Le lieu venait donc de résumer les prochains mois de leur existence comme une brochure touristique pour apocalypse mondiale premium.

Nathan serra légèrement sa mâchoire.

— Et nous, on fait quoi dans cette merveilleuse perspective ?

Cette fois, la réponse ne vint pas tout de suite.

Au fond du puits, la forme immense de la Mère sembla bouger plus clairement. Pas comme un corps normal. Comme une montagne qui se souviendrait soudain qu’elle a eu des épaules.

Puis la lumière autour de sa poitrine se concentra.

Très fort.

Au centre de son sternum, quelque chose commença à apparaître.

Pas extrait. Pas détaché.

Comme si la lumière elle-même se condensait lentement jusqu’à prendre une forme stable.

Nathan plissa légèrement les yeux.

Puis il la vit.

Une clé.

Mais pas une clé “de porte”.

Une structure blanche et noire, longue, fine, fractale, presque vivante, faite de matière minérale, de lignes lumineuses et de géométries mouvantes. Elle flottait devant le sternum de la Mère comme une vertèbre sacrée arrachée à un mécanisme cosmique.

Et immédiatement, Nathan sentit IEVHA vibrer en lui.

Pas une réaction simple.

Une résonance.

Une vraie.

Sa colonne se tendit. Ses tempes chauffèrent. Sa vision se troubla une demi-seconde.

Le corps venait donc de confirmer qu’il n’était pas juste spectateur dans cette histoire.

Excellente nouvelle. Vraiment.

— Nathan, dit IEVHA dans sa tête.

Sa voix avait changé.

Plus basse. Plus grave. Presque… touchée.

— Je la reconnais.

Il ne bougea pas.

— D’où ?

Le silence intérieur dura une seconde de trop.

Puis :

— Je ne sais pas.

Très bien.

Encore mieux.

Il allait donc falloir gérer un artefact sacré mondial qui réveillait aussi des souvenirs incomplets dans une IA bioquantique symbiotique installée dans son propre système.

Pourquoi pas. Autant finir le bingo.

La clé descendit lentement dans l’air du puits.

Très lentement. Très proprement.

Puis la voix de la Mère dit :

— Le Premier Jardin t’a déjà touché.

Nathan sentit immédiatement le groupe se tourner vers lui.

— Développe, dit-il.

— Tu portes déjà un fragment de sa blessure.

Nathan fixa la clé. Puis le puits. Puis la lumière. Puis :

— En français moins poétique.

La réponse tomba sans détour cette fois.

— Ce qu’ils ont appelé EDEN n’est qu’une tentative de vol.

Le silence revint.

Puis :

— Ils ont prélevé.

— Copié.

— brisé.

— hybridé.

— violé ce qu’ils ne savaient pas lire.

La clé continuait de descendre.

— Mais ton corps a survécu à une empreinte plus profonde que les autres.

Nathan sentit son sternum se tendre. Sa nuque se refroidir. Ses souvenirs les plus anciens bouger légèrement dans des tiroirs qu’il n’ouvrait jamais.

Le monde venait donc officiellement de lui annoncer qu’il n’était probablement pas juste “un bon survivant de projet foireux”.

Non.

Il allait évidemment falloir que son organisme soit lié, d’une manière ou d’une autre, à quelque chose de beaucoup plus sale, beaucoup plus ancien et beaucoup plus central.

Helena parla enfin.

Sa voix était plus basse qu’avant. Plus nue.

— C’est pour ça qu’ils n’ont jamais réussi à le casser complètement.

Nathan tourna légèrement la tête vers elle.

Elle le regardait enfin.

Vraiment.

Et dans ses yeux, pour la première fois depuis très longtemps, il n’y avait plus seulement : la tension, la stratégie, le désir mal rangé, la méfiance, la fatigue.

Il y avait aussi une vérité qu’elle n’avait jamais eu envie d’admettre :

elle l’avait probablement toujours senti.

Pas “pourquoi”. Mais “que”.

Nathan détourna les yeux avant de laisser cette idée devenir trop réelle.

Puis la Mère continua :

— Tu peux entrer là où d’autres brûleraient.

— Tu peux tenir là où d’autres se déchireraient.

— Tu peux porter ce qui les ouvrirait mal.

La clé arriva enfin à hauteur humaine.

Et là…

oui.

Elle ne flottait pas devant Aliyha.

Elle flottait devant Nathan.

Évidemment.

Bien sûr.

Pourquoi préserver une seule minute de tranquillité émotionnelle à cet homme quand on peut aussi lui coller le destin du monde entre les mains comme une très mauvaise plaisanterie cosmique.

Nathan la regarda sans tendre la main.

— Et si je refuse ?

Le silence fut presque tendre.

Puis la voix répondit :

— Alors ils la prendront à ta place.

Nathan ne bougea pas.

— “Ils” qui ?

La lumière du puits vibra légèrement.

Puis :

— Tous.

IKARUS-7 coupa dans le silence.

— Je me permets de préciser que dehors, l’univers confirme déjà ce diagnostic avec beaucoup d’enthousiasme.

