Chapitre 10 — L’innocent comme appât
La larme de cendre n’eut pas le temps d’atteindre le cadre.
Quelqu’un murmura déjà que c’était un aveu.
La cendre n’avait pas fini de glisser qu’un noble cherchait déjà qui accuser.
Même mort, Évariste n’avait pas le droit de pleurer seul.
La salle du Banquet resta figée une seconde de trop. Puis les voiles remuèrent. Une veuve porta la main à sa bouche. Trop tard. Le signe avait été vu.
Le portrait d’Évariste gardait le silence.
La trace grise s’était arrêtée sur sa bouche peinte.
Là.
Comme une phrase retenue.
Albrée fut la première à reprendre son souffle.
— Le roi accuse.
Bien sûr.
Je tournai lentement la tête vers elle.
— Il pleure, Dame Albrée. Même vous devez savoir reconnaître la différence.
Un murmure plus vif traversa la salle.
Ses lèvres grises se pincèrent.
Ysambre leva deux doigts.
Le silence revint. Pas le même. Plusieurs bouches restèrent entrouvertes, comme si elles avaient ravalé quelque chose de mauvais.
Albrée voulait déjà faire parler le mort à ma place.
Séraphine ne bougea pas.
Même son bracelet resta muet.
Elle regardait la cendre sur la bouche de son fils.
Pas surprise.
Jamais surprise avant les autres.
Adrien s’était rapproché d’un pas.
Pas assez pour franchir le cercle.
Assez pour que je sente son attention sur moi.
Je ne le regardai pas.
Le Voile colla à ma bouche.
Trop de silence.
Encore quelques secondes, et il aurait mon nom.
Je baissai les yeux vers mon assiette vide. Trois traces grises y restaient, rondes, humiliantes, presque sages.
Puis je pensai à une gorge trop pâle.
À une ligne noire serrée comme un fil brûlant.
À Nolven qui regardait la porte comme un garçon cherche le seul endroit où l’air passe encore.
L’idée me dégoûta.
Un grain de cendre restait coincé derrière ma dent. J’y passai la langue.
Puis je pensai à Nolven.
À sa bouche fendue.
Et la cendre eut soudain un goût de honte.
— Je réclame le témoin, dis-je.
Ysambre tourna la tête vers moi.
— Quel témoin ?
— Nolven d’Ors.
Les regards changèrent de place.
Adrien, cette fois, me regarda vraiment.
Albrée passa le pouce sur son anneau de veuve.
Lentement.
Elle avait déjà compris comment salir ma demande.
— Le faux témoin vous intéresse donc encore.
Je posai mes mains sur mes genoux. Sous le gant, ma paume ne brûlait pas. Elle attendait.
— Il a menti sous serment. Il devrait intéresser tout le monde.
Une veuve noire remua derrière son voile.
— Une veuve grise ne réclame pas un témoin.
— Alors qu’on dise que je réclame sa punition.
Le mot tomba mieux que je ne l’aurais voulu.
Punition.
Il me laissa un goût métallique.
Adrien fit un pas.
— Isaline.
Mon prénom coupa l’air.
Je ne tournai pas la tête.
Pas maintenant.
— Nolven d’Ors doit être placé sous garde de veuve, repris-je. Pas sous garde d’officier. Pas dans les couloirs de la Cour d’Or. Ici.
Albrée tapota le bois du bout de son ongle.
— Pour le punir ?
Je la regardai.
— Pour qu’il apprenne ce que coûte une langue mal tenue.
Un léger mouvement passa dans la salle.
La veuve du registre écrivit son nom avant même qu’il entre. Je vis sa plume appuyer plus fort sur le papier.
Adrien ne dit rien.
Sa mâchoire, si.
Séraphine tourna enfin les yeux vers moi.
— Une veuve qui réclame un témoin réclame aussi ce qui lui arrive.
Sa voix était douce.
Trop douce.
— Je sais.
Je ne savais pas.
Pas entièrement.
Mais il était trop tard pour l’avouer.
Ysambre inclina la tête vers un garde.
— Faites venir Nolven d’Ors.
Le garde sortit.
La larme de cendre restait sur la bouche d’Évariste.
Personne n’osait l’essuyer.
Très bien.
Qu’ils regardent le portrait.
J’avais besoin qu’ils regardent ailleurs.
Nolven arriva moins de dix minutes plus tard.
