Chapitre 38 - Escape from the Tower
Le retour fut immédiat.
Pas de pause. Pas de respiration. Pas de “on encaisse tout ça tranquillement autour d’un café et d’un résumé stratégique”.
Non.
Le sanctuaire venait de leur donner :
une Mère,
une clé,
une carte du gouffre,
et la confirmation que le monde entier était déjà en train de tourner la tête vers eux.
Donc évidemment…
il fallait maintenant courir.
Nathan fut le premier à pivoter.
— On bouge.
Et cette fois, personne ne discuta.
Le groupe quitta le bord du puits dans une tension sèche, presque électrique. Les colonnes blanches vibraient encore très légèrement autour d’eux. Les fresques continuaient de mourir en lumière sur les murs. Le chemin blanc, celui qui les avait conduits ici, brillait de nouveau au sol comme un fil d’os lumineux tendu vers la sortie.
Aliyha suivait juste derrière Nathan. Helena couvrait le flanc gauche. Sheratan fermait l’arrière. IKARUS-7 flottait plus haut, ses scans désormais mélangés à des couches d’urgence, de trajectoires, de menaces, d’angles et de signaux extérieurs.
Et tout en marchant vite, tout en revenant à une réalité plus sale, plus tactique, plus immédiatement mortelle…
oui.
Le sublime continuait à coller à leurs semelles.
Parce que la nef derrière eux n’était pas simplement “un lieu”.
C’était maintenant un souvenir vivant.
Un endroit qui, même quitté, continuait à exister en eux comme une lumière trop belle pour être rangée correctement.
C’était exactement le genre de chose qui foutait ensuite des années à mourir dans la mémoire.
Ils repassèrent les arches blanches, les couloirs torsadés, les alcôves d’os et de métal, les chapelles techniques où la lumière continuait de respirer à travers les murs. À chaque détour, le sanctuaire semblait légèrement différent, comme si le lieu lui-même recalculait sa propre forme maintenant qu’il les avait vus, reconnus, marqués.
Pourquoi préserver aussi la topographie.
Nathan ouvrait toujours la marche.
Mais cette fois…
oui.
Il sentait la clé.
Pas dans sa main. Pas dans une poche. Pas comme un objet.
Comme une présence intégrée.
Une géométrie intérieure. Un poids silencieux dans la cage thoracique. Une structure inconnue mais parfaitement réelle quelque part dans l’architecture la plus profonde de son organisme.
À chaque pas, il la sentait résonner avec certains murs. Avec certaines lignes. Avec certains angles du sanctuaire.
Comme si une partie du lieu avait maintenant décidé de voyager avec lui.
Le corps venait donc officiellement de devenir un artefact ambulant.
Puis ils entendirent le premier impact.
Lointain. Brutal.
Un choc métallique venu d’en haut.
Puis un second. Puis un troisième.
La tour vibra.
Des poussières tombèrent. Une passerelle gémit. Une lumière blanche se troubla dans les murs.
IKARUS-7 réagit immédiatement.
— Ils sont entrés dans la structure.
Nathan ne ralentit pas.
— Combien ?
— Plus que j’aime.
— Ça ne veut rien dire.
— Alors disons : suffisamment pour que la journée mérite officiellement d’être jetée dans un broyeur industriel.
Helena accéléra légèrement.
— Ils ne savent pas encore exactement où on est.
— Mais ils savent où chercher, répondit Nathan.
— Oui.
Ils atteignirent finalement le grand hall principal.
Là où tout avait commencé à basculer.
Les colonnes blanches. Le vide central. Les passerelles suspendues. La colonne vivante montant à travers le cœur de la tour.
Et cette fois…
l’endroit n’était plus silencieux.
Très loin au-dessus d’eux, des ombres passaient déjà entre les arches. Des faisceaux de scan traversaient parfois la hauteur. Des bruits d’ancrage. Des bottes. Des moteurs de stabilisation. Des signatures d’insertion.
Le ciel venait de vomir sa cargaison.
Nathan leva immédiatement la main.
Le groupe stoppa net.
Puis il désigna la sortie basse vers la plateforme extérieure.
Encore loin. Encore accessible.
Mais plus pour longtemps.
— On traverse en vitesse, dit-il.
Helena regarda les hauteurs.
— Ils ont des angles sur nous.
— Je sais.
— On va prendre.
— Je sais.
— Excellent plan.
Nathan tourna à peine la tête vers elle.
— Merci, ça me touche.
Puis il lança :
— Maintenant.
Ils partirent.
Tout de suite. D’un seul bloc.
