Chapitre 6 — Le témoin aux lèvres sèches

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Le premier mensonge qu’on m’offrit sous le Voile gris avait les lèvres fendues.
Le garçon se tenait devant la coupe du roi, les mains jointes. Ses épaules montaient trop haut, comme s’il attendait un coup.
Il essaya d’humidifier sa bouche.
Rien.
Alors seulement, il prononça mon nom.
Nolven.
Échanson du service de nuit.
Dix-sept ans, peut-être. Il avait encore ce visage qu’on giflait plus facilement qu’on ne l’écoutait.
Son uniforme brun flottait aux poignets. Les manches avaient été reprises à la hâte, avec un fil plus clair. Ses doigts étaient rouges d’eau froide, de vin acide, de savon bon marché. Un ongle était fendu jusqu’au rose.
Il ne ressemblait pas à un homme venu condamner une reine.
Il baissait tellement les épaules qu’il semblait chercher un endroit où ranger son corps. Même ses doigts disparaissaient à moitié dans ses manches.
Je détestai déjà cette audience.
La salle basse touchait presque le Tribunal du Voile. Elle sentait l’encre fraîche, la cire froide et le tissu gardé trop longtemps plié. Trois veuves. Deux gardes. Adrien près de la porte.
La plume du greffier grattait déjà le papier.
C’était presque insultant.
Et, sous une cloche de verre, la coupe.
Argent noirci.
Anse lisse.
La fausse.
Sous la cloche, l’argent avait été frotté jusqu’à perdre toute odeur. Il restait même une trace de chiffon près du pied.
Une preuve lavée soigneusement paraissait toujours plus honnête.
Ysambre se tenait à ma droite.
— Nolven d’Ors, échanson du service de nuit, dit-elle. Vous êtes appelé à confirmer votre déposition devant la coupe du roi défunt.
Nolven baissa la tête.
Ses lèvres se décollèrent avec peine.
Je remarquai le bruit avant les mots.
Un petit son sec.
Peau contre peau.
Il avait besoin d’eau.
Une carafe reposait près du greffier, pleine jusqu’au col. Personne ne la poussa vers lui.
— Approchez, ordonna une veuve au voile noir.
Il avança.
Un pas.
Puis un autre.
Ses yeux glissèrent vers la porte derrière moi. Pas vers moi. Pas vers Adrien.
Il ne cherchait pas mon pardon.
Il cherchait une sortie.
Le greffier poussa vers lui un petit anneau d’argent posé sur un coussin noir.
— Main droite.
Nolven obéit.
Ses doigts tremblèrent sur l’anneau.
La veuve au voile noir reprit :
— Vous jurez devant la coupe royale, devant l’anneau de service et devant le deuil de Velrune de dire ce que vous avez vu ?
Nolven ferma les yeux.
Une seule seconde.
— Je le jure.
Ma main ne brûla pas.
Pas encore.
Le serment seul ne mentait pas.
Ma paume attendait la suite.
Ysambre inclina la tête.
— Parlez.
Nolven rouvrit les yeux.
Ils étaient bruns, trop grands dans son visage maigre.
— La nuit de la mort du roi, j’étais affecté au service des boissons privées.
Sa voix râpa.
— Plus fort, dit le greffier.
Nolven tressaillit.
Je serrai mes doigts sous le voile.
Je refusai de plaindre quelqu’un qui venait m’enfoncer.
— J’étais affecté au service des boissons privées, répéta-t-il. Après le toast, j’ai vu Sa Majesté la reine près du plateau des coupes.
La brûlure traversa ma paume.
Brève. Noire. Précise.
Mon pouce se replia tout seul. Je l’écrasai contre ma robe avant que les veuves le voient.
Le Voile gris frotta ma bouche. Mon souffle le colla une seconde à mes lèvres.
Nolven continua :
— Elle se tenait assez près pour toucher la coupe royale.
La brûlure remonta jusqu’à mon poignet.
Je gardai la main ouverte sur ma robe.
Ne pas la fermer.
Surtout pas.
Une veuve grise, celle aux paupières jaunes, regardait déjà mes doigts.
Adrien, lui, regardait mon visage.
Pas ma main.
Mon visage.
Il savait seulement que mon corps venait de répondre avant moi.
