Chapitre 1 — Le baiser du mort
Le roi était mort depuis trois heures, et personne ne regardait son visage.
Ils regardaient mes mains.
Je les gardais ouvertes sur mes genoux, même si mon pouce cherchait déjà à se cacher sous mes doigts. Ma mère appelait ça un tic de coupable. Elle détestait tout ce qui me rendait lisible.
Ce jour-là, ils cherchaient le crime entre mes doigts. Sous l’ongle du pouce. Dans la marque rouge laissée par une alliance trop serrée. Dans tout ce que mon mariage avait déjà pris à ma peau.
La pierre glacée traversait ma robe. Elle mordait mes genoux, remontait le long de mes cuisses, s’installait dans mon ventre.
Autour de moi, la cour retenait son souffle.
Je connaissais ce silence. À la table des Morvan, il tombait toujours avant qu’on m’annonce une décision déjà prise.
Ici, il sentait la cire chaude, le vin froid et les gens bien élevés qui espéraient un spectacle.
Le cercueil d’Évariste reposait à deux pas.
Mon époux.
Mon roi.
Mon mort.
Aucun de ces mots ne m’allait. Hier soir encore, il m’avait demandé de ne pas l’appeler Sire. Ce matin-là, je ne savais même plus si j’avais le droit de l’appeler par son prénom.
La couronne d’or était posée près de sa tête. Hier, elle pesait sur ses cheveux sombres. Ce matin-là, elle n’était plus qu’un cercle de métal trop lourd pour un homme qui ne se relèverait plus.
Un murmure glissa derrière moi.
— Pas une larme…
— Chut.
— Quoi ? C’est vrai. Même pas une.
Une troisième voix, que je reconnus sans vouloir la reconnaître, souffla :
— Le poison sèche vite les yeux, paraît-il.
Je retins mon pouce avant qu’il ne se replie.
C’était important, l’immobilité.
À Velrune, une veuve avait le droit de sangloter, de défaillir, de prier trop longtemps.
Le calme, lui, dérangeait.
Et quand la cour était dérangée, elle trouvait toujours une faute à poser dessus.
Je sentais les regards sur ma nuque. Ils pesaient plus lourd que le voile gris qu’on n’avait pas encore osé me poser sur les épaules.
Les femmes de la Cour Noire formaient un demi-cercle près des colonnes. Leurs voiles descendaient si bas qu’on ne voyait que leurs mentons, leurs gants, les anneaux trop larges qu’elles portaient parfois au pouce.
Des bagues d’hommes morts.
Des trophées polis par l’usage.
Au centre d’elles, Séraphine de Velrune ne bougeait pas.
La Reine-Mère portait le deuil comme d’autres portaient une armure. Son voile noir tombait jusqu’à ses poignets. Sa bouche restait douce. Ses mains croisées ne cherchaient personne.
Seule une rougeur, sous son œil gauche, abîmait la perfection.
Elle avait pleuré avant.
Pas ici.
Ici, elle offrait au royaume une douleur nettoyée.
Moi, j’étais à genoux depuis si longtemps que je ne sentais presque plus mon pied gauche. La robe tirait sous mes hanches. Si je bougeais, cela se verrait.
Dans ma famille, on appelait ça apprendre la tenue.
À la cour, cela s’appelait connaître sa place.
Un froissement se fit entendre à droite du cercueil.
Je n’eus pas besoin de regarder pour savoir qui venait d’avancer.
Le prince Adrien.
Frère cadet du roi. Prince de guerre.
Je ne l’avais rencontré qu’une seule fois avant mes noces. Il m’avait regardée comme si j’étais déjà une preuve mal rangée dans une affaire trop propre.
Ce jour-là, il avait les paupières rougies d’un homme qui n’avait pas dormi. Mais pas les yeux humides.
Il ne regardait pas le visage d’Évariste.
Pas encore.
Il regardait mes mains, puis la coupe posée sur l’autel funéraire, puis mes mains de nouveau.
Il reconstruisait un crime avant même qu’on m’interroge.
Séraphine leva enfin la main. Un bracelet noir glissa contre son poignet. Le bruit suffit.
Les murmures moururent.
Le silence qui suivit attendit que je me trompe.
— Ma fille, dit-elle.
Le mot me serra plus fort que sa main ne l’aurait fait.
Chez les femmes de pouvoir, la tendresse arrivait souvent avec un ordre caché dedans.
Je relevai la tête.
— Votre Majesté.
Ma voix ne trembla pas.
Plusieurs personnes durent être déçues.
Séraphine descendit les trois marches qui la séparaient du cercueil. Elle ne me regarda pas d’abord. Elle regarda Évariste, ou ce qu’il restait de lui : une peau trop claire, des lèvres closes, des cils immobiles.
