Chapitre 11 — Le couloir des serviteurs
Le garde au gant fendu ne courut pas.
Il tourna derrière une tenture.
Le tissu retomba sans bruit.
Il ne resta qu’un léger balancement, et cette odeur de cire froide qu’on retrouve sur les cierges éteints.
Je fis un pas.
Adrien me barra la route.
— Non.
Je levai les yeux vers lui.
— Vous aimez beaucoup ce mot.
— Il vous garde en vie plus souvent que vous ne l’admettez.
Derrière lui, les voiles gris emmenaient Nolven. Le ruban bleu avait disparu dans sa manche.
Pas Liora.
Huit ans.
Le chiffre restait dans ma bouche avec la cendre.
— Écartez-vous.
— Il veut que vous le suiviez.
— Et vous voulez qu’il s’échappe.
— Je veux que vous réfléchissiez avant d’entrer dans une tenture comme dans une gueule.
Un froissement discret me fit tourner la tête.
Mirelda se tenait près du mur des servantes. Elle serrait un plateau vide contre elle. Le bord lui écrasait le corsage. Ses doigts étaient blancs autour du métal.
— Pas par là, murmura-t-elle.
Je la fixai.
— Vous l’avez vu ?
— J’ai vu la porte qu’il voulait que vous voyiez.
Adrien se tourna vers elle.
Mirelda baissa aussitôt les yeux.
Pas par respect.
Par prudence.
— Par où ? demandai-je.
Ses doigts se resserrèrent encore.
— Pas ici.
Autour de nous, la salle du Banquet reprenait son souffle. Les veuves parlaient bas. Albrée regardait encore le portrait. Séraphine ne me regardait pas.
Son bracelet non plus ne bougeait pas.
Chez elle, même l’indifférence avait une tenue parfaite.
Mirelda recula d’un pas.
— Les couloirs nobles ne vous donneront rien, murmura-t-elle. Ils montrent ce qu’on veut montrer. Les serviteurs, eux, passent après.
Je la suivis.
Adrien aussi.
Mirelda s’arrêta net.
— Pas lui.
Adrien redressa la tête.
— Je suis son protecteur.
— Justement.
Le mot tomba bas.
Pas insolent.
Exact.
Adrien regarda Mirelda. Sa main descendit d’un rien, puis s’arrêta avant son épée.
Il venait de comprendre qu’ici, son titre faisait du bruit.
— Expliquez, dit-il.
Mirelda avala.
— Avec vous, personne ne parlera.
— Et sans moi, on peut la tuer.
— Dans les couloirs vides, oui. Les couloirs de service ne sont jamais vides.
Je sentis le Voile gris bouger contre ma bouche.
— Adrien reste à distance.
— Isaline…
— Assez près pour me voir. Pas assez pour être vous.
Sa mâchoire se tendit.
Puis il recula d’un pas.
Pas beaucoup.
Assez pour que Mirelda respire.
Elle souleva une tenture étroite, presque cachée derrière une colonne. Une odeur chaude me frappa : graisse, pain brûlé, linge mouillé, oignon coupé, suif.
Et fatigue.
Ici, le palais ne sentait plus la cire noble.
Il sentait l’eau de vaisselle, le pain brûlé et le linge qu’on n’avait pas eu le temps de sécher.
Je relevai ma robe devant une flaque.
Une servante le vit.
Bien sûr.
Le couloir était bas. Pas conçu pour les couronnes. Encore moins pour les voiles. Les murs étaient tachés à hauteur d’épaule. Des plateaux s’empilaient contre la pierre. Un seau traînait dans un coin, l’eau grise encore tremblante.
Une rangée de crochets longeait le mur.
Deux n’avaient plus de manteau.
Je compris avant que Mirelda parle : ici, on ne rayait pas toujours les noms.
Parfois, on cessait seulement d’ouvrir la bonne porte.
Deux servantes cessèrent de parler en nous voyant. L’une baissa les yeux sur mes chaussures. L’autre regarda Mirelda, pas moi.
Je compris quelque chose d’humiliant.
Ici, je n’étais pas reine.
J’étais un danger qui marchait.
Mirelda avançait vite, sans bruit. Elle connaissait chaque détour, chaque marche cassée, chaque porte qui râlait avant de s’ouvrir.