Nolven retira sa main de l’anneau comme si l’argent l’avait mordu.
— Vous affirmez donc que la reine veuve a approché le plateau avant que le roi boive ? demanda la veuve noire.
— Oui.
La douleur pulsa.
Je pourrais le briser.
Là.
Une phrase suffirait.
Il mentait.
Ma peau le prouvait.
Mais le Voile gris reposait sur ma bouche, et tout le monde attendait que j’oublie son poids.
J’ouvris les lèvres.
Erreur.
La salle se tourna vers moi.
On ne me regardait plus comme une femme.
On regardait le voile faire son travail.
Adrien fit un pas.
Pas trop loin.
Pas trop près.
— Sa Majesté peut demander qu’une question soit portée.
La veuve noire le regarda.
— Si la gardienne du seuil l’accepte.
Ysambre ne me quittait pas des yeux.
— Quelle question souhaitez-vous prêter à ma voix ?
Prêter.
Sous le voile, mes dents se serrèrent assez fort pour réveiller le goût du fer.
Même ma défense ne sortait plus avec mon souffle. Elle passait par Ysambre. Par sa cendre, son rythme, ses silences.
Je regardai Nolven.
Ses lèvres étaient fendues au centre. Une ligne rouge y restait ouverte. Il avait une goutte de sueur au-dessus de la lèvre, mais pas assez de salive pour l’avaler.
Il évitait mes yeux avec une application presque scolaire.
J’aurais pu demander pourquoi il mentait.
Non.
Un garçon aussi sec ne répondrait pas à une question lancée comme une pierre.
Je baissai les yeux vers mes mains.
Puis vers la coupe.
— Demandez-lui s’il a vu ma main toucher la coupe, ou seulement mon corps près du plateau.
Un murmure traversa les veuves.
Ysambre ne sourit pas.
Mais son pouce lissa un pli de sa manche.
— Le seuil porte la question. Nolven d’Ors, avez-vous vu la main de la reine veuve toucher la coupe royale ?
Nolven pâlit.
Pas beaucoup.
Assez.
Sa langue passa sur sa lèvre fendue. Elle ne l’humidifia même pas.
— J’ai vu… assez.
Adrien tourna la tête vers lui.
— Ce n’était pas la question.
Nolven serra les doigts.
— J’ai vu Sa Majesté près du plateau.
— Quelle main ? demanda Adrien.
Le garçon cligna des yeux.
— Pardon ?
Adrien regarda la coupe avant de reprendre.
— Vous dites qu’elle était assez près pour toucher. Alors vous avez vu sa main. Droite ou gauche ?
Nolven regarda la coupe.
Puis la porte.
Encore la porte.
— Je ne sais pas.
Une veuve souffla :
— L’émotion peut troubler un témoin.
L’émotion.
Un tiroir commode : erreurs d’hommes, silences de femmes, mensonges d’enfants.
Adrien ne releva pas.
— À quelle distance étiez-vous ?
— Près de l’alcôve de service.
— Combien de pas ?
— Je…
Nolven avala.
Rien ne descendit.
— Cinq. Peut-être six.
Adrien regarda la coupe sous cloche.
— La chambre royale était éclairée comment ?
— Par les cierges.
— Combien ?
— Je ne les ai pas comptés.
— Pourtant vous avez vu assez.
La phrase resta basse.
Nolven vacilla comme si Adrien venait de retirer une marche sous lui.
La brûlure pulsait encore. Mais elle changeait. Elle n’était plus seulement dans ma paume. Elle tirait vers ma gorge, fine et mauvaise, comme un fil qu’on nouerait sous ma peau.
Je me redressai.
Nolven mentait.
Mais il mentait mal.
Pas comme les nobles.
Les nobles mentaient en vous regardant droit dans les yeux, pour prouver qu’ils possédaient encore la pièce.
Lui ne possédait même pas ses mains.
— Pourquoi regardez-vous la porte ? demanda Adrien.
La plume du greffier s’arrêta sur le papier.
Nolven cessa de respirer.
La veuve noire se raidit.
Ysambre, elle, ne bougea pas.
Je tournai lentement les yeux vers la porte.
Rien.
Deux gardes.
Un pan de mur.
Une tenture grise.
