Chapitre 8 — La chambre scellée
La chambre où mon mari était mort portait deux sceaux.
J’avais le Voile gris sur la bouche, la main brûlée contre ma robe, et deux cours entre moi et la poignée.
La cire noire de la Cour Noire mordait le bois à hauteur de mes yeux. Plus bas, le sceau rouge de la Cour d’Or fermait la serrure comme une bouche blessée.
Je m’arrêtai devant la porte.
Adrien s’arrêta aussi.
Les deux gardes se redressèrent. Aucun ne me regarda directement.
Je levai la main.
— Ouvrez.
Le garde de droite tressaillit, comme s’il m’avait entendue malgré lui. Puis ses yeux cherchèrent Adrien.
Pas moi.
Je sentis le tissu bouger contre mes lèvres.
Lui aussi avait parlé.
Apparemment, c’était le seul de nous deux qu’on respectait.
Adrien ne bougea pas.
— Non.
Je tournai lentement la tête vers lui.
— Pardon ?
— Vous n’entrez pas.
Sa voix resta basse. Pas brutale. Pire : raisonnable.
Derrière mon voile, ma respiration chauffait trop vite le tissu. Il sentait la cendre, la laine fermée, et quelque chose de moi que je n’aimais pas reconnaître.
On aurait pu appeler cela de la fatigue.
J’en aurais presque été reconnaissante.
Je regardai la porte.
La chambre du lit nuptial.
La chambre où Évariste avait bu.
La chambre où l’on prétendait que j’avais laissé mourir un roi à portée de main.
— Chaque jour sera une preuve contre moi, dis-je.
Adrien serra à peine la mâchoire.
— Justement.
— Alors je refuse qu’on choisisse les preuves sans moi.
Le garde de gauche déglutit.
Adrien lui jeta un regard. L’homme fixa aussitôt le mur. Dans ce palais, savoir ne pas entendre une femme pouvait suffire à garder son poste.
— Si vous entrez, dit Adrien, tout ce que vous toucherez pourra être retourné contre vous.
Je souris sous le voile.
— Tout ce que je ne touche pas aussi. Votre cour travaille très bien sans moi.
— Ce n’est pas ma cour.
Ma paume ne brûla pas.
— Elle utilise pourtant très bien vos portes.
Cette fois, il me regarda.
Ses yeux étaient plus pâles dans ce couloir sans soleil. La fatigue y avait posé une ombre, mais pas de douceur.
— Cette pièce est une scène de crime.
— C’était d’abord ma chambre.
— Une nuit.
— Il paraît qu’une nuit suffit à faire de moi une meurtrière.
Le mot resta entre nous.
Meurtrière.
Aucun garde ne respira trop fort.
Adrien baissa les yeux vers les sceaux.
— Si vous découvrez quelque chose, personne ne croira que vous ne l’avez pas placé vous-même.
— Personne ne me croit déjà. Ouvrez.
— Isaline.
Mon prénom avait encore cet effet stupide sur ma peau. Pas une brûlure. Une attention involontaire, comme si mon corps se retournait avant moi.
Je détestais cela.
— Ne dites pas mon nom comme une laisse, Monseigneur.
Une seconde passa.
Puis Adrien leva la main vers le garde.
— Brisez le sceau rouge. Pas le noir.
Le garde hésita.
— Monseigneur, la Cour Noire…
— Je répondrai de ce qui m’appartient. Le reste restera intact.
Il ne mentait pas.
Cela ne voulait pas dire qu’il me protégerait.
La lame du garde passa sous la cire rouge. Le sceau résista, colla au métal, puis céda avec un bruit sale. Une miette rouge tomba sur la pierre.
Celui de la Cour Noire resta entier, étiré par un fil noir fixé à la porte et au chambranle.
Ysambre avait pensé à tout.
On pouvait ouvrir.
Le fil, lui, gardait la mémoire du passage.
Adrien défit le mécanisme lui-même.
La porte céda.
Le fil noir se tendit.
Mon voile l’effleura au passage. Le tissu accrocha une seconde, juste assez pour me tirer la bouche vers la porte.
