Chapitre 2 — La main qui brûle

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Je quittai la salle funéraire avec l’alliance d’Évariste cachée dans le poing.
Si j’ouvrais la main, j’étais perdue.
Si je la gardais fermée, Adrien le verrait.
L’anneau glissait dans ma sueur. La brûlure, elle, restait accrochée sous ma peau.
Je desserrai à peine les doigts. Pas trop. Ma mère disait qu’une main fermée attirait les questions. Elle ne disait jamais que certaines douleurs ne laissaient pas le choix.
Derrière moi, la salle funéraire recommença à respirer. Des voix basses glissèrent entre les colonnes. On ne pleurait pas encore le roi. On discutait de ma façon de ne pas le pleurer.
Adrien marchait à ma gauche.
Pas assez près pour me soutenir.
Pas assez loin pour me laisser croire que j’étais libre.
Son regard descendit vers ma main.
Évidemment.
— Votre main, dit-il.
Je continuai d’avancer.
— Elle tremble. Voilà tout.
Sa voix était basse, presque usée. Ce n’était pas le ton d’un homme calme. C’était celui d’un homme qui tenait son calme par les dents.
— Elle se ferme.
Les cierges blancs tremblaient contre les murs noirs. Les nobles s’écartaient sans me toucher, comme si ma culpabilité pouvait les salir.
Une vieille veuve baissa les yeux vers mon poing.
— Elle n’a pas lavé ses mains…
— Après avoir touché le roi ?
— Après l’avoir tué, plutôt.
La dernière voix me piqua plus que les autres. Hier, elle m’avait souhaité une nuit féconde.
Je voulus leur dire que le mort avait parlé, justement.
Je voulus voir leurs bouches se fermer pour de bon.
Je ne dis rien.
Si j’annonçais qu’Évariste avait ouvert les yeux, ils appelleraient un médecin, puis un prêtre. À Velrune, on soignait d’abord les femmes qu’on voulait faire taire.
Adrien tendit la main.
— Ouvrez.
Je m’arrêtai.
Le couloir aussi. Pas par respect, mais par curiosité. Ici, une femme accusée qui ouvrait la main valait presque un spectacle.
Je levai les yeux vers lui.
Ses paupières étaient rouges, mais son dos restait droit. Il avait la fatigue disciplinée des hommes qu’on avait dressés à ne pas s’effondrer.
— Ici ? demandai-je.
— Ici.
— Devant tout le monde ?
— Vous préférez ailleurs ?
Il ne m’offrit aucune issue.
Mon pouce glissa sur l’anneau caché au creux de ma main. Il trouva l’encoche dans l’or, celle qu’Évariste faisait tourner hier soir pendant qu’il me mentait avec son sourire.
Je ne pouvais pas ouvrir la main.
Pas maintenant.
Une épingle tira dans mes cheveux. Une douleur vive me pinça la nuque.
Je portai ma main libre à mon voile.
— Il s’accroche.
Adrien ne bougea pas.
— Votre voile va très bien.
— Ma tête, moins.
La phrase sortit trop sèche.
Pendant une seconde, son regard quitta mon poing pour mon visage.
Une seconde.
Je m’en contentai.
Je tirai l’épingle. Trop fort. Une mèche se défit, et une autre resta prise dans le métal. La douleur me tira une larme que je ravalai aussitôt.
Parfait.
Qu’ils croient à une faiblesse de plus.
Un murmure traversa le couloir.
Une reine veuve décoiffée. Ils pourraient en faire quelque chose avant le souper.
Je levai mon poing vers ma tresse, comme pour retenir la mèche. L’or glissa contre ma peau brûlée. La douleur me coupa le souffle.
Je poussai l’alliance sous la bande noire qui tenait mes cheveux. Le métal accrocha encore. Je sentis l’anneau se coincer contre ma nuque.
Le geste dura moins qu’un battement de cœur.
Adrien le vit presque.
Son regard revint à ma main au moment où elle redescendait, vide et brûlante.
— Voilà, dis-je.
Je gardai les yeux sur sa manche, pas sur son visage.
— Regardez donc.
Il tendit la main.
J’ouvris la paume.
La marque était là.
Pas une plaie. Une ligne sombre courait de mon annulaire vers mon poignet, fine comme une veine qui aurait choisi l’encre au lieu du sang. Autour, la peau rougissait par plaques, trop claire à certains endroits, comme brûlée par le froid.