Et pourtant, Nolven la regardait comme si quelqu’un l’attendait derrière.
— Je ne regarde pas la porte, dit-il.
Cette fois, la brûlure frappa si fort que mes doigts se crispèrent.
Je les rouvris aussitôt.
Trop tard.
Adrien l’avait vu.
Ysambre aussi.
Nolven baissa la tête.
— Je demande pardon.
À qui ?
À moi ?
Aux veuves ?
À celui qui le tenait ?
Qui t’a envoyé ?
Le Voile gris frotta ma bouche.
Pas directement.
Je tournai la tête vers Ysambre.
— Le seuil peut-il demander au témoin de nommer la personne dont il a le plus peur dans cette pièce ?
Plusieurs veuves remuèrent.
La veuve noire se redressa.
— La reine veuve n’a pas à intimider un témoin.
Sous le voile, mon sourire devait à peine se voir.
— Je ne l’intimide pas. Je lui offre une occasion d’être précis.
Ysambre me fixa.
Longtemps.
Elle ne cligna pas des yeux. Elle avait déjà entendu trop de garçons mentir pour s’étonner d’un tremblement.
Puis elle parla :
— Nolven d’Ors, craignez-vous une personne présente dans cette pièce ?
Nolven ouvrit la bouche.
Sa langue colla à ses dents.
Rien ne sortit.
Enfin, il murmura :
— Non.
La brûlure ne vint pas.
Je me figeai.
Non ?
Il ne mentait pas.
Ce n’était donc pas quelqu’un dans cette pièce.
Adrien le comprit en même temps que moi.
Son regard fila vers la porte.
Vers les murs.
Vers ce qui n’était pas là.
Celui que Nolven craignait n’était pas dans la pièce.
Il n’en avait pas besoin.
La veuve noire frappa la table du bout des doigts.
— Le témoin a répondu.
— Mal, dit Adrien.
— Suffisamment.
Pour la première fois, sa mâchoire se tendit. Il n’avait pas le droit d’insister sans donner à la Cour Noire une raison de refermer la porte.
Ysambre inclina la tête.
— Le témoignage sera retenu comme partiel.
Partiel.
Le mot me donna presque envie de rire.
À Velrune, même un mensonge entrait au dossier s’il avait la politesse de ne pas se présenter tout entier.
Nolven recula.
Ses genoux menacèrent de céder. Personne ne bougea pour l’aider. Les veuves préféraient les témoins debout : ils avaient l’air plus responsables.
Je le regardai.
J’aurais dû le haïr.
Une partie de moi le fit.
Il venait d’ajouter son poids au dossier qui m’écrasait. Un poids maigre, tremblant, presque pitoyable.
Un poids tout de même.
Il recula encore. Ses doigts cherchèrent sa manche, la ratèrent, accrochèrent son col mal boutonné.
Quand il baissa la tête, le tissu glissa.
Juste d’un doigt.
Assez.
Sous la peau trop pâle de sa gorge, une ligne noire formait un cercle presque parfait.
Pas une ombre.
Pas une salissure.
Une marque.
Fine.
Serrée.
La ligne était plus sombre devant, juste sous la pomme d’Adam.
Comme un nœud.
Pas un collier.
Une laisse qu’on aurait jurée.
Mon souffle se bloqua sous le voile.
Nolven releva les yeux.
Il me vit voir.
Toute la peur de son visage changea de place.
Elle quitta ses lèvres.
Elle entra dans sa gorge.
Il mentait contre moi.
Et pourtant, à cet instant, je compris que quelqu’un l’avait déjà puni avant même de l’envoyer parler.
Il porta deux doigts à son col et le remonta d’un geste maladroit.
Trop tard.
Adrien n’avait peut-être pas vu.
Ysambre, si.
Je le sus à la manière dont son pouce cessa de lisser son gant.
La veuve noire déclara :
— Le témoin peut se retirer.
Nolven s’inclina.
Trop vite.
Il manqua de tomber.
Je ne dis rien.
Je ne pouvais pas.
Ou pas encore.
Mais dans ma main, la brûlure s’était calmée. Elle laissait une douleur sourde, presque utile.
Nolven mentait.
Mais quelqu’un l’avait attaché à ce mensonge par la gorge.

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