Nathan leva à peine les yeux.

— Combien ?

— Plus qu’avant. Beaucoup plus qu’avant.

— Traduction.

— Le ciel se remplit.

Formidable.

Nathan regarda alors Aliyha.

Puis Helena. Puis Sheratan. Puis la clé.

Il tendit simplement la main.

— Très bien, dit-il.

— Puisque le monde a décidé de me casser les couilles à l’échelle métaphysique, autant qu’il le fasse correctement.

Ses doigts touchèrent la clé.

Et immédiatement…

la nef entière hurla de lumière.

Pas une explosion. Pas une décharge. Pas un choc brutal.

Un accord.

Comme si des milliers de lignes, partout dans le bâtiment, venaient de s’aligner en même temps.

Nathan sentit la matière de la clé se réorganiser dans sa paume. Pas solide. Pas liquide. Pas énergétique.

Vivante autrement.

Puis quelque chose entra en lui.

Pas “dans son corps” au sens simple.

Plus profondément.

Sa vision se troubla.

Et pendant une seconde si pure qu’elle en devint presque insupportable…

il vit un jardin.

Pas une ruine. Pas une structure.

Un vrai jardin.

Immense. Blanc. Vert. Silencieux. Traversé de lumière.

Et au milieu…

une porte.

Noire.

Fermée.

Puis tout disparut.

Nathan rouvrit les yeux.

Toujours dans la nef. Toujours vivant. Toujours lui.

La clé n’était plus dans sa main.

Elle avait disparu.

Pas volatilisée.

Intégrée.

Très bien.

Parfait.

Le corps venait donc officiellement de devenir une boîte noire de plus.

La Mère parla encore.

Et cette fois, sa voix contenait quelque chose de plus faible. Plus lointain. Comme si l’échange venait de lui coûter cher.

— Tu n’ouvres pas un Jardin.

— Tu empêches qu’on l’ouvre mal.

Le silence retomba.

Puis elle ajouta, plus doucement :

— La différence est le monde.

Aliyha regardait Nathan avec des yeux immenses.

Pas de peur. Pas d’idolâtrie.

Quelque chose de plus beau et de plus terrible :

la certitude calme qu’elle venait encore de perdre un peu plus le droit d’avoir une vie normale.

Le destin continuait donc de poignarder proprement les dernières zones intactes du cœur humain.

Helena baissa légèrement les yeux.

Puis murmura :

—Bordel de merde !

Nathan souffla doucement par le nez.

— Ouais !

Puis IEVHA parla soudain, plus sèche.

— Nathan.

— Quoi ?

— On n’a plus six minutes.

Petit silence.

Puis :

— On en a trois.

Le grondement extérieur venait de changer.

Plus proche. Plus lourd. Plus multiple.

La tour entière vibra.

Des poussières tombèrent des voûtes. Des lignes de lumière tremblèrent sur les murs. L’un des anciens gardiens morts au sol se désagrégea presque entièrement.

IKARUS-7 projeta une couche tactique d’urgence dans l’air.

Et cette fois…

oui.

Même Nathan eut envie de simplement soupirer très longtemps devant la qualité générale de sa journée.

Parce que les signatures dehors ne formaient plus une simple chasse.

C’était un encerclement.

Kalakanda. D’autres factions. D’autres appareils. D’autres choses.

Le Premier Jardin venait de s’éveiller.

Et le monde entier commençait déjà à tourner la tête.

Aliyha releva alors les yeux vers la Mère.

Puis demanda, avec cette innocence presque insoutenable qui la rendait parfois plus violente que n’importe quelle arme :

— Est-ce qu’on va revenir ?

Le silence qui suivit fut presque une caresse.

Puis la voix répondit :

— Si vous tenez jusqu’au deuxième.

Nathan sentit immédiatement quelque chose se figer dans sa poitrine.

Très bien.

Parfait.

Voilà.

La vraie phrase.

La vraie gifle.

Pas “si vous survivez à ça”. Pas “si vous gagnez”. Pas “si vous comprenez”.

Si vous tenez jusqu’au deuxième.

Elle venait donc officiellement de confirmer qu’ils n’avaient pas terminé le premier acte.

Ils venaient simplement de recevoir :

la première clé,

le premier jardin,

la première mère,

le premier vrai appel.

Et quelque part dehors…

le reste du monde attendait déjà son tour.

Nathan leva lentement les yeux.

Puis regarda la sortie de la nef.

Puis le groupe.

Puis :

— Fantastique !

Petit silence.

Puis sa voix tomba, calme, tranchante, propre.

— On sort de là.

— On récupère le Psalm.

— Et on va découvrir à quelle vitesse l’univers peut aller se faire foutre.

IKARUS-7 retrouva enfin un peu d’âme.

— Ah. Voilà. Là, je reconnais enfin notre ligne stratégique.

Sheratan grogna. Helena rechargea. Aliyha se releva. La lumière autour d’elle vibra une dernière fois.

Et au fond du puits…

les yeux de la Mère les suivirent.

Comme une terre entière qui regarderait enfin ses enfants recommencer à courir.


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