Adrien nous suivait à quelques pas.
Les servantes le sentaient derrière moi avant même de le regarder.
Même silencieux, Adrien faisait baisser les yeux.
Au bout du couloir, Mirelda s’arrêta près d’une porte sans poignée.
— Avant que je parle, dit-elle, je veux une garantie.
Je souris sans joie sous le voile.
— Vous négociez maintenant ?
— Non, Majesté. Je survis.
La réponse me toucha plus sûrement qu’une insolence.
— Quelle garantie ?
— Pas de noms aux veuves. Pas de noms au registre.
Elle baissa la voix sur ce mot.
— Pas un garçon de cuisine transformé en preuve parce qu’il a vu passer les mauvaises bottes.
Elle regarda les crochets vides.
— La dernière fille qui a donné un nom n’a pas été punie. Elle a simplement cessé d’être appelée. Son tablier est resté trois jours sur son crochet. Le quatrième, il n’y avait plus rien.
Le couloir sembla retenir son souffle.
— Je ne peux pas empêcher la Cour Noire d’écrire.
— Alors vous ne pouvez pas demander.
Elle fit mine de se détourner.
Je la retins par le poignet.
Pas fort.
Elle se figea quand même.
Je la lâchai aussitôt.
— Je peux empêcher qu’elle sache quoi écrire.
Mirelda me regarda enfin.
Ses yeux étaient rouges aux coins.
Pas de larmes.
De manque de sommeil.
— Ce n’est pas une promesse.
— Non.
— C’est tout ce que vous avez ?
— Pour l’instant.
Elle me jugea.
Encore.
Puis hocha la tête.
— Alors écoutez sans couper. Et ne faites pas cette chose avec votre voix.
— Quelle chose ?
— Celle qui parle des gens comme si…
Elle serra la mâchoire.
— Comme s’ils étaient déjà posés sur une table.
Je pensai à Nolven.
À son regard.
À “Elle a huit ans.”
Je ne répondis pas.
Mirelda poussa la porte.
Une petite pièce s’ouvrit, plus chaude que le couloir. Des torchons pendaient sur des cordes. Des paniers de pain rassis dormaient sous une table. Un garçon s’y tenait, maigre, les mains rougies par l’eau, une pomme de terre à moitié pelée dans les doigts.
Il avait douze ans.
Peut-être treize, si la faim l’avait ralenti.
Il pelait la pomme de terre en tranches trop épaisses. On voyait qu’il avait appris vite, pas bien. Ses ongles étaient noirs de terre et de cendre. L’un d’eux était rongé jusqu’au sang.
En nous voyant, il cacha la pomme de terre derrière son dos.
Comme si j’étais venue l’accuser de vol.
— Tavin, dit Mirelda.
Le garçon regarda Adrien derrière nous et devint livide.
— Je n’ai rien fait.
Ma paume resta froide.
Il disait vrai.
— Personne ne t’accuse, dis-je.
Il ne me crut pas.
Intelligent garçon.
Mirelda s’accroupit devant lui, malgré sa robe.
— Tu as vu l’homme au gant fendu ?
Tavin secoua la tête.
— Non.
Ma main ne mordit pas.
Il n’avait pas menti.
Il avait seulement choisi la phrase la plus étroite.
— As-tu vu un garde ? demanda Mirelda.
— Il y a toujours des gardes.
— Un garde qui n’allait pas où vont les gardes.
Le garçon serra la pomme de terre si fort que sa peau se fendit.
Adrien parla derrière nous :
— Ce garde n’était pas affecté au Banquet.
Mirelda se raidit.
Je tournai la tête.
— Vous en êtes sûr ?
— Les gardes de la Cour d’Or portent la boucle de ceinture à gauche pendant les offices funéraires. Lui l’avait à droite.
Il avait remarqué.
Bien.
Je détestai le soulagement que cela me donna.
Mirelda reporta son attention sur Tavin.
— Tu n’as pas vu de garde. D’accord. As-tu vu un homme qui portait des gants alors qu’il ne servait pas de garde ?
Tavin avala.
Sa gorge fit un petit bruit sec.
— Je n’ai vu personne de suspect.
La ligne noire resta muette.