Il marchait entre deux gardes, le col remonté trop haut, les épaules serrées. Quelqu’un l’avait peigné à la hâte. Une mèche restait collée à sa tempe, humide, ridicule. On avait essayé de faire de lui un témoin présentable. On avait seulement réussi à le rendre plus jeune.
Une tache d’eau séchée marquait son col, comme s’il avait essayé de boire trop vite avant d’entrer.
Sa bouche était toujours fendue.
Il vit le portrait.
Puis moi.
Puis les veuves.
Son regard n’alla pas vers la grande porte. Il chercha la fente derrière les tentures, celle que les servantes utilisaient pour disparaître avec les plateaux.
Nolven connaissait les portes qu’on ne nomme pas.
— Approche, Nolven.
Il tressaillit à ma voix.
Pas parce qu’elle était forte.
Parce qu’elle était calme.
Il fit deux pas.
Puis s’arrêta.
— Votre Majesté…
Sa voix avait le frottement d’une gorge qu’on avait forcée à parler trop longtemps.
Albrée pencha la tête.
— Il tremble déjà. C’est prometteur.
Je ne lui donnai pas le plaisir de répondre.
Je regardai les mains de Nolven.
Son pouce frottait sa manche gauche. Un geste minuscule. Répété. Caché à moitié par le tissu brun de son uniforme.
— Vous avez menti sous serment, dis-je.
Son visage perdit le peu de couleur qui lui restait.
— Je…
— Ne gaspillez pas votre souffle. Il est déjà court.
Ses lèvres se fendirent un peu plus quand il avala.
Je regardai sa manche pour ne pas regarder sa bouche.
Adrien bougea derrière moi.
Je continuai.
— Avez-vous menti pour sauver votre vie ?
Nolven ouvrit la bouche.
Il regarda les veuves.
Puis la porte.
Puis ma main gantée.
— Non.
Ma paume resta froide.
Rien.
Pas une morsure.
Pas la plus petite ligne noire.
Ce n’était pas sa vie.
Je baissai les yeux vers sa manche.
Son pouce s’y accrocha encore.
Un fil dépassait de la couture intérieure.
Bleu pâle.
Usé sur les bords.
Une extrémité portait trois petits points blancs, maladroits, comme ceux qu’une enfant fait pour marquer ce qui lui appartient.
Mon ventre se serra.
— Alors celle de qui ?
Nolven devint immobile.
Pas calme.
Immobile comme un animal qui entend le couteau avant de le voir.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
Cette fois, ma paume brûla.
Brève.
Précise.
Il ferma les yeux.
Trop tard.
Toute la salle ne pouvait pas sentir ma douleur, mais Adrien vit mon épaule se raidir.
Ysambre aussi.
Je tendis la main.
— Votre manche.
Nolven recula d’un demi-pas.
Les gardes le saisirent aussitôt.
— Non, souffla-t-il.
Ce non-là ne mentait pas.
Il ne refusait pas l’ordre.
Il suppliait le monde de ne pas regarder.
Je détestai ce que j’allais faire.
Je le fis quand même.
— Votre manche, répétai-je.
Un garde tira le tissu.
Nolven eut un petit son, pas assez fort pour être un cri.
Le ruban apparut.
Bleu pâle.
Noué à l’intérieur de sa manche avec deux points maladroits. Une tache sombre le marquait près du nœud.
Cendre.
Ou sang ancien.
Une veuve grise se pencha.
— Une faveur ?
Nolven secoua la tête.
Sa bouche tremblait.
— Ne dites pas son nom.
Je m’arrêtai.
Voilà où on l’avait attaché.
Pas à sa propre gorge. Plus bas. Plus loin.
Je m’approchai d’un pas.
— Une sœur ?
Il serra les dents.
Ma main ne brûla pas.
Une sœur.
Albrée sourit enfin franchement.
— Touchant.
J’eus envie de lui faire manger l’anneau de son mari mort.
À la place, je parlai plus froidement.
— Son nom.
Nolven leva vers moi des yeux pleins de haine.
Pas contre ceux qui l’avaient envoyé.
Contre moi.
Parce que j’étais là.
Parce que je pouvais encore choisir mes mots.
Parce que je venais de mettre son secret au milieu d’une table.
— Liora, murmura-t-il.
Le prénom tomba si doucement qu’il aurait pu se cacher dans la cendre.
