Chapitre 9 — Le Banquet des Cendres

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On me servit trois bouchées de cendre.
Une pour mon mari.
Une pour mon innocence.
La dernière, avait été roulée pour le mensonge.
L’assiette d’argent brillait devant moi, trop pure pour ce qu’elle portait. Trois petites boules grises, chacune piquée d’un grain noir. L’une avait une fente. De la cendre s’en échappait déjà.
Je gardai les mains sur mes genoux.
Sous mon gant, ma paume pulsait encore.
Pas comme devant un mensonge.
Plutôt comme si la tache du lit avait laissé un battement sous ma peau.
Autour de la table basse, les veuves étaient déjà assises. Voiles noirs, voiles gris, bijoux ternes, bouches fermées. Elles ne mangeaient pas. Bien sûr que non.
Toutes les bouches restaient closes.
Sauf la mienne.
Évidemment.
Le portrait d’Évariste se tenait derrière la table, couvert d’un voile couleur fumée. On devinait son visage dessous. La ligne de sa mâchoire. L’ombre de sa bouche.
Même caché, il était là.
Je ne regardais pas sa bouche. Depuis le cercueil, je savais trop bien ce qu’un mort pouvait faire avec le silence.
Séraphine siégeait à droite du portrait.
Pas au centre.
Elle n’en avait pas besoin.
Son bracelet noir ne bougeait pas.
Séraphine non plus.
Elle ne me regardait pas. Pas encore. Elle laissait le rituel prendre sa place autour de moi.
Adrien était debout près d’une colonne, hors du cercle des veuves.
À distance réglementaire.
Assez près pour voir.
Trop loin pour intervenir sans faute.
Je ne cherchai pas son regard.
J’entendis seulement son gant grincer contre sa ceinture, et cela suffit à me ramener au papier froissé dans sa main.
Par moi.
Deux mots.
Une porte fermée au poison.
Et aux secours, peut-être.
Ysambre se tenait à ma gauche.
Si je tournais la tête pour répondre, mon souffle passait d’abord par elle. C’était peut-être cela, leur idée de la protection.
Elle toucha le bord de mon assiette du bout des doigts.
— Le Banquet des Cendres reconnaît Isaline de Morvan, reine veuve de Velrune, sous Voile gris.
Un murmure traversa les voiles.
Reconnaît.
Le mot me sécha la langue avant même la première bouchée.
Une veuve aux paupières jaunes se pencha légèrement.
Je la reconnus.
Je l’avais rangée dans ma mémoire au Conseil funéraire, parmi les visages qu’il faudrait un jour éviter ou briser. Son voile noir tombait bas sur son front. À son pouce, elle portait l’anneau de son mari mort, trop grand, retenu par un fil gris.
Dame Albrée de Vaulnes.
Ses lèvres étaient légèrement grises.
Elle avait goûté la cendre avant moi. Par foi, peut-être. Par gourmandise du rite, sûrement.
Elle sourit sans montrer les dents.
— Le deuil commence par la bouche.
Je baissai les yeux vers les trois bouchées.
— À Velrune, il finit souvent là aussi, semble-t-il.
Un souffle passa autour de la table.
Pas un rire.
Pas encore.
Ysambre ne me reprit pas. Mauvais signe ou bonne grâce, je ne savais pas.
Elle désigna la première bouchée.
— Première question. Avez-vous pleuré le roi ?
La salle devint attentive.
Pas silencieuse. Attentive.
Je sentis déjà leurs yeux compter ce que ma bouche allait perdre.
Je pouvais mentir.
Dire oui.
Facile. Présentable.
Je laissai ce oui mourir sur ma langue.
Ma paume resta calme, mais je connaissais le prix des mots mal choisis. Les serments m’avaient appris une chose : la peau n’oublie pas ce que les mots arrange.
Je relevai les yeux.
— Pas devant ceux qui auraient compté les larmes.
Dame Albrée pencha la tête.
— Ce n’était pas la question.
— C’est pourtant la réponse.
Mon cœur battait trop vite.
Le voile chauffait contre ma bouche. Je le sentais bouger à chaque souffle, comme une main patiente qui attendait de me faire taire.
Ysambre prit la première bouchée et me la tendit.
— Le deuil reçoit.
Je la pris.
La cendre était plus lourde que prévu.
Je la posai sur ma langue.
