Chapitre 3 — La coupe du lit nuptial

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La porte se ferma.
Le verrou ne claqua même pas. À Velrune, les cages aussi avaient appris les bonnes manières.
Le silence qui suivit n’appartenait plus aux gardes, ni à l’officier, ni aux veuves qui attendaient sûrement derrière les murs.
Il appartenait à Adrien.
La fiole de poison restait sur la table, entre mes lettres ouvertes et mon peigne d’ivoire. Elle touchait presque une lettre de mon père. L’encre de son nom sembla soudain plus sale que le poison.
Je détestai ce détail.
Je détestai l’avoir remarqué.
Ma main brûlait encore dans mon dos.
Adrien ne regardait pas la fiole.
Il regardait ma main.
— Personne ne sort, dit-il.
L’officier pâlit.
Mirelda serrait son linge humide entre ses doigts. Elle ne le tordait plus. Elle le tenait comme une prière trop dangereuse pour être prononcée.
Adrien tendit la main vers moi.
— Votre paume.
Je ne bougeai pas.
— Vous avez déjà trouvé du poison dans mes affaires. Cela ne suffit pas à occuper votre matinée ?
— La fiole ne brûle pas quand un homme ment.
La phrase tomba bas.
Trop bas.
Je relevai les yeux.
Il n’avait pas tout compris.
Mais il ne regardait plus ma main comme une tache à expliquer. Il la regardait comme une porte entrouverte.
— Votre paume, répéta-t-il.
— Vous donnez toujours vos ordres comme ça ?
Il jeta un regard à l’officier.
— Quand je ne veux pas que toute la cour entende la réponse, oui.
L’officier regarda le sol.
Mauvais choix.
Mon père faisait pareil devant les créanciers. Il regardait le tapis, comme si une excuse pouvait pousser dans la laine.
Je ramenai ma main devant moi.
La brûlure pulsait sous la peau. La ligne noire avait gagné mon poignet. Mon annulaire picota, puis s’engourdit.
Évidemment.
Même mon doigt de veuve choisissait le pire moment pour disparaître.
Adrien avança d’un pas.
Je ne reculai pas.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Une réaction.
— À quoi ?
L’alliance d’Évariste tirait sur une mèche à chaque respiration. L’or froid touchait ma nuque.
Même mort, il choisissait où poser sa main.
— Aux serments.
Mirelda leva les yeux.
L’officier aussi.
Adrien, lui, ne bougea presque pas.
— Aux serments.
— Vous m’avez entendue.
— Je vous demande de préciser.
— Je vous ai donné assez pour l’instant.
Je regardai mes chemises ouvertes, mes lettres, la fiole.
— Cette pièce a déjà pris le reste.
Un garde inspira trop fort.
Adrien ne me quitta pas des yeux.
— Quand l’officier a juré que le coffret venait de vos appartements, votre main a brûlé.
L’officier se redressa.
— Monseigneur, je…
— Taisez-vous.
Il obéit trop vite.
Pas par vertu.
Par peur.
Adrien prit la fiole sans l’ouvrir davantage. Il la souleva à la lumière. Le liquide violet s’accrocha au verre en larmes épaisses.
— Avez-vous déjà vu ce poison ?
— Non.
— Senti ?
Je pensai à la chambre.
Aux lys.
Au vin.
À Évariste qui faisait tourner son alliance et sa coupe, comme si ses doigts savaient déjà que chaque cercle pouvait devenir une prison.
— Hier soir, il y avait cette odeur. Plus faible.
Adrien reposa la fiole.
— Où ?
Je sentis la honte venir avant les mots.
Pas parce qu’il parlait de la chambre.
Parce que mes draps étaient ouverts, ma chemise pendait près d’une botte mouillée, et mon peigne gardait encore mes cheveux entre ses dents.
J’eus envie de tout ranger.
Cette envie me dégoûta.
Une reine accusée ne se mettait pas à plier son linge devant ceux qui l’accusaient.
— Dans la chambre royale.
L’officier baissa encore les yeux.
Mirelda, elle, resta immobile.
Adrien ne m’offrit ni douceur ni détour.
— Avant ou après que le roi a bu ?
Je souris.
Mal.
— Vous voulez que je me souvienne comme une épouse ou comme une suspecte ?
— Comme celle qui était là quand mon frère…
Il s’arrêta. Sa main se referma une seconde sur le bord de la table.
— Quand le roi respirait encore.
Voilà.
Il y avait donc un frère sous le prince.
Je regardai la fiole au lieu de le regarder lui. C’était plus simple que de voir sa douleur et de me rappeler qu’elle pouvait me condamner.
