Chapitre 5 — Le Voile gris

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La vieille veuve me tendit le Voile gris.
Mes mains restèrent contre ma robe.
Chez les Morvan, on m’avait appris très tôt à tendre les doigts quand une femme plus âgée exigeait quelque chose : un gant, une bague, une obéissance.
Ici, la Cour Noire ne m’arrachait pas la voix.
Elle attendait que je la lui présente.
Le tissu reposait sur les paumes poudrées de gris de la vieille femme.
Le tissu paraissait doux. Ma brûlure, elle, le reconnaissait autrement.
Je ne le pris pas.
Pas encore.
Adrien le remarqua.
La veuve aussi.
Elle lissa un pli du voile avec son pouce avant de parler. Pas par nervosité. Par habitude.
Son bracelet noir glissa contre son poignet avec un petit bruit sec.
Le même que celui de Séraphine dans la salle funéraire.
Même absente, la Reine-Mère trouvait encore le moyen de toucher la pièce.
— Sur quel fondement ? demanda Adrien.
Ysambre tourna vers lui son visage sans hâte.
— Sur celui du deuil.
— Je suis son protecteur judiciaire.
— Alors protégez son corps, Monseigneur. Sa voix entre ici sous notre garde.
Ma langue se colla à mon palais.
Voilà donc où elles voulaient poser le voile.
Pas sur mes cheveux.
Sur ma bouche.
Adrien se tut.
Une seconde de trop.
La vieille veuve revint à moi.
— Dame Ysambre, gardienne du premier seuil. Sa Majesté la Reine-Mère réclame que vous soyez conduite au Tribunal du Voile avant le crépuscule.
— Réclame, répétai-je.
Le mot avait mauvais goût.
Ysambre baissa les yeux vers le tissu.
— Les femmes sans voile sont faciles à déchirer.
— Et celles sous voile ?
Ysambre regarda ma bouche, pas mes yeux.
— Celles-là apprennent à ne pas offrir de prise.
Adrien fit un pas.
— Elle ne sort pas seule.
— Elle ne sera pas seule.
— Je viens.
Cette fois, Ysambre le regarda vraiment.
Pas comme un prince.
Comme une porte placée au mauvais endroit.
— Vous marcherez jusqu’au seuil. Pas au-delà.
Voir Adrien arrêté par une vieille femme aurait dû me plaire.
Pourtant, quelque chose se crispa en moi.
La cage d’Adrien avait au moins des barreaux.
Celle-ci changeait de forme pendant que je la regardais.
Je tendis enfin la main.
Le voile toucha mes doigts.
Doux.
Trop doux.
Le fil rêche accrocha ma brûlure.
Ma main se replia d’elle-même.
Je la rouvris.
Lentement.
Pour qu’Ysambre voie bien que ce geste m’appartenait encore.
Elle le vit.
Elle ne dit rien.
Dans ma tresse, l’alliance d’Évariste tira sur une mèche.
Je gardai la tête droite.
On me conduisit hors de mes appartements.
Le couloir n’avait pas bougé.
Pourtant, chaque pierre semblait savoir avant moi ce que le gris signifiait.
Les gardes se redressèrent quand le voile apparut. Les serviteurs baissèrent les yeux plus vite qu’avant. Une très jeune femme de chambre serra un plateau contre elle ; les tasses tremblèrent, mais elle ne les regarda même pas.
Elle regarda le tissu.
Pas moi.
Je ne portais pas encore le Voile gris.
Pourtant, on avait déjà cessé de me regarder au-dessus du menton.
Un page déboucha d’une galerie. Il plia le genou, s’arrêta au milieu du geste, puis baissa seulement la tête.
— Votre…
Le titre mourut dans sa bouche.
Voilà donc ce que j’étais devenue : une phrase qu’on n’osait plus finir.
Adrien marchait à ma gauche. J’entendais ses bottes une demi-seconde après les miennes.
Assez près pour que les autres le voient.
Pas assez pour que son manteau touche le voile.
— Vous pouvez encore refuser, dit-il à voix basse.
Je ne tournai pas la tête.
— Non.
— Isaline.
Mon prénom avait moins de place ici.
— Je peux seulement choisir le prix de mon accord.
— Vous ignorez ce qu’elles vont prendre.
— Elles vont prendre ce qui leur sert.
Je serrai le tissu entre mes doigts.
— Ma voix, cette fois.
Il ne répondit pas.
Bien.
Une réponse m’aurait peut-être donné envie de le croire.
Ysambre ralentit devant un escalier étroit que je n’avais jamais remarqué. Pas de marbre clair. Pas de rampe dorée. De la pierre noire, usée au centre par des pas anciens.
— Vous cachez toujours vos tribunaux sous les pierres ? demandai-je.
Ysambre ne me regarda pas.
— Les grandes entrées appartiennent aux gens qui ont besoin d’être annoncés.
Nous descendîmes.
L’air changea.
Moins de fleurs.