D’abord, il n’y eut rien.
Puis la cendre se colla aux dents, au palais. Un grain resta coincé derrière ma lèvre.
Je n’osai pas le retirer.
Toute la table attendait de voir si je savais avaler proprement.
J’avalai sans eau.
Ma gorge protesta.
Je ne lui offris rien.
Dame Albrée observait ma bouche avec une attention presque tendre.
— Deuxième question.
Elle avait attendu celle-ci.
Je l’entendis avant qu’elle parle.
— Avez-vous aimé Évariste de Velrune, votre époux et roi ?
Le portrait voilé sembla plus proche.
Je sentis Adrien bouger près de la colonne. Un déplacement infime. Du cuir contre la pierre. Il n’avait pas le droit de faire plus.
Avez-vous aimé Évariste ?
Une question simple. Donc dangereuse.
Évariste avait été mon mari pendant une nuit. Mon roi pendant moins encore. Mon mort, lui, semblait décidé à rester longtemps.
Je pouvais dire oui.
Les veuves aimeraient cela. La Cour d’Or aussi. Une épouse qui aime son mort est plus facile à juger : si elle l’a tué, elle est monstrueuse ; si elle ne l’a pas aimé, elle est coupable autrement.
Je pouvais dire non.
Et leur donner ma gorge.
Je pensai à la chambre. À l’épingle nacrée au pied du lit. À la tache noire qui battait sous ma main. À Évariste ouvrant les yeux dans la mort pour me choisir comme arme.
L’alliance cachée dans mes cheveux tira doucement sur une mèche.
Même là, au milieu de leurs questions, Évariste trouvait encore une façon de me faire mal.
Aimer.
Elles disaient cela comme si le mot avait eu le temps d’entrer dans la chambre.
— On ne m’a pas laissé assez de temps pour savoir si j’aurais pu, dis-je.
Cette fois, le murmure fut plus net.
Quelqu’un, à ma droite, inspira avec dégoût.
Séraphine ne bougea pas.
Adrien, lui, baissa les yeux.
Je ne savais pas si ma réponse le blessait pour son frère ou pour lui-même.
Je détournai les yeux avant de vouloir le savoir.
Dame Albrée sourit un peu plus.
— Réponse commode.
— Commode ?
La cendre râpait encore ma gorge.
— Non.
J’avalai ce qui restait au fond de ma bouche.
— Seulement vraie.
Le regard d’Ysambre glissa sur moi. Pas un avertissement. Une mesure.
Elle me tendit la deuxième bouchée.
Je l’avalai.
La cendre colla davantage cette fois. Elle racla un endroit précis de ma gorge, comme si elle cherchait une phrase à emporter avec elle.
Je toussai presque.
Presque.
Une veuve grise baissa les yeux vers mes mains. Elle attendait peut-être que je tremble. Je gardai les doigts ouverts sur ma robe.
Ma paume picota.
Pas fort.
Pas comme devant Nolven.
Pas comme devant l’officier.
Plutôt une pression, comme si ma peau reconnaissait une phrase tordue avant moi.
Je regardai Dame Albrée.
Elle prenait son temps.
Elle mouilla son pouce avant de tourner l’anneau de son mari mort. Le geste me dégoûta plus que la cendre.
Du gris tachait légèrement son ongle.
Cendre fraîche ou encre rituelle.
Séraphine ne regardait pas Albrée.
Elle regardait mon assiette.
Comme si la troisième bouchée l’intéressait plus que la question.
— Troisième question, dit enfin Dame Albrée. Regrettez-vous que le roi ait bu de votre main ?
Voilà donc le piège.
Pas caché.
Servi.
Ma paume s’éveilla.
Pas une brûlure.
Une pression.
Comme si quelqu’un appuyait de l’intérieur sur la ligne noire.
Le roi n’avait pas bu de ma main.
Pas ainsi.
Pas cette coupe-là.
La question ne demandait pas une réponse. Elle essayait de me faire porter sa prémisse.
Je sentis Adrien faire un pas.
Un seul.
Séraphine leva à peine les yeux.
Il s’arrêta.
Bon prince.
Il s’arrêtait quand on le lui permettait.
Je gardai mon regard sur Dame Albrée.
— Je répondrai.
Elle sourit.
— Alors répondez.
— Quand la question cessera de mentir à ma place.