Même ici, il fallait que la Cour Noire me tienne par les lèvres.
L’odeur me frappa avant la vue.
Fleurs fanées.
Cire.
Draps froids.
Vin tourné.
Et, sous tout cela, une odeur métallique, très faible, presque honteuse.
La chambre n’avait pas été nettoyée.
Seulement arrangée.
Je franchis le seuil.
Adrien entra derrière moi.
Pas trop près.
Assez pour m’arrêter si je faisais un geste qu’il jugeait dangereux.
Les rideaux étaient fermés. Une ligne de lumière passait entre deux pans de velours sombre et coupait le lit en deux.
Le lit.
Je m’obligeai à le regarder.
Le drap supérieur avait été retiré. Le matelas restait nu, marqué par des plis profonds. Le côté d’Évariste était plus défait que le mien. Sa tête avait dû peser longtemps sur l’oreiller avant qu’on la soulève.
Le matelas se souvenait mieux d’Évariste que les gens qui parlaient en son nom.
Près du pied du lit, quelque chose brillait.
Une épingle nacrée.
La mienne.
Mirelda me l’avait plantée trop près du cuir chevelu, hier, en murmurant que les épingles solides valaient mieux que les promesses.
Elle avait raison.
L’épingle, au moins, était encore là.
Je m’approchai.
— Ne touchez à rien, dit Adrien.
— Vous me l’avez déjà assez dit pour que je sache que cela vous rassure.
— Cela vous protège.
— Vous avez une manière très généreuse de m’interdire le monde.
Je regardai autour de moi.
La table basse près du lit.
Le plateau avait disparu.
La coupe aussi.
Mais une trace ronde restait dans la poussière du bois. Deux cercles légers, presque superposés.
Deux coupes.
Je m’agenouillai.
Adrien fit un pas.
— Isaline.
— Vous préférez que je regarde depuis le couloir ?
Je tendis la main, puis m’arrêtai avant de toucher.
Les deux cercles étaient presque collés. L’un avait le bord plus lourd, plus large. L’autre semblait avoir été posé puis retiré trop vite.
Je n’avais pas besoin d’un témoin pour cela.
Juste de poussière.
À côté, une goutte séchée avait laissé une marque pâle sur le bois.
Pas violet.
Pas rouge.
Noire au bord.
— Il y avait deux coupes, dis-je.
— Vous l’avez déjà dit.
— Oui. Mais la table aussi.
Il ne répondit pas.
Je me redressai et allai vers le bassin posé près de la fenêtre. L’eau avait été retirée, mais pas entièrement. Un fond trouble tremblait encore dans la porcelaine.
Quelqu’un avait lavé quelque chose ici.
Trop vite.
Un fil sombre collait au bord.
Je le montrai du menton.
— Vous voyez ?
Adrien s’approcha.
Il ne toucha pas.
Il regarda.
Vraiment.
Voilà le problème.
— Un fil de drap, dit-il.
— Ou de manche.
— Ou de chiffon.
— Drap, manche, chiffon…
Je le regardai.
— Avec assez de choix, on finit toujours par accuser quelqu’un.
Son regard glissa vers moi.
— Je le fais.
— Alors faites-le mieux.
Le silence dura juste assez pour que ses yeux quittent les miens.
Puis il se détourna trop vite.
Je le vis.
Sur la console, une liasse de papiers dormait sous un poids d’argent. Adrien se plaça devant elle une demi-seconde trop tôt.
Pas beaucoup.
Assez pour que je regarde ce qu’il cachait avec son corps.
Je tendis la main.
Adrien m’arrêta.
Ses doigts ne touchèrent pas ma peau.
Ils se refermèrent sur le papier avant moi.
— Cela ne vous concerne pas.
Je ris sans bruit.
— Quand il s’agit de m’accuser, tout me concerne.
— C’est un ordre médical.
Mon rire mourut.
Le voile colla à ma bouche.
— Donnez-le-moi.
— Non.
— Lisez-le.
Il resta immobile.
Trop longtemps.
J’aurais dû lui arracher le papier.
À la place, j’attendis.
