Chapitre 7 — La loi des cent jours

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On ne m’annonça pas que j’allais vivre.
On compta simplement les jours avant de pouvoir me tuer.
Cent perles noires reposaient dans une coupe de cendre. Ysambre en retira une, la posa devant moi, puis referma les doigts.
Il en restait quatre-vingt-dix-neuf.
La première était à moi.
Petite, froide, déjà lourde. Elle laissa un rond de cendre sur le bois, juste devant mes doigts.
Le bruit était minuscule.
Pourtant, un officier cessa de tourner sa bague. Un ministre leva les yeux. Quelqu’un toussa, puis s’arrêta aussitôt.
J’étais encore sous le Voile gris. Le tissu frottait contre ma bouche à chaque respiration. Survivre ne me rendait pas ma voix. Il prenait soin de me le rappeler.
Je compris avant qu’on parle.
Mon genou aussi : il céda d’un rien.
Je haïssais cette petite gratitude de chair.
Il suffisait donc qu’on repousse ma mort pour que mon corps ose appeler cela une faveur.
La salle du Conseil funéraire semblait avoir été conçue pour que les vivants y parlent déjà comme des morts. Elle sentait la cire froide, les fourrures humides et le bois ciré des sièges trop confortables.
La Cour d’Or remuait par petits signes : une manche tirée, une chaîne replacée, un murmure derrière une main.
La Cour Noire répondait autrement : un voile qu’on replaçait, un anneau qui restait immobile, une attente qui pesait.
Au centre, moi.
Entre les vivants qui voulaient me juger vite et les veuves qui préféraient me garder entière assez longtemps pour m’utiliser.
Adrien se tenait à ma gauche.
Pas assez près pour me protéger du regard des autres.
Assez près pour qu’on puisse l’accuser de le faire.
Séraphine, elle, était assise au fond.
Immobile.
Son voile tombait sans un pli sur ses épaules. Même le deuil, sur elle, semblait avoir reçu des ordres. Elle ne parlait pas encore. C’était sa manière préférée d’occuper une pièce : laisser les autres se salir avant de poser un gant propre sur le résultat.
Un homme de la Cour d’Or se leva.
Le chancelier.
Je ne retins pas son nom. Il posa ses papiers loin de la coupe de cendre, puis aligna leurs bords du plat de la main. Une bague trop serrée marquait la chair de son index. Il en essuya le bord avec son pouce avant de réclamer mon sang.
— Les preuves s’accumulent.
Sa voix était sèche.
Elle ne tremblait pas.
Il prononça chaque preuve avec soin, presque avec respect. Pas pour moi. Pour la netteté de son dossier.
— Une fiole dans les appartements de Sa Majesté. Une coupe gravée. Un coffret gravé de son ancien sceau. Et maintenant le témoignage d’un échanson du service de nuit.
Nolven.
Son nom disparut presque aussitôt.
Sur le registre, en revanche, son mensonge resta : échanson, service de nuit, plateau des coupes.
Je revis ses lèvres fendues. Son col mal boutonné. La ligne noire autour de sa gorge.
Je voulus parler.
Le Voile gris bougea contre ma bouche. Mon souffle l’avait rendu tiède.
Pas directement.
Même ma colère devait demander par où sortir.
Le chancelier continua :
— Le royaume ne peut pas attendre cent jours avec une reine accusée de régicide sous son propre toit.
Un murmure approuva du côté de la Cour d’Or.
Un officier, plus jeune, ajouta :
— Le peuple réclamera un coupable.
Je baissai les yeux vers mes mains.
Ma paume ne brûla pas.
Ils ne mentaient pas.
C’était presque pire.
Le peuple réclamerait vraiment un coupable. Il n’avait pas besoin qu’on lui donne le bon. Seulement un visage assez haut pour que la chute se voie.
Le chancelier se tourna vers les veuves.
— La Cour d’Or demande que le titre de reine veuve soit suspendu jusqu’au jugement.
Suspendu.
Comme un portrait qu’on couvrait en attendant de décider s’il fallait le décrocher.