Nathan en tête. Aliyha au centre. Helena flanc droit. Sheratan arrière. IKARUS en couverture haute.
Le hall dévora immédiatement leur course dans ses volumes immenses.
Le sol blanc vibrait sous leurs pas. Les veines lumineuses pulsaient encore faiblement. La colonne centrale semblait presque respirer pendant qu’ils traversaient son ombre.
Et au-dessus…
ça ouvrit le feu.
Le premier tir descendit de très haut. Un trait rouge-blanc, propre, sec, précis, qui frappa une arche à deux mètres devant Nathan et la fit éclater dans une pluie de fragments blancs et d’étincelles.
Le second suivit immédiatement.
Helena plongea en travers du groupe, tira deux fois vers les hauteurs, puis hurla :
— À couvert !
Trop tard.
Des silhouettes noires apparurent sur plusieurs passerelles supérieures.
Pas les gardiens blancs du sanctuaire cette fois.
Des unités Kalakanda.
Des vraies.
Armures noires, casques tactiques, fusils d’assaut énergétiques, modules de descente, visières rouges.
Nathan tira Aliyha derrière une colonne. Helena glissa contre un pilier éclaté. IKARUS ouvrit immédiatement le feu depuis le haut, ses tourelles internes crachant une pluie de tirs vers les passerelles.
Sheratan bondit.
Le tigre cyborg disparut littéralement de la ligne de vue avant de réapparaître six mètres plus loin sur une rampe latérale, puis dix mètres plus haut sur une structure cassée, puis encore plus loin dans une diagonale impossible.
Et là…
oui.
Le carnage commença.
Sheratan arracha le premier soldat comme une erreur de casting.
Bond. Impact. Crocs. Rotation. Chute.
Le type n’eut même pas le temps de comprendre quelle espèce de démon blindé venait de lui grimper dans la gorge avec l’élégance d’un couteau sacré.
Nathan sortit un Patriot de sa hanche gauche.
Tira deux fois.
Deux corps tombèrent d’une passerelle.
Helena brisa un angle, remonta sa ligne de tir et ouvrit littéralement le sternum d’un autre opérateur Kalakanda avant de casser son voisin d’un tir en gorge.
Le hall entier devint une cathédrale de guerre.
Des tirs rouges traversaient les volumes blancs. Des impacts ouvraient les colonnes. Des éclats de pierre osseuse tombaient comme de la neige d’ossuaire. IKARUS hurlait des données tactiques comme un contrôleur aérien sous crack. Et quelque part, dans les profondeurs, la lumière du puits continuait malgré tout à monter et descendre comme si le sanctuaire, même profané, restait infiniment plus vaste que leurs petites brutalités de mammifères armés.
Exactement ce qu’il fallait.
Nathan força une percée.
— Sortie ! Maintenant !
Ils repartirent.
En sprint cette fois.
Le couloir d’accès extérieur n’était plus qu’à trente mètres.
Puis vingt.
Puis,
Le tir partit.
Net. Invisible presque. Trop propre.
Pas pour Nathan. Pas pour Helena. Pas pour IKARUS.
Pour Sheratan.
Le tigre venait de sauter entre deux piliers pour couvrir Aliyha lorsqu’un faisceau de fusil énergétique longue portée descendit d’un angle supérieur impossible et le frappa en plein flanc gauche, juste derrière l’épaule.
L’impact fut monstrueux.
Pas spectaculaire. Pire.
Propre.
Sheratan fut littéralement arraché de sa trajectoire, projeté contre une colonne, puis retomba lourdement au sol dans un bruit sec, métallique et animal à la fois.
Aliyha cria.
Pas fort.
Pas longtemps.
Mais le son coupa le monde en deux.
Nathan pivota immédiatement.
Et là…
Même lui sentit son cœur rater un battement.
Parce que Sheratan ne se relevait pas.
Helena couvrit immédiatement.
— GO ! GO ! GO !
Mais Aliyha avait déjà quitté sa ligne.
— Sheratan !
Nathan jura.
Puis traversa littéralement le feu pour la rattraper.
Il la saisit d’un bras au moment où un nouveau tir explosait contre la colonne juste au-dessus du tigre.
IKARUS hurla :
— Je le prends ! Je le prends !
Le drone plongea immédiatement, déploya un écran déflecteur partiel pendant qu’Helena et Nathan créaient une bulle de feu de couverture. Helena vida presque un chargeur entier dans les hauteurs. Nathan éclata une visière, puis un genou, puis un fusil.
Ils atteignirent enfin Sheratan.
Le tigre respirait encore.