— Il a bu après le toast privé. Une gorgée. Peut-être deux. Je me souviens surtout du bruit de la coupe quand il l’a reposée.
— Dans quelle coupe ?
— Argent noirci. Le pied était large.
Je fermai les yeux une seconde.
— Il y avait une fêlure près du bord. Je l’ai sentie sous mon pouce.
Adrien tourna la tête vers l’officier.
— Où est la coupe ?
L’officier cligna des yeux.
— À l’autel funéraire, Monseigneur. Elle a été portée avec les objets de la nuit royale.
Mirelda parla avant moi.
— Non.
Un seul mot.
Sa main remonta vers sa manche. L’aiguille cachée devait lui piquer la peau, parce que ses doigts se crispèrent.
Elle ne me regarda pas.
C’était peut-être sa manière de ne pas paraître complice.
Tous les regards tombèrent sur elle.
Elle baissa la tête, mais ne retira rien.
Adrien se tourna vers elle.
— Expliquez.
Mirelda avala sa salive.
— La coupe portée à l’autel n’était pas celle de la chambre.
L’officier serra la mâchoire.
— Vous n’êtes qu’une dame de chambre.
— Justement, dit-elle plus bas. Je… je lave les draps, Monseigneur. Je vois ce que les autres font semblant de ne pas voir.
Même l’officier cessa de respirer trop fort.
Adrien aussi, peut-être.
Une lueur dure traversa son regard.
— La différence, Mirelda.
Elle se crispa à son prénom dans sa bouche.
— La coupe de l’autel avait une anse lisse. Celle de la chambre avait une fêlure près du bord, comme Sa Majesté vient de le dire. Et son pied accrochait le tissu. Je m’en souviens parce qu’elle a tiré un fil du drap.
Adrien revint à l’officier.
— Faites apporter la coupe de l’autel. Maintenant.
L’officier hésita.
Ma paume pulsa.
Pas assez pour une brûlure nouvelle.
Juste assez pour que je surveille sa bouche.
— Monseigneur, la procédure exige que…
— La procédure exige que vous obéissiez au prince qui vient d’empêcher cette preuve de quitter la pièce.
L’officier s’inclina.
— Oui, Monseigneur.
Il fit signe à un garde. Celui-ci sortit après un regard d’Adrien. La porte se referma aussitôt.
L’attente s’étira.
Le poison restait sur la table. Mes robes restaient ouvertes. Ma main continuait de brûler.
Dans ma tresse, l’alliance tirait lentement sur une mèche, comme si le mort s’impatientait aussi.
Adrien reprit :
— Revenons à la nuit.
— Quelle délicatesse.
— Vous préférez que la Cour Noire pose ces questions ?
Je me tus.
Non.
Je ne préférais pas.
Je voyais déjà Séraphine poser la même question devant vingt voiles noirs. Combien de coupes, ma fille ? À quelle main ? Sur quel drap ?
Non.
Adrien tranchait.
La Cour Noire, elle, éplucherait.
— Évariste a-t-il bu de votre main ?
— Non.
— Avez-vous touché la coupe ?
Je revis mes doigts sur l’argent.
La fraîcheur du métal.
La main d’Évariste frôlant la mienne.
Pas tendrement.
Comme on vérifiait qu’une pièce importante n’avait pas glissé hors du plateau.
— Oui.
L’officier releva la tête.
Je le sentis déjà se réjouir.
— Pour la lui donner ? demanda Adrien.
— Pour la déplacer.
— Pourquoi ?
Parce qu’Évariste m’avait dit : pas celle-ci.
Je me figeai.
Le souvenir revint en morceaux.
Le plateau avait tremblé quand on l’avait posé. Un tintement très fin. Puis le reflet de deux bords d’argent dans le vin sombre.
Deux lunes sur du rouge.
Non.
Deux coupes.
Sa main sur mon poignet.
Pas celle-ci.
Puis son sourire.
Puis lui, prenant l’autre coupe.
Je n’avais pas compris.
Ou je n’avais pas voulu comprendre.
Adrien remarqua mon silence.
— Isaline.
Je serrai les doigts avant de me souvenir que ma main était déjà une preuve.
— Il y en avait deux.
Mirelda tourna brusquement la tête vers moi.
Adrien ne cilla pas.
— Deux coupes.
— Sur le plateau. J’ai cru que c’était une coutume.
— Qui l’a apporté ?
Je cherchai.
Des manches blanches.
Une tête baissée.
Une odeur de cire.
— Un serviteur du palais. Je n’ai pas vu son visage.