Plus de cire froide, de tissu ancien, de poussière propre, de cendre gardée dans des coffres.
L’alliance cogna contre une épingle.
Une fois.
Deux fois.
Je ralentis malgré moi.
Ysambre s’arrêta.
— Votre coiffure vous gêne ?
Ma nuque se raidit.
Adrien, derrière moi, ne bougea plus.
— Le deuil gêne toujours quelque part.
Ysambre approcha sa main.
L’alliance pesa soudain deux fois plus lourd dans ma tresse. Je l’imaginai tomber sur la marche noire, rouler jusqu’au pied d’Adrien, faire ce petit bruit d’or que personne ne pourrait oublier.
— Une mèche est mal prise.
Je reculai d’un demi-pas.
Trop vite.
Encore.
Adrien parla avant elle.
— Elle garde ses cheveux, dit Adrien.
Sa voix ne monta pas.
Elle durcit.
Ysambre tourna lentement la tête.
— La Cour Noire décide de ce qu’une veuve garde.
— Pas aujourd’hui.
Le silence tomba dans l’escalier.
Ma main ne brûla pas.
Adrien ne savait pas s’il pourrait tenir cette limite, mais il avait l’intention de la défendre.
C’était idiot.
Cela me troubla.
Ysambre retira sa main et remit le pli de son gant en place.
— Aujourd’hui, non.
Elle ne haussa pas le ton.
Elle n’en avait pas besoin. Les femmes comme elle savaient transformer un recul en promesse.
Nous arrivâmes devant deux portes basses, couvertes d’un tissu noir tendu sur le bois. Pas de poignée visible. Ysambre posa deux doigts sur la couture centrale.
— Le Tribunal du Voile reçoit Isaline de Morvan, reine veuve de Velrune, épouse d’un mort et suspecte sous protection.
Les portes s’ouvrirent sans bruit.
Je détestai déjà cette pièce.
Elle n’avait même pas la décence d’être grande.
Je m’attendais à des marches, à des trônes, à une hauteur suffisante pour excuser la cruauté.
La salle était basse.
Presque intime.
Des voiles couvraient les murs : gris, noirs, argentés, et quelques-uns d’un brun trop ancien pour être seulement du temps. L’un d’eux portait une reprise grossière près de l’ourlet.
Quelqu’un l’avait recousu après.
Après quoi, je préférai ne pas le savoir.
Au centre, pas de trône.
Seulement un cercle de chaises.
Certaines occupées par des veuves.
D’autres vides.
Sur une chaise vide, un gant reposait paume ouverte. Une alliance trop large entourait son pouce de tissu.
J’avais déjà vu ce genre de bagues : des hommes morts que les veuves continuaient de porter comme des permissions.
Les portraits étaient voilés.
Tous.
Je n’osai pas décider si c’était une grâce.
Ysambre m’amena au centre du cercle.
Adrien s’arrêta au seuil.
Il posa un pied sur la pierre noire du Tribunal. Une veuve baissa les yeux vers sa botte.
Il retira le pied.
La porte resta ouverte derrière lui.
Cela ne m’aida pas.
Une veuve au voile noir prit la parole. Maigre comme un cierge oublié trop longtemps.
— Isaline de Morvan. Veuve du lit nuptial. Accusée par preuve, protégée par titre, retenue par soupçon.
Lit nuptial.
Le mot me ramena une odeur de vin froid et de drap trop propre.
Je gardai les yeux ouverts.
Je voulus répondre.
Dire que les preuves mentaient. Que la coupe était trop parfaite. Que l’officier avait juré faux.
Ma langue prépara une phrase. Je la coinçai derrière mes dents.
Je mordis l’intérieur de ma joue.
Un goût de fer me monta dans la bouche.
Voilà ma première réponse sous le gris : du sang que personne ne voyait.
Ysambre posa le Voile gris sur ses paumes ouvertes.
— Sous le gris, votre corps demeure royal.
Un murmure d’approbation traversa les chaises.
— Votre parole devient suspecte.
Ma bouche s’ouvrit.
Adrien le vit depuis le seuil.
Ses yeux descendirent vers mes lèvres.
Pas un ordre.
Un avertissement.
Je refermai la bouche.
La première veuve inclina la tête.
— Une veuve grise ne témoigne pas sans voix reconnue.
La seconde n’avait presque plus de souffle.
— Elle n’accuse pas sans médiatrice.
La troisième sourit en parlant.
Ce fut elle que je détestai le plus.
— Elle ne réclame pas audience. Elle est appelée.
Je gardai ces règles.
Pas comme des chaînes.
Comme des clés dont je ne connaissais pas encore les serrures.
— Acceptez-vous la protection du Voile gris ? demanda Ysambre.
La question arriva propre, coiffée, parfumée.
Un piège de salon.
Si je disais non, j’étais une reine veuve sans voile, sans protection, exposée à toutes les mains du royaume.
Si je disais oui, je leur donnais ma voix.