Mais mal.
Très mal.
Son flanc gauche fumait encore légèrement. La plaque de blindage externe avait fondu. Une partie de la chair synth-organique en dessous avait été ouverte proprement.
Et surtout…
Là, c’était mauvais.
Très mauvais.
IKARUS scanna immédiatement.
Puis sa voix changea.
Vraiment.
— Nathan.
Pas de vanne. Pas de sarcasme. Rien.
Nathan le regarda une demi-seconde.
— Quoi ?
IKARUS projeta une coupe anatomique du tigre.
Rouge. Jaune. Clignotante.
Puis :
— Le tir a traversé très près du module cérébral secondaire.
Le silence tomba une fraction de seconde.
Puis IKARUS ajouta :
— Si on ne stabilise pas ça très vite, il risque soit un shutdown neurologique, soit une désynchronisation motrice irréversible.
Nathan serra immédiatement la mâchoire.
Aliyha regardait la blessure.
Ses yeux étaient déjà pleins d’eau.
Pas de panique hystérique. Pire.
Cette détresse calme, pure, silencieuse, qu’ont parfois les enfants quand ils comprennent qu’ils aiment vraiment quelque chose et que le monde est sur le point de le leur arracher.
— Il va mourir ? demanda-t-elle.
Nathan ouvrit la bouche.
Mais Helena répondit avant lui.
Pas sèchement. Pas froidement.
Avec une vérité plus douce que ce qu’elle disait d’habitude.
— Pas si on le ramène au Psalm. Maintenant.
Nathan hocha immédiatement la tête.
Puis souleva Sheratan avec l’aide d’IKARUS. Le poids du tigre était absurde. Une vraie masse de guerre chaude, vivante, blessée, magnifique et dangereuse même en train de perdre son sang.
— On dégage, dit Nathan.
Et cette fois…
Ils fuirent.
Vraiment.
Le couloir extérieur éclata sous leurs pas. La lumière sale de la plateforme les frappa de nouveau. Le Psalm était là, noir, lourd, rampe encore ouverte, silhouette presque irréelle dans l’atmosphère grise de la Zone Nocturne.
Et plus loin, au-dessus du bassin…
Le ciel se remplissait.
Des chasseurs. Des modules. Des appareils inconnus. Des signatures qui tournaient déjà autour du secteur comme des requins attirés par le chant d’un dieu qu’ils n’étaient pas dignes d’entendre.
Le monde entier commençait officiellement à rappliquer.
Ils atteignirent la rampe.
Nathan monta le premier avec Sheratan. Aliyha juste derrière, presque collée au tigre. Helena couvrait encore la plateforme. IKARUS ouvrait le feu dans leur dos. Des tirs frappaient déjà le béton autour d’eux.
Puis la rampe se referma dans un grondement lourd.
Le Psalm les avala.
Et pendant une seconde…
le monde extérieur disparut.
Plus de ciel. Plus de tirs. Plus de ruines. Plus de factions.
Juste la soute. La lumière blanche. Le métal. Le souffle. Le sang. Le moteur.
Nathan et IKARUS déposèrent immédiatement Sheratan sur le plancher, puis glissèrent la masse du tigre jusqu’à l’infirmerie mobile.
Le module médical s’ouvrit. Les bras chirurgicaux descendirent. Les scans partirent.
Nathan recula d’un pas.
Puis deux.
Puis resta là.
Debout.
À regarder.
Parce qu’il n’y avait rien de pire que ça.
Pas le combat. Pas la peur. Pas la guerre.
Ça.
Le moment où tout le monde devient inutile pendant qu’une machine décide si quelque chose que vous aimez va continuer à respirer ou pas.
IKARUS analysait encore.
Très vite. Trop vite.
— Impact thermique localisé. Rupture tissulaire. Dégradation synaptique périphérique. Le module cérébral secondaire n’est pas touché directement mais…
Il s’arrêta.
Nathan tourna la tête.
— Mais quoi ?
IKARUS hésita.
Puis :
— On est à quelques millimètres près dans un autre univers beaucoup plus triste.
Le silence tomba dans l’infirmerie.
Helena s’appuya contre la cloison.
Respiration haute. Main encore armée. Yeux sur Sheratan.
Et pour la première fois depuis longtemps…
plus personne ne savait quoi faire.
Aliyha s’avança alors.
Très doucement.
Nathan la regarda.
Elle ne pleurait plus. Pas vraiment.
Elle avait cette expression différente maintenant. Plus calme. Plus claire. Plus grave.
Puis elle demanda simplement :
— Il souffre ?