Adrien se figea.
Une demi-seconde.
Pas plus.
Mais je l’avais vue.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Une conséquence de votre rituel.
— Ce n’était pas mon rituel.
— Non, bien sûr. Rien n’est jamais à vous. Sauf mes fautes.
Il ne répondit pas. Ses yeux restèrent sur ma paume.
Il ne comprenait pas encore.
C’était dangereux, un homme qui ne comprenait pas mais qui savait regarder.
Je refermai la main avant qu’il puisse demander davantage.
— Votre Majesté.
La voix féminine me ramena au bout du couloir.
Mirelda m’attendait devant mes appartements. Elle avait encore une aiguille piquée dans le revers de sa manche, comme toujours quand elle pensait qu’une journée pouvait se déchirer. Ses mains étaient croisées sur son tablier gris. Trop serrées.
Elle baissa la tête.
Une seconde trop tard.
Dans cette seconde, elle devint dangereuse pour moi… Ou utile. Je ne savais pas encore lequel me faisait le plus peur.
Derrière elle, deux gardes se tenaient devant ma porte.
Ma porte était ouverte.
Le froid me remonta le long du dos.
— Pourquoi mes appartements sont-ils ouverts ?
Mirelda pressa les lèvres.
Elle ne répondit pas.
Adrien, lui, répondit.
— Ils ont été scellés.
Je tournai lentement la tête vers lui.
— Drôle de façon de sceller une porte.
— Scellés avant fouille.
Le mot me toucha au ventre. Chez les Morvan, les créanciers fouillaient déjà les coffres quand j’étais enfant.
Mais ici, ce n’étaient pas des dettes qu’ils cherchaient.
C’était moi.
— Par ordre de qui ?
Un officier sortit de mes appartements avant qu’Adrien puisse répondre.
Il était jeune. Ses gants étaient propres, mais une tache d’encre noircissait le bord de son pouce droit. Il avait dû signer quelque chose trop vite, ou trop fort. Ses yeux hésitaient entre mon visage, ma robe et ma main.
Il s’inclina.
— Par mesure de conservation des preuves, Votre Majesté.
Il prononça mon titre avec la politesse qu’on réservait aux condamnés de haut rang.
Je regardai ma porte ouverte.
— Vous avez ouvert ma chambre avant de m’y laisser entrer.
L’officier rougit à peine.
Adrien se plaça entre nous. Pas pour me défendre. Pour contenir la scène.
— La fouille est nécessaire.
— Vous appelez cela une procédure ?
— J’appelle cela éviter que la cour réclame votre sang avant la nuit.
Je ris sans bruit.
— Quelle délicatesse. Fouiller mes draps pour me sauver.
Son visage ne changea pas, mais sa voix baissa.
— Si je ne mène pas cette fouille, quelqu’un d’autre le fera. Et il le fera portes ouvertes.
Il ne mentait pas.
Je le sentis à l’absence de feu dans ma main.
C’était presque pire.
Je passai devant lui.
Mes appartements sentaient déjà les mains étrangères.
Cuir mouillé. Laine froide. Métal de garde. Pas une seule odeur à moi.
Mes coffres étaient alignés au centre de la pièce. Mes robes pendaient sur les fauteuils. Sur le lit, quelqu’un avait posé une botte mouillée près de ma chemise de nuit. La chemise était ouverte au col, comme si même le tissu avait été interrogé.
Là, je manquai de parler.
Pas pour la botte.
Pour ce qu’elle disait : ils ne cherchaient pas seulement.
Ils marquaient.
Mon peigne d’ivoire reposait ouvert sur la table. Trois cheveux noirs étaient encore pris entre ses dents. Quelqu’un les avait vus, peut-être touchés.
Je serrai la mâchoire.
Ce n’était pas une fouille.
C’était un déshabillage sans corps.
Mirelda entra derrière moi. Elle tenait un linge humide plié dans ses mains.
— Votre Majesté, votre main…
Un garde fit un pas.
— Personne ne touche à rien avant la fin.
Mirelda s’arrêta net.
Elle baissa les yeux vers le linge. Ses doigts le tordirent sans bruit.
Elle aurait pu parler. Dire que ma paume était marquée. Dire que j’avais changé depuis la salle funéraire. Dire qu’un anneau manquait à mon doigt.
Elle ne dit rien.