Personne ne parla.
Même Albrée attendit.
Je regardai Nolven.
Dix-sept ans, peut-être.
Un faux témoin.
Un frère.
Un garçon qui m’avait ajoutée à mon propre procès pour sauver une enfant.
Je pouvais le défendre.
Dire qu’il avait été contraint.
Le prendre sous ma pitié.
Et ceux qui tenaient Liora sauraient aussitôt qu’il avait encore une valeur.
Non.
Si je le défendais, je le marquais.
Si je le frappais, peut-être qu’ils me laisseraient l’approcher.
— Nolven d’Ors a menti pour protéger une faiblesse, dis-je.
Il pâlit davantage.
— Votre Majesté…
Je ne lui permis pas de finir.
— Il sera placé sous garde de veuve. Interrogé chaque jour. Privé de service, privé de couloirs, privé de messages. S’il possède encore une langue utile, elle me servira avant de servir ceux qui l’ont achetée.
Le mot “achetée” fit trembler sa bouche.
Tant mieux.
Ou pardon.
Je ne savais plus lequel.
La plume gratta sur le registre.
Adrien franchit enfin la limite du cercle.
— Assez.
Toutes les veuves le regardèrent.
Il s’arrêta, mais ne recula pas.
— Ce garçon est un témoin, pas un objet.
Je tournai la tête vers lui.
— Dès qu’on écrit son nom, Monseigneur, on commence à le porter comme une preuve.
— Vous voulez le punir pour avoir eu peur ?
Le ruban bleu dépassait de la manche de Nolven.
Adrien ne le regardait pas.
Moi, je ne voyais plus que lui.
Et toute la salle écoutait.
Alors je fis ce qu’il fallait.
Je laissai Adrien me haïr un peu.
— Je veux qu’il reste vivant.
Son regard se durcit.
— Ce n’est pas ce que vous venez de dire.
— Non.
Un silence.
Il comprit que je cachais quelque chose.
Pas quoi.
Pas assez vite.
Sa déception me toucha.
Je la détestai pour cela.
Mirelda apparut près du mur des servantes. Elle avait dû entrer avec le garde, discrète comme une aiguille dans une doublure. Ses yeux allèrent au ruban, puis à moi.
Elle comprit.
Pas tout.
Assez pour avoir mal.
Ses lèvres bougèrent à peine.
— Pas comme ça.
Trois mots.
Plus précis que “cruelle”.
Plus difficiles à avaler.
Je ne pouvais pas lui répondre.
Elle le savait.
Cela ne me sauvait pas de son regard.
Séraphine se leva.
Aussitôt, la salle reprit une posture plus droite.
— La demande de la reine veuve sera inscrite, dit-elle. Nolven d’Ors passera sous garde du Voile jusqu’à nouvel ordre.
Nolven me regarda comme si je venais de lui voler sa dernière porte.
Je soutins son regard.
Pardonne-moi plus tard, pensai-je.
Si tu vis assez longtemps pour me haïr correctement.
Les gardes l’emmenèrent.
Il ne se débattit pas.
C’était pire.
Au moment où il passa près de moi, son épaule frôla ma manche.
Il murmura sans bouger les lèvres :
— Elle a huit ans.
La phrase me traversa la poitrine.
Huit ans.
Liora.
L’âge où l’on noue mal ses rubans.
Pas celui où l’on sert de chaîne.
Je gardai le visage froid.
Il le fallait.
Adrien s’approcha quand Nolven fut sorti.
Sa voix resta basse.
— Vous êtes plus cruelle que je ne le pensais.
Je ne le regardai pas tout de suite.
Au-dessus de nous, le portrait d’Évariste gardait sa larme sur la bouche.
Le mort se taisait encore.
Adrien, lui, parlait trop tôt.
Je finis par tourner les yeux vers lui.
— Alors pensez plus vite.
La phrase sortit plus dure que je ne l’avais voulu.
Tant mieux. Il y avait encore trop d’oreilles.
Son visage se ferma.
Dans le couloir, Nolven disparut entre deux voiles gris.
Et derrière lui, près de la tenture des serviteurs, un garde au gant fendu sourit.
Pas à moi.
Au ruban bleu.
Puis il porta deux doigts à sa gorge, juste une seconde, avant de lever les yeux vers quelqu’un derrière les tentures.

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