Si je me taisais, elles appelleraient cela consentement.
Ma gorge me faisait mal à force de retenir ce que je pouvais dire.
Alors je choisis le seul geste qu’elles ne pouvaient pas encore corriger.
Je ne leur donnai pas ma voix.
Je leur prêtai mon silence.
La différence était mince.
Elle était à moi.
Je me tus.
Ysambre hocha la tête.
— Le silence accepte.
Bien sûr.
La Cour Noire savait traduire ce qui l’arrangeait.
Deux veuves approchèrent.
L’une prit le voile. L’autre retira de mes épaules le pan clair de ma robe de deuil.
Le pan glissa. L’air froid toucha aussitôt ma nuque.
Une couture accrocha une seconde ma broche Morvan, puis céda.
Il emporta la dernière couleur qu’on m’avait laissée.
La veuve maigre parla encore.
— Sous le gris, vous serez tolérée aux passages, interdite aux décisions, observée aux audiences et corrigée en public si votre silence offense.
Corrigée.
Le mot avait la voix de ma mère.
Corrige ta nuque, Isaline. Corrige ta main. Corrige ce visage avant qu’on l’utilise contre toi.
Ma gorge se serra.
Pas de peur.
De rage.
Je sentis Adrien bouger au seuil.
Une veuve l’arrêta d’un regard.
Ysambre s’approcha avec le voile.
Le tissu sentait la cendre froide et l’armoire fermée.
— Baissez la tête.
Non.
Le mot me traversa si fort que ma paume picota.
Je ne le dis pas.
Je baissai la tête d’un rien.
Pas assez pour m’incliner.
Assez pour survivre.
Ysambre posa le voile.
Le tissu tomba sur mes cheveux, ma nuque, mes épaules.
Il trouva aussitôt l’épingle qui cachait l’alliance.
Le métal tira.
La douleur me traversa le cuir chevelu.
Je ne bougeai pas.
Le gris descendit devant mes yeux.
Le monde se décolora.
Adrien devint une silhouette plus sombre au seuil.
Les veuves devinrent des taches noires.
Moi, je devins supportable.
Voilà ce que faisait le Voile gris.
Il ne me cachait pas.
Il rendait ma présence plus facile à tolérer.
— Relevez la tête, dit Ysambre.
Je le fis.
Le tissu gratta à l’endroit exact où l’alliance d’Évariste touchait ma nuque.
Toujours la nuque.
L’endroit parfait pour corriger quelqu’un sans salir ses mains.
Une coupe d’eau fut placée devant moi.
La veuve maigre reprit :
— Buvez. Vous entrez sous protection.
Je regardai le bord de la coupe.
Pas de fêlure.
Pas d’argent noirci.
Mon corps, lui, ne fit pas la différence. Il se souvint avant moi.
Je ne ris pas.
Ce fut une grande victoire.
Adrien regarda la coupe aussi.
Sa main se ferma.
— Elle ne boira rien qui n’ait été goûté, dit-il depuis le seuil.
Plusieurs voiles se tournèrent vers lui.
Ysambre ne sembla pas surprise.
— Le protecteur judiciaire peut goûter.
Un murmure traversa le cercle.
Adrien s’avança d’un pas.
Les veuves le laissèrent faire.
Pas parce qu’il commandait.
Parce que cette exception les amusait.
Il prit la coupe, but une gorgée, puis me la tendit. Une goutte resta au bord, là où sa bouche venait de passer.
Nos doigts ne se touchèrent pas.
Il fit attention.
Ce fut presque pire.
Je bus.
L’eau avait un goût de métal et de poussière.
— Isaline de Morvan porte désormais le Voile gris, dit Ysambre. Son corps est protégé par la Cour Noire. Sa parole demeure au seuil jusqu’à nouvel ordre.
Au seuil.
Donc à elles.
Une des veuves âgées pencha la tête.
— Qu’elle apprenne vite à se taire proprement.
Je gardai les yeux sur elle.
Je souris à peine sous le voile.
Pas assez pour qu’on me punisse.
Assez pour qu’elle sache que je l’avais entendue.
Ysambre me raccompagna vers la sortie.
Quand je passai devant Adrien, je ne le regardai pas.
Pas encore.
Je ne voulais pas qu’il voie ma rage avant que je sache quoi en faire.
Au seuil, Ysambre se pencha vers moi.
Son voile sentait la cendre froide.
Sa voix n’était pas cruelle.
C’était pire.
Elle était presque lasse.
— Tenez votre tête droite, petite reine.
Le tissu gratta ma nuque.
— Le Voile gris finit souvent rouge.
Je m’arrêtai une seconde.
Adrien avait-il entendu ?
Je ne me retournai pas.
Je ne lui offris pas mon visage.
Le voile frotta contre ma bouche quand je respirai.
Le Voile gris me protégeait de la mort.
Ysambre venait de me prévenir qu’il savait très bien y conduire.

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