Une veuve grise posa aussitôt deux doigts sur le registre des fautes.
Bien sûr.
Même les silences avaient leur comptabilité.
Dame Albrée sourit encore.
Seulement moins haut.
Elle écrasa du pouce une miette de cendre tombée près de son assiette.
— Refuser une question de deuil est une faute.
— Alors corrigez-la. Le deuil mérite une question propre.
Une veuve noire murmura quelque chose derrière son voile.
Ysambre ne bougea pas.
Je ne regardai pas Séraphine.
Si elle souriait, même un peu, je saurais que ce piège avait deux usages.
Dame Albrée posa ses deux mains sur la table.
Son anneau de veuve cogna contre le bois.
Un petit bruit sec.
— Vous accusez le rituel ?
— Non.
Je baissai les yeux vers son pouce gris.
Puis je relevai les yeux.
— J’accuse la question. Elle est moins ancienne que vous voulez le faire croire.
Le premier vrai mouvement de la salle vint d’Ysambre.
Son pouce cessa de lisser sa manche.
Dame Albrée suivit mon regard trop tard. Elle replia sa main, mais la cendre resta au bord de son ongle.
Je souris à peine.
— Posez-la comme un fait, et je vous laisse mentir seule.
— Vous menacez une veuve noire ?
— Non. Je vous rends votre question.
Son pouce tourna l’anneau de son mari mort.
Plus vite, cette fois.
Séraphine parla enfin.
— Dame Albrée.
Sa voix n’était pas forte.
Elle n’avait même pas besoin d’être froide.
Elle était pire : parfaitement aimable.
Dame Albrée s’inclina d’un rien.
— Reformulez.
Séraphine ne me regarda même pas après cela.
Voilà qui répondait à ma gratitude avant qu’elle existe.
Dame Albrée me regarda comme si elle venait de trouver un insecte dans son vin.
— Regrettez-vous la mort du roi Évariste ?
Cette fois, la question n’avait plus de dentelle.
Elle coupait quand même.
Je regardai le portrait voilé.
La forme de sa bouche sous le tissu.
Je pensai à son alliance cachée dans mes cheveux. À son murmure de mort. À la guerre qu’il m’avait laissée sans me demander si j’avais les bras pour la porter.
Je regrettais sa mort.
Pas comme elles voulaient.
Pas comme une épouse en vitrine.
Je regrettais qu’il soit mort avant de répondre. Je regrettais qu’il m’ait choisie. Je regrettais qu’une partie de moi veuille encore comprendre pourquoi.
— Oui, dis-je.
Ma main ne brûla pas.
Le oui resta dans ma bouche, simple et lourd.
Plus difficile à avaler que la cendre.
Cela me surprit plus que leurs regards.
Ysambre me tendit la troisième bouchée.
Je la pris.
La cendre colla à mes doigts. Je la portai à mes lèvres. Le Voile gris effleura la peau de ma main, et pendant une seconde, j’eus l’impression de manger à travers une tombe.
J’avalai.
Cette fois, la cendre descendit mal. Elle accrocha ma gorge, s’y attarda, puis passa avec une lenteur déplaisante.
La salle attendait.
Je ne savais pas quoi.
Ma faute.
Ma larme.
Mon effondrement.
Je leur donnai ma nuque droite.
Rien d’autre.
Ysambre se tourna vers le portrait.
— Le deuil a été reçu.
Deux veuves se levèrent.
Elles saisirent les bords du voile qui couvrait Évariste.
Je retins mon souffle.
Le tissu tomba.
Le portrait apparut.
Évariste y paraissait presque vivant.
Bouche calme. Regard de roi fatigué.
Cette absence noble que les morts portent mieux que les vivants.
La bouche peinte d’Évariste semblait moins calme depuis que j’avais dit oui.
Une fissure grise marquait la toile près de son œil gauche.
Je la vis.
Puis elle bougea.
La fissure s’ouvrit d’un rien.
Un trait de cendre glissa sur la joue peinte.
Pas liquide.
Granuleux.
Lent.
Comme si le portrait pleurait avec de la poussière.
La salle entière le vit.
Cette fois, personne ne pouvait me faire examiner pour folie.
La larme descendit lentement.
Sur la joue.
Jusqu’à la bouche peinte d’Évariste.
Là, elle s’arrêta.
Comme si le mort refusait encore de parler.

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