— Pratique.
— Je sais.
— Et Évariste a choisi laquelle ?
— Pas celle que je lui ai tendue.
Le silence devint plus lourd.
Les gardes regardèrent enfin autre chose que la fiole.
Adrien s’approcha encore.
Il parla plus bas.
— Pourquoi ne pas l’avoir dit avant ?
Je ris, mais le son se cassa.
— Avant quoi ?
Ma voix dérapa sur le mot.
— Avant le cadavre ? La fouille ? Avant que votre officier mente avec mon poison sur la table ?
Sa mâchoire se durcit.
— Vous accusez un officier royal de mensonge.
— Non. Je dis que ma peau l’a fait avant moi.
— Ce n’est pas une preuve.
— Le poison non plus, s’il a été posé par quelqu’un d’autre.
Il ne répondit pas.
Cette fois, il ne pouvait pas.
On frappa discrètement à la porte.
Adrien fit signe.
Le garde entra avec un linge noir dans les mains. Sous le tissu, le métal tinta une fois.
Je le reconnus avant de voir la coupe.
Il la déposa sur la table.
Quand le tissu s’ouvrit, la coupe apparut.
Argent noirci.
Pied large.
Anse lisse.
Mirelda inspira.
— Ce n’est pas celle de la chambre.
Adrien la prit.
L’examina.
Puis son pouce s’arrêta sous le pied.
Je le vis avant qu’il parle.
La gravure.
Il retourna lentement la coupe.
Sous le pied, là où personne ne regardait pendant un toast, des mots fins mordaient l’argent.
Mon cœur tapa une fois.
Puis plus rien.
Dans ma bouche, le goût du vin d’hier revint, amer, impossible.
Adrien lut à voix basse :
— Par ma main, le roi boira son dernier sommeil.
Il ne releva pas tout de suite les yeux.
Son pouce resta posé sur la gravure, comme s’il pouvait la salir assez pour la rendre moins lisible.
Puis il retira sa main.
Trop tard.
Il l’avait lue.
Moi aussi.
L’officier oublia de baisser les yeux. Sa bouche s’entrouvrit, presque souriante.
Voilà.
Il attendait ce moment.
Ma paume brûla d’un seul coup.
Pas à cause de la phrase.
À cause de la joie qu’il retenait mal.
Mirelda devint blanche.
Moi, je regardai mon nom.
Isaline de Morvan.
Gravé sous la phrase.
Net.
Soigné.
Quelqu’un n’avait pas seulement caché du poison chez moi.
Quelqu’un avait pris mon nom, ma main, mon silence, et les avait glissés sous une coupe pour parler à ma place.
Adrien posa la coupe devant moi.
— Est-ce votre écriture ?
— Non.
— Votre serment ?
Je levai les yeux vers lui.
— Si j’avais voulu le tuer, je n’aurais pas laissé mon nom sous la coupe.
Ma bouche était sèche. Je détestai qu’on puisse l’entendre.
— Je suis peut-être beaucoup de choses, Monseigneur. Pas stupide.
— Répondez.
— Non.
Le mot sortit froid.
Il ne trembla pas.
Ma main non plus.
Pour une fois, ce fut presque une victoire.
Adrien regarda la coupe.
Puis ma paume.
Puis l’officier.
— Sortez.
L’officier se raidit.
— Monseigneur ?
— Sortez. Attendez derrière la porte. Vous aussi.
Les gardes hésitèrent.
— Tous.
Mirelda baissa la tête et recula.
Je retins un mouvement.
Je ne voulais pas qu’elle parte.
Je ne voulais pas non plus qu’elle voie davantage.
Quand la porte se referma, il ne resta que nous deux.
Adrien.
Moi.
Le poison.
La coupe.
Et le mort coincé dans mes cheveux.
Adrien posa ses deux mains sur la table.
— À partir de cet instant, personne ne vous interroge sans moi.
Je le fixai.
— Vous m’arrêtez ?
— Non.
— Vous me sauvez ?
— Non plus.
Au moins, il avait la décence de ne pas mentir.
Il releva les yeux.
— Je deviens votre protecteur judiciaire.
Derrière lui, la porte resta fermée. J’entendis un garde déplacer son poids d’un pied sur l’autre.
Voilà donc sa protection : une pièce close, deux preuves sur la table, et son nom posé sur ma cage.
Je regardai la coupe. Sous l’argent noirci, mon nom brillait plus fort que le poison.
— Quel joli nom pour une cage.
Adrien posa la coupe entre nous.
— Alors survivez-y, Votre Majesté.

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