Chapitre 4 — Le prince qui ne ment pas
Ma main ne brûla pas quand Adrien me promit une cage.
Ce fut cela qui me troubla.
Pas la porte fermée. Pas le poison. Pas la coupe gravée.
Ma peau.
Elle aurait dû brûler. J’attendis la morsure, presque par habitude.
Rien.
Adrien venait de m’enfermer.
Ma peau, elle, se tut.
Il posa la coupe entre nous.
— Vous m’écoutez ?
Je relevai les yeux.
— Je vous survivais. C’est presque pareil.
Il ne sourit pas.
Ses mains encadraient l’argent noirci. Il ne touchait pas la gravure, mais son pouce frôla le pied de la coupe, une fois, comme s’il voulait vérifier qu’elle était bien réelle.
Ongles courts. Phalanges abîmées. Une entaille blanche près du pouce.
Des mains faites pour tenir une arme.
Pas une preuve.
— À partir de maintenant, dit-il, vos appartements restent sous scellés.
— Charmant. Une prison avec mes propres draps.
— Vos déplacements seront contrôlés.
— Par vous ?
— Par moi, ou par deux gardes que je choisirai.
— Mes lettres ?
— Retenues jusqu’à vérification.
Ma mâchoire se serra.
La fiole touchait encore presque la lettre de mon père. L’encre de son nom me semblait plus lourde qu’avant.
— Mes servantes ?
— Conservées. Surveillées.
— Mes repas ?
— Goûtés.
— Mes fenêtres ?
— Fermées de l’extérieur.
Là, je relevai les yeux.
Les fenêtres.
Bien sûr.
On ne craignait jamais autant la fuite d’une femme que lorsqu’on prétendait la protéger.
Je regardai les rideaux. Derrière, les fenêtres étaient encore là, mais elles ne m’appartenaient plus. Même l’air devrait passer par Adrien.
Je pensai à Mirelda derrière la porte. À son aiguille cachée dans sa manche. À son silence qui m’avait protégée, ou qui l’avait sauvée elle-même.
Je ne savais toujours pas lequel.
— Vous êtes généreux.
— Je suis pratique.
Je pressai ma paume contre le bord de la table, presque malgré moi.
La brûlure ne vint pas.
Il le croyait vraiment.
Je détestai que mon corps lui donne raison.
— Et si je refuse votre protection ?
— Vous ne pouvez pas.
— Voilà au moins une réponse honnête.
— Je n’en donne pas d’autres.
Je regardai sa bouche.
Les menteurs ajoutaient des dorures aux phrases. Adrien ne dorait rien. Il posait une pierre, puis une autre. Chez les Morvan, les murs fissurés tenaient parfois mieux que les promesses.
Cela ne les rendait pas moins froids.
— Vous me croyez innocente ?
Il ne prit même pas le temps de paraître délicat.
— Non.
Aucune brûlure.
Je souris à peine.
— Vous me croyez coupable ?
— Pas assez proprement.
Un rire me monta dans la gorge.
Il mourut avant de sortir.
Pas assez proprement.
Même ma culpabilité ne lui convenait pas.
— Expliquez.
— Trop de preuves. Trop vite. Trop bien placées. Un coffret à votre ancien sceau. Une fiole dans vos affaires. Une coupe gravée avec une phrase qui accuse mieux qu’un témoin dressé.
Il baissa les yeux vers l’argent noirci.
— Une meurtrière prudente ne signe pas ses objets.
— Et une meurtrière stupide ?
— Ne survivrait pas trois heures à cette cour.
J’aurais dû prendre cela pour un compliment.
Je m’en abstins.
— Donc je suis innocente parce que je ne suis pas idiote ?
— Vous êtes vivante parce que je ne vous crois pas idiote.
Ma main resta froide.
Encore.
Je ne savais pas quoi faire d’un homme qui ne mentait pas. On ne pouvait pas le prendre en faute. On pouvait seulement attendre qu’il décide où poser la lame.
L’alliance d’Évariste tira dans ma tresse. Une épingle céda d’un millimètre. Pas assez pour tomber. Assez pour me piquer le cuir chevelu.
Même mort, Évariste m’obligeait encore à tenir la tête droite.
Adrien remarqua mon mouvement.
— Votre nuque vous fait mal ?
Je m’immobilisai.