C’était cela qui me mettait en colère : une partie de moi voulait encore qu’il ait une réponse qui ne salisse pas tout.
Adrien baissa les yeux vers l’ordre. Le papier gardait le pli de ses doigts.
— Aucun médecin, prêtre ou guérisseur ne franchira le seuil royal avant vérification du risque de second empoisonnement.
Sa voix ne trembla pas.
Elle aurait dû.
— Signé ? demandai-je.
Il ne répondit pas.
Je levai les yeux vers lui.
— Signé par qui ?
Sa main se serra sur le document.
— Par moi.
Le papier se froissa encore dans sa main.
J’entendis ce bruit-là mieux que sa réponse.
Par moi.
Deux mots.
La chambre ne me libérait pas.
Elle lui trouvait seulement une place à côté de moi.
Je regardai le lit.
Le creux de l’oreiller.
Le bassin mal vidé.
La trace des deux coupes.
Puis lui.
— Avant qu’il meure ?
— Avant que nous sachions s’il pouvait encore être sauvé.
Ma main ne brûla pas.
Rien.
Pas la moindre ligne noire.
Pas la plus petite morsure.
Il disait la vérité.
Ma langue gardait un goût métallique. Je n’avais pourtant rien bu.
— Vous avez signé, dis-je.
— Oui.
— Et vous m’avez interrogée comme si j’étais la seule à avoir laissé mourir un roi.
Son visage se ferma.
— Je n’ai pas laissé mourir mon frère.
— Non.
Je m’approchai d’un pas.
Il ne recula pas.
— Vous avez fermé la porte assez longtemps pour que la mort fasse le reste.
Il regarda le lit, puis détourna les yeux trop vite.
Voilà.
Le prince exact avait au moins un endroit où il ne savait pas poser son regard.
— Je croyais le protéger.
Ma paume resta froide.
C’était le pire.
Je ris presque. Pas assez pour qu’il l’entende comme un rire.
— Oui. Les ordres ont souvent de jolies raisons, après coup.
Il accusa le coup sans bouger.
Je cherchai une haine simple.
Je ne la trouvai pas.
Cela m’énerva presque plus que son ordre.
— Séraphine a-t-elle vu cet ordre ? demandai-je.
— Oui.
— Avant ou après qu’elle m’a appelée “ma fille” devant le cercueil ?
Le mot me raclait encore la langue.
Ma fille.
Les mères de cour embrassent rarement sans mordre.
Il ne répondit pas tout de suite.
La réponse était là, pourtant.
Dans sa bouche fermée.
Dans mes doigts qui ne brûlaient pas.
— Avant, dis-je.
Le Voile gris gratta mes lèvres.
— Bien sûr.
Je retournai vers le lit avant de dire quelque chose qui me coûterait plus cher qu’à lui.
Le matelas avait une couture épaisse sur le côté gauche, là où la main d’Évariste aurait pu pendre. Le tissu était sombre par endroits, mais pas sale. Usé. Pressé. Comme si quelqu’un l’avait frotté trop longtemps.
Je m’accroupis.
Là.
Sous la couture.
Une tache noire.
Fine.
Presque absorbée par le tissu.
Pas du vin.
Pas du poison renversé.
Pas exactement.
Elle n’était pas sèche.
Pas humide non plus.
La lumière glissait dessus sans s’y poser. Le tissu autour semblait tiré vers l’intérieur, comme si la tache avait avalé la trame.
Ma paume picota.
Pas de douleur.
Un appel.
Adrien le vit.
— Ne touchez pas.
Je tendis la main.
— Vous avez déjà interdit assez de seuils.
— Isaline.
Cette fois, mon nom ressembla presque à une peur.
Trop tard.
Je posai les doigts sur la tache.
Le froid remonta dans ma main.
Pas une brûlure.
Pas comme les mensonges.
La ligne noire sur ma paume s’ouvrit sous ma peau, fine, vive, attentive.
Adrien jura à voix basse.
Le lit répondit.
Sous mes doigts, la tache noire se mit à battre.
Pas comme du sang.
Comme un serment encore vivant.

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