Mirelda souffla entre ses dents.
— Parce qu’ici, un prêtre n’est jamais suspect. Même quand il sort par les cuisines.
Tavin ferma les yeux.
Trop tard.
Je sentis ma main picoter.
Pas une brûlure franche.
Une promesse de brûlure.
— Un prêtre ? demandai-je.
Mirelda me lança un regard.
Pas encore.
Je compris.
Tavin devait parler.
Pas moi remplir sa peur avec mes questions.
Je m’accroupis à mon tour.
Le Voile gris tomba contre mon menton. Dans cette petite pièce, il paraissait ridicule. Trop royal. Trop sale en même temps.
— Tavin, dis-je plus bas, je ne veux pas ton nom dans un registre.
Il regarda Mirelda.
Pas moi.
— Elle peut dire ça ?
— Elle peut essayer, répondit Mirelda.
Je ne protestai pas.
Le garçon baissa les yeux vers la pomme de terre écrasée dans sa main.
— J’ai vu un homme avant l’aube.
Personne ne bougea.
Même Adrien, derrière moi, cessa de bouger.
— Où ?
— Près des cuisines froides. Il sortait par la porte des cendres.
— Seul ?
Tavin secoua la tête.
— Un garde lui tenait la porte.
— Le gant fendu ?
— Je ne sais pas. Il faisait sombre.
Ma peau resta calme.
— Qu’est-ce qu’il portait ?
Le garçon hésita.
Mirelda posa une main sur le bord de la table.
Pas sur lui.
Jamais sur lui.
— Tavin.
Il inspira.
— Un linge. Mouillé. Autour de quelque chose de rond.
Mon souffle resta coincé sous le Voile.
La chambre scellée me revint d’un bloc.
La coupe.
Le bassin mal vidé.
Le fil sombre collé à la porcelaine.
— Rond comment ? demanda Adrien.
Tavin haussa une épaule.
— Comme une petite coupe. Ou un bol. Je n’ai pas vu. Il tenait ça contre lui.
— Il portait quoi ?
— Un manteau sombre.
— Noir ?
— Pas noir de veuve. Pas doré non plus. Un noir de… chapelle.
Mirelda cessa de respirer avant même que je comprenne.
— Une odeur ? demanda-t-elle.
Tavin hocha la tête.
— Cire d’autel. Vin chaud. Et l’herbe amère qu’ils brûlent quand quelqu’un va mourir.
L’odeur de pain brûlé resta dans la pièce.
Moi, je ne sentais plus que la cire d’autel.
Adrien fit un pas.
— Pourquoi personne n’a noté son passage ?
Tavin le regarda comme si la question était trop noble pour mériter une réponse.
Mirelda répondit à sa place.
— Parce qu’on ne note pas les hommes de Dieu. On baisse la tête et on laisse passer.
Je posai la main contre ma robe pour cacher le tremblement de mes doigts.
— Il a dit quelque chose ?
Tavin réfléchit.
— Pas à moi.
— À qui ?
— Au pain.
Je clignai des yeux.
— Au pain ?
Le garçon rougit.
— Il a béni les miches posées près du four. Mais pas comme les prêtres du palais.
Mirelda se pencha.
— Comment ?
Tavin leva deux doigts.
Pas trois.
Deux.
Puis il les posa contre sa gorge, une seconde.
Le même geste que le garde au gant fendu.
Mirelda recula d’un pas.
Adrien le vit.
Moi aussi.
— Vous reconnaissez ce signe, dis-je.
Elle ne répondit pas tout de suite.
Dans la pièce voisine, quelqu’un laissa tomber un plat. Le bruit éclata, puis mourut aussitôt, comme si même la vaisselle avait compris qu’elle avait parlé trop fort.
Mirelda regarda Tavin.
Puis moi.
Plus de colère dans ses yeux.
Seulement de la peur.
— Ce n’était pas un garde.
Sa voix sortit plate.
Presque méconnaissable.
— C’était un prêtre du cardinal.
Elle baissa les yeux vers ma main marquée.
— Ceux-là ne bénissent pas.
Sa voix descendit encore.
— Ils lient.
Sous mon gant, ma paume devint froide.
Pas douloureuse.
Attentive.

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