Il avait les yeux noirs.
Je les avais vus ouverts hier soir, quand il m’avait demandé si j’avais peur.
J’avais répondu non.
Je mentais mieux quand personne n’avait encore décidé de me juger.
— Le royaume souffre, reprit Séraphine. Une nuit nous a pris un roi. Une nuit nous a donné une veuve.
Sa voix porta sans effort jusqu’au fond de la salle.
Plusieurs nobles hochèrent la tête. Ils aimaient qu’on habille les accusations. Cela leur permettait de rester assis.
— Selon notre loi, poursuivit-elle, l’épouse royale doit offrir au défunt le baiser de deuil.
Je gardai les yeux sur elle.
Pas sur le cercueil.
Pas sur Adrien.
Surtout pas sur les courtisans qui attendaient mon premier faux pas.
Le baiser de deuil.
Bien sûr.
Toutes les filles nobles l’apprenaient. Moi, je l’avais répété à onze ans sur une poupée de cire, pendant qu’une tante me corrigeait la nuque avec deux doigts secs.
Ne tremble pas, Isaline. Une veuve qui tremble donne raison au mort.
Je n’avais pas compris.
Maintenant, si.
Séraphine me tendit la main.
— Approchez.
Puis, si bas que personne d’autre ne put l’entendre :
— Ne tremblez pas, Isaline. Ils prendraient cela pour un aveu… et moi aussi.
La salle se resserra autour de moi.
L’air devint plus mince.
Refuser aurait été un aveu.
Trembler, presque autant.
Pleurer maintenant ? Trop tard. Ils diraient que j’avais trouvé mes larmes dans ma manche.
Ne pas pleurer ? Voilà, voyez c’est une femme sans cœur. Une femme capable de poison.
Je pris la main de Séraphine.
Sa peau était tiède. La mienne ne l’était pas. Elle serra juste assez pour que je comprenne, pas assez pour que les autres voient.
Une correction douce.
Une menace sans bruit.
— Le royaume regarde, murmura Séraphine.
Je voulus lui dire que le royaume avait de mauvaises manières. La phrase monta, sèche, presque drôle. Je la gardai pour moi.
Alors je souris.
Mal.
Un coin de bouche, pas plus. Assez pour survivre à la seconde. Pas assez pour savoir ce que cela disait de moi.
Quelque chose passa dans le regard de Séraphine.
Pas de la colère.
De l’intérêt.
Mauvais signe.
Je me levai. Mes jambes protestèrent après trop de temps passé contre la pierre, mais je leur refusai le droit de céder.
Je comptai mes pas pour ne pas compter les regards.
Un.
Deux.
Trois.
Au quatrième, ma jambe gauche menaça de plier. Au cinquième, quelqu’un retint un souffle. Ou un rire. Je ne savais pas lequel était pire.
En approchant, je remarquai ce que je n’avais pas vu depuis le sol.
Sous l’oreille gauche d’Évariste, une fine ligne sombre coupait la peau.
Hier soir, il avait porté la main exactement là, quand je lui avais demandé s’il regrettait ce mariage.
Il avait souri.
Maintenant, sa peau gardait la réponse à sa place.
Mes doigts se raidirent.
— Continuez, dit Séraphine.
À ma droite, Adrien bougea enfin.
Un seul pas.
Il ne regardait pas le cadavre. Il regardait la distance entre ma main et la coupe.
Je voulus cacher mes doigts dans les plis de ma robe.
Je ne le fis pas.
Ils n’attendaient que ça : un repli, une crispation, une seconde de trop. Alors je leur offris mes mains ouvertes.
Je m’arrêtai devant Évariste.
Mort, il avait l’air presque doux.
C’était injuste. Hier, je n’avais pas su s’il était tendre ou prudent, s’il me regardait comme une épouse ou comme une pièce qu’il venait de placer.
Maintenant, son visage choisissait pour lui.
Il paraissait innocent.
Hier, il m’avait appelée Isaline comme s’il goûtait le nom.
Pas ma reine.
Isaline.
Puis il était mort avant l’aube.
Et maintenant, on attendait que je l’embrasse pour mesurer la pureté de mon chagrin.
Je penchai la tête.
Ce fut à cet instant que ma paume brûla.
Je reconnus cette douleur.
La première fois, j’avais dix ans et mon père jurait qu’il ne vendrait jamais une terre Morvan.
Ici aussi, quelqu’un venait de jurer faux.
La douleur remonta jusqu’au coude, comme un fil chauffé à blanc qu’on aurait tiré sous ma peau.
Je serrai les dents.
Mes doigts se replièrent malgré moi.