Ysambre leva deux doigts.
La salle se tut.
Elle n’éleva pas la voix. Pourtant, le chancelier baissa les yeux vers sa bague avant de répondre.
— Une reine veuve ne se suspend pas.
Le chancelier serra la mâchoire.
— Même accusée d’avoir assassiné le roi ?
— Surtout accusée d’avoir assassiné le roi.
Un froid passa dans la salle.
Ysambre gardait la main près de la coupe de cendre, sans toucher aux perles restantes.
La perle posée devant moi restait seule.
Les quatre-vingt-dix-neuf autres attendaient dans la cendre.
— Une veuve royale appartient aux cent jours avant d’appartenir au bourreau.
Le mot traversa la table.
Bourreau.
Personne ne l’avait dit.
Tout le monde y pensait.
Adrien ne bougea pas, mais son attention changea. Il regarda Ysambre comme on regardait une lame qu’on croyait rangée.
Le chancelier répondit :
— Cette loi protège le deuil, pas le crime.
— Cette loi protège la couronne noire du désordre des hommes pressés.
La Cour d’Or remua sur ses bancs.
La Cour Noire, elle, ne bougea pas. Leurs anneaux restèrent immobiles sur leurs gants.
Je serrai mes doigts sur ma robe.
Mon corps respira un peu mieux avant que ma fierté puisse l’en empêcher.
Je ne mourrais pas aujourd’hui.
La pensée était minuscule.
Honteuse.
Vivante.
Puis une autre la suivit.
Ils avaient seulement choisi une mort plus lente.
Le chancelier désigna la coupe de cendre.
— Vous allez donc laisser cette femme porter un titre royal pendant cent jours ?
Pas Sa Majesté.
Pas la reine veuve.
Cette femme.
Sous le voile, je souris à peine. Il m’enlevait un titre avec la bouche parce que la loi l’en empêchait avec les mains.
Ysambre ne touchait toujours pas aux perles.
Elle énonça seulement la règle, froide, propre, définitive :
— Elle gardera son titre.
Un officier détourna les yeux.
— Elle ne pourra être exécutée.
La Cour d’Or se raidit.
— Ni remariée.
Là, quelqu’un souffla trop vite.
— Ni privée de son rang avant le centième jour de deuil.
Chaque phrase me rendit un peu de temps.
Aucune ne me rendit de l’air.
Un noble se leva brusquement du côté de la Cour d’Or.
— Depuis quand le frère du roi protège-t-il celle qui l’a tué ?
Cette fois, tout le monde regarda Adrien.
Lui ne regarda personne.
Il fixa la coupe de cendre, puis la fausse coupe sous verre, puis moi. Pas longtemps. Juste assez pour que je voie son visage se refermer.
Sa main se ferma une seconde, puis s’ouvrit.
— Depuis que la loi m’interdit de confondre vengeance et procédure.
La phrase tomba nette.
Sans chaleur.
Un murmure parcourut la Cour d’Or.
J’aurais dû être soulagée.
Je ne le fus pas.
Il n’avait pas dit que j’étais innocente.
Il avait dit qu’on n’avait pas encore le droit de me tuer.
À Velrune, on appelait parfois cela de la retenue. Surtout quand on tenait déjà la corde.
Le noble ricana.
— Votre frère est mort.
Adrien tourna enfin la tête vers lui.
— Je m’en souviens.
Deux mots.
Pas plus.
Ils suffirent à repousser le ricanement dans la gorge de l’homme.
Le Voile gris colla à mes lèvres quand j’inspirai.
Je voulais dire que Nolven portait une marque.
Je voulais dire que son serment était une corde.
Je voulais dire qu’on fabriquait les preuves avec des objets propres et des enfants morts de peur.
Mais ma parole demeurait au seuil.
Alors je restai droite.
Je mémorisai les visages.
Le chancelier et sa bague trop serrée.
L’officier jeune qui évitait ma main.
La veuve aux paupières jaunes.
Le noble qui avait souri au mot frère.
Ma bouche appartenait au seuil.
Pas ma mémoire.