Je ne savais pas si elle me protégeait ou si elle se protégeait elle-même. Peut-être que cela revenait au même, dans une chambre pleine de gardes.
L’officier s’éclaircit la gorge.
— Nous avons commencé par les coffres de voyage. Rien dans les robes. Rien dans les gants. Rien dans les bijoux déclarés.
— Quelle déception.
Adrien tourna les yeux vers moi.
— Isaline.
Pas mon titre.
Le même mot qu’Évariste hier soir. La ressemblance s’arrêtait là, et pourtant mon ventre se serra.
L’officier fit signe à un garde près de mon secrétaire.
— Il reste ce coffret.
Le coffret attira mon regard avant même que le garde le touche.
Sur la table, entre mes lettres ouvertes et un ruban de tresse défait, reposait une petite boîte que je n’avais jamais vue.
La boîte était exactement le genre d’objet qu’on aurait pu croire à moi : sobre, coûteuse, assez ancienne.
C’était cela qui me donnait envie de la jeter au feu.
Bois noir, coins d’argent, serrure fine. Sur le couvercle, un sceau gravé : I. M. Deux lettres entrelacées avec la vieille fleur des Morvan, celle que ma mère refusait depuis des années parce qu’elle disait qu’elle sentait la dette.
Pas mon sceau royal.
Celui d’avant.
Celui qu’on n’utilisait presque plus.
Mirelda pâlit. Juste un peu.
Je le vis.
Adrien aussi.
— Ce coffret est à vous ? demanda-t-il.
— Non.
Ma voix sortit trop vite.
Je la repris.
— Ce sceau est ancien. Quelqu’un l’a choisi pour me salir avant mon mariage.
L’officier fronça les sourcils.
— Il a été trouvé dans vos affaires.
— Lesquelles ?
Il mit trop longtemps à répondre.
Une respiration.
Deux.
J’avais grandi dans une maison de dettes : je connaissais les silences qui coûtaient quelque chose.
— Dans le coffre bas, près du lit.
Mirelda releva la tête.
— Impossible.
Tous les regards tombèrent sur elle.
Elle s’effaça aussitôt, mais trop tard.
— Expliquez, dit Adrien.
Mirelda avala sa salive.
— Ce coffre était vide hier soir, Monseigneur. Je l’ai défait moi-même après les noces. Il ne contenait que les draps de rechange.
L’officier serra la mâchoire.
— La servante peut se tromper.
— Les servantes se trompent rarement sur le linge.
Mirelda releva les yeux vers moi, juste une seconde. Comme si je venais de lui rendre quelque chose qu’elle ne savait pas avoir perdu.
Adrien ne sourit pas.
Quelque chose passa pourtant dans ses yeux. Pas de l’amusement. Une attention plus dure.
— Ouvrez le coffret, ordonna-t-il.
L’officier sortit une petite lame.
La serrure céda trop vite.
Presque avec complaisance.
Le couvercle s’ouvrit.
Personne ne parla.
À l’intérieur, une fiole reposait dans un mouchoir brodé.
Mon initiale.
Ou une imitation assez bonne pour devenir vraie aux yeux des autres.
Le liquide était sombre, presque violet. Quand l’officier retira le bouchon, une odeur monta.
Mon estomac la reconnut avant ma mémoire.
Hier soir, une pointe de cette amertume flottait déjà dans la chambre. J’avais cru que c’était le vin. Ou les lys.
Pas l’odeur des fleurs.
Pas exactement.
Une version malade de leur parfum. Comme si les lys de la salle funéraire avaient pourri dans du vin.
La brûlure dans ma paume s’alluma d’un coup.
Je cachai la main derrière mon dos.
Trop tard.
Adrien l’avait vu.
L’officier souleva la fiole. Sa gorge bougea avant sa voix. Il essaya de parler comme un juge.
— Le coffret était dans les appartements de Sa Majesté. Je le jure sur la couronne.
Ma paume brûla.
Violemment.
Le serment était faux.
Mais la fiole était là.
Mirelda porta une main à sa bouche. Adrien regarda le poison, puis moi. Pour la première fois depuis la salle funéraire, son visage ne sut plus quoi choisir entre le doute et la preuve.
Tout le monde regardait la fiole.
Ma main brûlait encore.
Personne ne regardait ma main.
Adrien, lui, regarda enfin les deux.
— Fermez la porte, ordonna-t-il.

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