IKARUS répondit plus bas.
— Oui.
Petit silence.
Puis :
— Et il s’éteint doucement.
Le temps se brisa.
Nathan sentit immédiatement que quelque chose changeait dans la pièce.
Pas dans les machines.
Pas dans les alarmes.
Dans Aliyha.
Elle s’approcha encore.
Puis posa sa petite main blanche sur la table médicale.
Et cette fois, Nathan ne dit rien.
Parce qu’au fond de lui…
oui.
Il savait déjà.
La Mère. Le sanctuaire. La lumière. La façon dont le monde s’ouvrait autour d’elle.
Tout ça n’allait pas s’arrêter proprement maintenant.
Aliyha posa alors très doucement sa main sur la plaie de Sheratan.
Juste là.
Sur le flanc brûlé. Sur la chair ouverte. Sur le bord exact de ce qui venait presque de tuer le tigre.
Puis elle ferma les yeux.
Et tout le Psalm s’arrêta.
Pas vraiment.
Mais dans la sensation, oui.
Comme si le vaisseau lui-même retenait son souffle.
Personne ne parla.
Même IKARUS se tut. Même IEVHA. Même Helena.
Aliyha murmura quelque chose.
Pas dans une langue qu’ils connaissaient. Pas exactement.
Une phrase courte. Douce. Ancienne.
Et alors…
la lumière vint.
Pas comme dans la tour. Pas comme une explosion. Pas comme un miracle de foire pour cerveau religieux fatigué.
Plus proprement. Plus intimement.
Une blancheur chaude se diffusa sous la peau de sa main. Puis dans la blessure. Puis dans les fibres ouvertes. Puis dans les tissus de Sheratan.
Nathan la vit.
Helena aussi. IKARUS aussi.
Ils la virent tous.
La chair se recoudre.
Pas “vite”.
Correctement.
Les fibres synth-organique se réaligner. Les tissus brûlés se régénérer. Les structures internes se reconnecter. Les microfractures se fermer. Les circuits biologiques reprendre.
Et surtout…
le module cérébral secondaire, si proche de la rupture, retrouver immédiatement une stabilité impossible.
Juste une enfant qui recousait un tigre cybernétique comme si elle remettait juste un peu de printemps dans une bête blessée.
Helena ne bougeait plus du tout.
Son arme pendait mollement dans sa main. Ses yeux étaient grands ouverts.
IKARUS scannait encore.
Puis encore.
Puis encore.
Puis il dit, avec la voix la plus sincèrement perdue qu’ils lui aient jamais entendue :
— Je… n’ai… aucune… putain… d’explication.
Nathan ne répondit pas.
Parce qu’il n’en avait pas non plus.
Et parce qu’à cet instant précis, expliquer quoi que ce soit aurait été profondément insultant pour ce qu’ils étaient en train de voir.
Aliyha retira doucement sa main.
La plaie avait disparu.
Pas “fermée”. Disparue.
Comme si elle n’avait jamais eu le droit d’exister.
Sheratan ouvrit alors les yeux.
Lentement.
Puis inspira profondément. Très profondément.
Et releva légèrement la tête.
Vivante. Stable. Entière.
Le tigre tourna immédiatement le regard vers Aliyha.
Et pendant une seconde très courte…
oui.
Nathan jurerait qu’il s’était passé quelque chose entre eux. Pas du dressage. Pas de l’attachement simple.
Une reconnaissance.
Quelque chose d’ancien. D’instinctif. De presque sacré.
Puis Sheratan poussa très doucement sa tête contre la petite main d’Aliyha.
Et là…
La fillette sourit enfin.
Vraiment.
Petit sourire lumineux. Épuisé. Beau à en crever.
Puis elle murmura :
— Je t’avais dit que je te laisserais pas.
Nathan détourna les yeux une seconde.
Maintenant, il fallait juste respirer.
Helena finit par parler.
Très bas.
Comme si elle ne voulait pas casser ce qu’il restait de pur dans la pièce.
— Nathan…
Il tourna légèrement la tête.
Elle le regardait.
Pas comme d’habitude. Pas du tout.
Cette fois, dans ses yeux, il y avait vraiment de la peur.
Pas pour elle.
Pour ce qu’Aliyha était. Pour ce que le monde allait faire quand il comprendrait.
Puis elle dit simplement :
— Si eux comprennent ça…
Nathan termina la phrase sans la laisser aller jusqu’au bout.
— Oui.
Petit silence.
Puis :
— Alors ils ne s’arrêteront jamais.
Et dehors…
le ciel continuait de se remplir.

Annotations