Trop vite.
Erreur.
Ses yeux accrochèrent ma tresse.
Pas longtemps.
Assez.
— Tout me fait mal, Monseigneur. Soyez plus précis.
— Je le serai quand vous cesserez de cacher des choses dans vos réponses.
— Vous préférez que je les cache ailleurs ?
La phrase sortit trop vite.
Mauvaise idée.
Ses yeux revinrent aussitôt à ma tresse.
Puis à mon visage.
— Posez votre main sur la table.
Je ne bougeai pas.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle réagit aux serments.
— Aux mensonges sous serment.
Il inclina à peine la tête.
J’avais dit trop.
— Donc l’officier a menti.
— Ma peau le pense.
— Et vous ?
— J’ai appris à faire confiance à la douleur. Elle invente moins que les nobles.
Adrien contourna lentement la table.
Je le suivis des yeux.
Il ne marchait pas comme un homme dans une chambre de femme. Il marchait comme dans un couloir de guerre. Chaque pas avait un usage.
Quand il arriva près de moi, je sentis le cuir froid, le métal, et quelque chose de plus discret.
De la pluie.
Ou de la fatigue.
— Votre main.
Je la posai enfin sur la table.
Entre la fiole et la coupe.
Le bois était froid sous ma paume. La marque noire paraissait plus sombre contre la surface claire. Je détestai qu’elle ait l’air d’une preuve bien rangée.
Mon annulaire restait engourdi.
Une veuve qui ne sentait plus son doigt d’alliance : la cour trouverait sûrement cela poétique.
Moi, je trouvai cela mauvais signe.
Adrien se pencha.
Il ne toucha pas.
Il regarda.
— Cela vous arrive souvent ?
— D’être accusée de régicide ? Non. La matinée est nouvelle.
— Isaline.
Mon prénom, encore.
Je détestai qu’il soit plus efficace que mon titre.
— Les marques, reprit-il.
— Quand un serment se brise près d’un symbole assez lourd pour l’entendre.
— Assez lourd comment ?
Je regardai la coupe.
Mauvais réflexe.
Adrien suivit mon regard.
— Anneau. Couronne. Autel. Tombe.
Je me tus.
Voilà.
Je venais de lui donner une carte en voulant cacher le pays.
— Portrait royal ? demanda-t-il.
Cette fois, je levai les yeux.
Il le vit.
Bien sûr qu’il le vit.
— Intéressant, murmura-t-il.
— Pour vous, peut-être.
— Pour l’enquête.
— Vous comptez classer mes brûlures avec les autres pièces à conviction ?
Il approcha la main.
Pas assez pour toucher.
Assez pour que ma peau se souvienne qu’elle pouvait être prise.
— Ne touchez pas.
Il s’arrêta aussitôt.
Je détestai ça.
Chez les Morvan, un non servait surtout à mesurer combien de pression il fallait ajouter. Adrien, lui, s’arrêta.
Une brutalité aurait été plus simple à haïr.
— Je n’ai pas besoin de vous forcer pour obtenir ce que je veux, dit-il.
Ma paume ne brûla pas.
— Voilà une phrase inquiétante.
— Elle est vraie.
— C’est ce qui la rend inquiétante.
Derrière la porte, un garde changea de position. Un froissement d’armure. Un souffle de cuir.
Je n’oubliai pas qu’il était là.
C’était sans doute le but.
Adrien se redressa.
— Vous me signalerez chaque brûlure liée à cette enquête. Vous ne parlerez plus seule à un témoin. Vous ne provoquerez plus un officier devant une fiole de poison.
Je le regardai.
— Non.
Il se tut.
Enfin, un silence qui ressemblait à une surprise.
— Non ?
— Je répondrai quand cela me gardera vivante.
Je baissai les yeux vers ma main.
— Et je ne vous donnerai pas une corde simplement parce que vous la demandez poliment.
Adrien garda le visage fermé.
Puis il baissa les yeux vers la coupe et la tourna d’un quart de cercle.
Voilà.
Il venait de me déplacer dans son esprit.
— Si vous êtes coupable, dit-il, je vous livrerai moi-même au jugement.
J’attendis.
Une seconde.
Deux.
Rien.
La brûlure ne vint pas.
Je voulus que cela me soulage.
À la place, mon ventre se serra.