Un murmure partit du fond, un éventail s’arrêta, un menton se leva. Quelqu’un avait déjà décidé ce que mon doigt crispé signifiait.
Dans une heure, ils diraient que j’avais tremblé devant le mort.
Je forçai ma main à se rouvrir.
Lentement.
Très lentement.
La brûlure pulsait encore, mais je ne cherchai pas le menteur. Pas maintenant. Pas avec la Cour Noire qui comptait mes respirations. Pas avec Adrien qui me regardait comme s’il pouvait m’ouvrir pour trouver la vérité.
Je me penchai vers le roi.
Mes lèvres touchèrent le front glacé d’Évariste.
Pendant une seconde, rien ne se passa.
La cour retint son souffle… moi aussi.
Puis ses yeux s’ouvrirent.
Je reconnus d’abord le petit éclat brun près de sa pupille gauche. Ridicule détail.
Personne ne cria.
Personne ne recula.
Personne ne vit.
La salle resta suspendue autour de nous : cierges, voiles noirs, bouches fermées sur de futures accusations.
Le roi mort bougea à peine les lèvres.
— Isaline… pardon.
Je détestai qu’il commence par ce mot.
Mon père l’avait dit aussi, le jour où il m’avait envoyée au palais : pardonne-moi, Isaline, tu comprendras plus tard.
Plus tard arrivait toujours trop tard pour celle qui payait.
Le froid me grimpa dans la gorge.
Évariste força un souffle impossible.
— Je n’avais pas le droit de te choisir.
Ses lèvres tremblèrent à peine.
— Mais il fallait quelqu’un qui survive après moi. Toi… toi, tu survivras.
Puis ses yeux se refermèrent.
Le monde revint d’un coup.
Les murmures.
La douleur dans ma main.
Le goût de mort sur mes lèvres.
Et, honteusement, l’eau qui me monta aux yeux trop tard.
Je reculai.
Un seul pas.
La salle entière le vit.
Une vieille veuve porta les doigts à sa bouche. Un seigneur laissa échapper un soupir satisfait. Quelqu’un murmura le mot coupable avec assez de prudence pour pouvoir nier l’avoir prononcé.
Mes jambes cédèrent presque.
Une main se referma sur mon bras.
Ferme.
Chaude.
Adrien.
Il m’empêcha de tomber. Son geste n’avait rien de tendre.
Pourtant, ses doigts se crispèrent une seconde de trop sur mon bras, comme si lui aussi venait d’apercevoir quelque chose qu’il refusait de nommer.
Son visage était près du mien. Je sentis le cuir, le métal, le froid extérieur accroché à son manteau.
— Tenez-vous droite, me souffla-t-il.
Il serra trop fort. Puis il sembla s’en rendre compte et desserra un peu les doigts.
Je le regardai.
Ses yeux ne cherchaient pas à plaire.
Ils cherchaient une faille.
— Vous parlez ainsi à toutes les veuves ?
Ma voix râpa. Je détestai qu’il l’entende.
— Ou seulement à celles que vous voulez voir tomber ?
Sa mâchoire se contracta.
— Si vous avez tué mon frère, dit-il, je le saurai.
J’attendis la brûlure.
Rien.
Ma paume resta froide, presque muette. Ce silence-là me dérangea plus que sa menace.
Il me lâcha dès qu’il fut certain que je tenais debout. Trop vite pour être doux. Trop tard pour que la cour n’ait pas vu ses doigts sur moi.
Séraphine observait.
Elle avait tout vu.
Mon recul, la main d’Adrien, ma bouche trop pâle, mon silence.
Elle avança d’un pas.
— Ma fille ?
Encore cette douceur.
Je refermai les doigts.
Quelque chose pressait ma paume.
Un cercle. Un bord dur. Une petite encoche que mon pouce reconnut avant moi. Hier soir, Évariste la faisait tourner pendant qu’il me parlait.
Son alliance.
Je ne l’avais pas prise. J’en étais certaine. Elle était à son doigt il y a quelques secondes, serrée contre sa peau morte.
Maintenant, elle reposait au creux de ma main.
Une inscription marquait l’intérieur de l’anneau.
De petites lettres sombres, creusées dans l’or comme une blessure fraîche.
Je lus.
Et tout ce que je croyais comprendre de cette mort s’effondra en silence.
La première veuve avait menti.
Je refermai le poing avant que Séraphine puisse voir.
Trop tard.
De l’autre côté du cercueil, la Reine-Mère baissa les yeux vers ma main fermée.
Puis elle toucha l’anneau noir qu’elle portait au pouce.
Une seule fois.
Et elle sourit.
Pas beaucoup.
Juste assez pour me faire comprendre une chose :
Évariste avait déjà choisi quelqu’un avant moi.

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