Adrien baissa un peu la tête vers moi, sans me toucher.
— Vous gagnez du temps, murmura-t-il.
Je gardai les yeux sur la perle posée devant moi.
— Non.
Ma voix accrocha au tissu. Même murmurer ressemblait à une demande de permission.
— On vient de m’en vendre cent morceaux.
Il ne me regarda pas tout de suite.
— Alors ne les dépensez pas mal.
Il avait raison.
C’était précisément ce qui m’irritait.
Séraphine se leva enfin.
Aussitôt, les dos se redressèrent. Une manche se rabattit. Un officier cessa de gratter la table du pouce.
La salle ne devint pas plus calme.
Seulement plus présentable.
Elle descendit lentement les trois marches de son siège. Son voile noir glissa sur ses épaules. Son bracelet produisit ce petit bruit sec que je connaissais trop bien maintenant.
Ysambre inclina la tête.
La Cour d’Or aussi.
Même Adrien se raidit.
Séraphine ne regarda pas son fils vivant.
Elle me regarda, moi.
— Le royaume souffre.
Personne ne respira trop fort.
— Mon fils est mort. Sa couche royale est devenue une scène de crime. Sa veuve porte le gris. Et pourtant, la loi est claire.
Elle s’approcha de la table.
La perle noire posée devant moi ne bougea pas.
Séraphine la toucha seulement du bout de l’ongle.
— La loi ne sera pas brisée.
Pendant une seconde, mon corps osa la croire.
Puis elle sourit.
Presque.
Elle n’allait pas contester la loi.
Elle allait l’aiguiser.
— Cent jours, ma fille.
Ma fille.
Le mot toucha mon voile et trouva quand même ma peau.
— Cent jours pour que le royaume observe votre deuil.
La perle avança d’un souffle.
— Cent jours pour que chaque preuve soit entendue.
Encore.
— Cent jours pour que chaque silence soit pesé.
Ma gorge se serra.
Le voile colla à ma bouche. J’inspirai par le nez pour ne pas lui donner le plaisir de bouger.
Je ne vis plus des jours.
Je vis des tables, des témoins, des objets sous verre.
Adrien fit un mouvement minuscule.
Trop petit pour être une défense.
Assez pour que je le voie.
Séraphine aussi le vit.
— Durant ces cent jours, reprit-elle, Sa Majesté conservera son titre, son corps, ses appartements surveillés et son Voile gris.
Son regard descendit vers mes mains.
— Mais chaque journée de deuil donnera lieu à examen.
La Cour d’Or se tut.
La Cour Noire écouta.
Moi, je sentis le piège se refermer avec une patience admirable.
— Chaque témoin sera reçu.
Nolven.
— Chaque objet sera présenté.
La coupe.
— Chaque manquement au deuil sera noté.
Mes yeux secs.
Ma voix retenue.
Ma respiration même, s’ils trouvaient une façon élégante de l’accuser.
Séraphine poussa encore la perle noire.
Elle roula jusqu’au bord de ma main.
Je l’arrêtai du bout des doigts.
Elle cogna contre mon ongle. Une petite chose froide, ronde, presque tendre.
— Si vous êtes innocente, dit-elle, ces cent jours vous laveront.
Ma paume ne brûla pas.
Elle le croyait peut-être.
Ou la phrase était assez tordue pour devenir vraie d’une certaine manière.
Séraphine se pencha légèrement.
Son parfum sentait la violette fanée et la cire chaude.
— Si vous ne l’êtes pas, ils vous apprendront à tomber proprement.
Là encore, aucune brûlure.
Elle ne promettait pas.
Elle annonçait.
Mon corps comprit avant moi que ce serait pire.
Je regardai la coupe de cendre.
Quatre-vingt-dix-neuf perles noires y brillaient encore.
La centième était sous mes doigts.
Séraphine gardait les yeux sur moi.
Le bruit de sa voix était plus bas que celui de la perle.
— Cent jours, ma fille.
Son sourire ne trembla pas.
— Chaque jour sera une preuve contre vous.

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