— Vous dites cela à toutes les femmes que vous protégez ?
— Je ne protège pas toutes les femmes accusées d’avoir tué mon frère.
Le mot frère sortit sans déraper.
Il s’était repris.
Il s’était refermé.
— Et si l’assassin porte votre nom ?
Il ne cilla pas.
— Alors je le livrerai aussi.
Ma paume resta froide.
Pas apaisée.
Froide.
Je découvris qu’une vérité pouvait faire plus mal qu’un mensonge.
— Même Séraphine ?
Cette fois, sa main cessa de bouger près de la coupe.
Une seule seconde.
Assez pour que je sache où appuyer.
Adrien posa les yeux sur l’argent noirci.
— Ne prononcez pas ce nom sans savoir ce que vous êtes prête à perdre.
— Ce n’est pas une réponse.
— C’en est une.
— Ce n’est pas un serment.
Il releva les yeux vers moi.
— Si la Reine-Mère a tué Évariste, je la traînerai devant le Tribunal moi-même.
Rien.
Pas une brûlure.
Pas une piqûre.
Mon annulaire, lui, revint à la vie d’un coup, douloureux, inutile.
Je détestai que mon corps choisisse ce moment pour croire Adrien.
Lui aussi comprit ce que je venais de tester.
— Satisfaite ?
— Non.
Ma voix sortit plus basse que prévu.
— Vous ne mentez pas. C’est très impoli.
Pour la première fois, quelque chose approcha presque un sourire au bord de sa bouche.
Presque.
Puis on frappa à la porte.
Trois coups.
Lents.
Pas ceux d’un garde.
Avant même que la porte s’ouvre, je sentis l’odeur de cendre froide qu’on mettait dans les coffres de deuil pour empêcher les étoffes de jaunir.
Adrien se tourna avant moi.
— Qui ?
Une voix de femme répondit, mate et âgée :
— La Cour Noire.
Même la fiole parut plus sombre sur la table.
Adrien regarda la porte comme s’il pouvait la tenir fermée par la seule force de sa volonté.
Mais certaines portes n’appartenaient pas à la Cour d’Or.
— Entrez.
La femme qui apparut portait un voile noir court, bordé d’argent terne. Pas Séraphine. Plus vieille, oui, mais pas fragile. Ses gants étaient poudrés de gris au bout des doigts.
Quand elle inclina les mains, un bracelet noir glissa contre son poignet.
Le bruit me ramena à la salle funéraire avant même que je voie le tissu.
Dans ses mains reposait une étoffe pliée.
Grise.
Pas le gris noble de l’argent.
Le gris du linge qu’on avait trop lavé, des cendres froides, des choses qu’on gardait faute de pouvoir jeter.
Ma salive disparut.
Mon corps reconnut l’humiliation avant que mon esprit lui trouve un nom.
La veuve s’inclina à peine devant Adrien, puis devant moi.
— Par volonté de Sa Majesté la Reine-Mère, Isaline de Morvan sera conduite avant le crépuscule au Tribunal du Voile.
Elle déplia le tissu.
Il ne fit aucun bruit.
C’était donc ainsi qu’elles condamnaient : sans éclat, sans lame, avec quelque chose d’assez doux pour qu’on ait honte de le craindre.
— Le Voile gris est réclamé.
Adrien ne bougea pas.
Moi non plus.
Dans ma tresse, l’alliance d’Évariste tira doucement sur une mèche. Comme s’il voulait me rappeler qu’il m’avait choisie pour survivre à sa mort, pas pour respirer entre deux murs.
La veuve me tendit le tissu.
Je ne le pris pas.
Pas encore.
— Le Voile gris protège la reine veuve, dit-elle.
Je regardai Adrien.
Puis la porte.
Puis le tissu.
Le bord du voile touchait presque mes doigts. Il paraissait doux. Je savais déjà qu’il gratterait.
Pas la peau d’abord.
La place qu’il me restait dans cette cour.
— Encore une protection, murmurai-je.
Ma voix sortit presque calme.
— Vous avez beaucoup de mots pour dire prison.
La vieille veuve ne sourit pas.
— Celui-ci vous ira avant la nuit.
Adrien pouvait fermer les portes de la Cour d’Or.
Séraphine venait d’ouvrir celles de la Cour Noire.

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