Chapitre 12 — La bénédiction du cardinal

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Je sentis la cire d’autel avant de voir le cardinal.
Dans le couloir des cuisines, au milieu du suif et du pain brûlé, cette odeur était une intrusion.
Propre. Froide.
Elle couvrait le reste comme un linge posé sur une faute.
Mirelda se figea.
Tavin aussi. Sa pomme de terre tomba de ses doigts, roula sous la table, puis resta là. Personne n’osa la suivre des yeux.
Adrien se plaça devant moi.
Pas assez vite.
Au bout du couloir, près de la porte des cendres, un homme attendait comme si le palais l’avait toujours gardé en réserve.
Je vis d’abord ses gants.
Ivoire, comme sa soutane. Pas blancs : ivoire, jaunis aux plis, usés là où la bague frottait. À son annulaire, le métal ne portait aucune pierre. Seulement des lignes si fines qu’on aurait dit une prière écrite pour blesser les yeux.
Il ne regarda pas mon visage.
Il regarda mes mains.
Sous mes gants, ma paume resta froide.
Attentive.
— Majesté, dit-il.
Sa voix était douce. Pas tendre.
La douceur d’un homme qui prévient avant d’appuyer.
Je redressai le menton.
— Cardinal.
Ses yeux remontèrent enfin vers les miens.
Ils avaient la couleur du miel oublié dans une coupe d’étain.
— Vous avez trouvé les cuisines.
— Non. Vos prêtres les ont trouvées avant moi.
Mirelda baissa la tête.
Trop vite.
Vaulnoy le remarqua.
Bien sûr.
Il ne regardait jamais longtemps.
Il gardait seulement ce qu’il fallait.
— Mes prêtres passent où on les appelle, dit-il. Aux cuisines. Aux lits de mort. Aux seuils.
Son regard effleura Tavin.
— Le royaume aime croire que le Temple arrive avant la peur.
— Ici, il est passé avant l’aube.
Un silence bref.
Adrien tourna légèrement la tête vers moi. Pas pour m’arrêter. Pour mesurer jusqu’où j’allais.
Vaulnoy sourit à peine.
— L’aube appartient aux prières discrètes.
— Et aux objets ronds enveloppés dans du linge mouillé ?
Tavin étouffa un souffle.
Mirelda ferma les yeux.
Le cardinal, lui, ne parut pas surpris.
Je sentis le froid me passer entre les omoplates.
— On vous a parlé, dit-il.
— On a vu.
— C’est différent.
— Pas toujours.
Il inclina la tête, comme si je venais de donner une réponse correcte.
— Votre Majesté a l’esprit précis.
— On le devient quand tout le monde veut votre tête.
— Le Temple ne veut pas votre tête.
Le Voile gris colla à ma bouche quand je souris.
— Il vise plus bas ?
Adrien fit un pas.
— Cardinal, si vous avez une demande, adressez-la au Conseil funéraire ou au Tribunal du Voile.
Vaulnoy tourna vers lui un visage calme.
— Je n’ai pas besoin du Tribunal pour bénir une reine veuve.
— Elle n’a pas demandé de bénédiction.
— Les accusés demandent rarement ce qui pourrait les purifier.
Je sentis mon sourire mourir sous le tissu.
— Vous voilà généreux avec ma pureté.
— Je la trouve menacée.
Ses yeux redescendirent vers mes gants.
— Et pas seulement par les accusations.
Ma paume se serra d’elle-même.
Je détestai qu’il le remarque.
Il ne se pencha pas. Ne triompha pas. Ne fit aucun geste assez grossier pour être dénoncé.
C’était pire.
— Depuis la mort du roi, trop de serments passent autour de vous, dit-il. Certains sonnent faux. Le Temple vérifie ce qui résonne.
Adrien répondit aussitôt :
— Vous ne l’examinerez pas.
— Je n’examine pas une femme, Monseigneur.
— Alors quoi ?
Vaulnoy porta deux doigts à sa gorge.
Lentement.
Le même geste que Tavin avait imité.
Le même geste que le garde au gant fendu.
— Son écoute.
Mirelda recula d’un demi-pas.
Je l’entendis. Le frottement de sa semelle contre la pierre. Minuscule. Honteux.
Vaulnoy ne tourna pas la tête.
Il n’en avait pas besoin.
— Une chapelle basse se trouve derrière ces cuisines, dit-il. Nous serons à quelques pas. Devant témoins. Sans contact. Sans violence.
— Le Temple a une définition intéressante de la violence.
— La vôtre est-elle meilleure ?
Je ne répondis pas.
Il sourit encore.
Une ligne seulement.
— Refuser une bénédiction n’est pas une faute.
Il marqua une pause.
— Mais les gens aiment comprendre ce qu’une femme refuse.
Voilà.
Il ne m’avait pas ordonné d’entrer.
Il avait seulement refermé l’espace autour de mon refus.
Adrien se pencha vers moi.
— Nous pouvons partir.
— Et lui laisser écrire que j’ai fui ?
— Je peux empêcher cela.
Je le regardai.
— Vous avez déjà cru empêcher beaucoup de choses.
La phrase le toucha.
Je le vis à sa bouche.
Pas beaucoup.
Assez pour me haïr une seconde.
Puis il se redressa.
— Je viens avec vous.
Vaulnoy inclina la tête.
— Naturellement.
Mirelda attrapa Tavin par l’épaule.
— Va aux fours.
Le garçon ne bougea pas.
— Mais…
— Maintenant.
Il partit si vite qu’il manqua de glisser sur la flaque.
Mirelda resta.
Je lui lançai un regard.
Elle avait caché ses mains dans ses manches.
Sous le tissu, ses doigts bougeaient encore.
Deux doigts surtout.
Puis elle les serra contre ses paumes.
Je ne l’avais jamais vue faire cela.
Elle secoua presque imperceptiblement la tête.
Je ne savais pas si cela voulait dire : ne le suivez pas.
Ou : je ne peux pas vous sauver de ça.
La chapelle basse tenait derrière une porte étroite, taillée pour les serviteurs et les prières courtes.
L’air y collait à la gorge.
Cire froide. Levain rance. Pierre mouillée.
Mon Voile prit l’odeur en une respiration, comme s’il voulait me la garder contre la bouche.
Des cierges courts brûlaient dans des coupelles de fer. Plusieurs avaient été rallumés trop de fois ; la cire coulait en couches épaisses, sales, presque jaunes.
Contre le mur du fond, une sainte de pierre levait une main cassée.
Deux doigts manquaient.
Je baissai malgré moi les yeux vers mon gant.
Sur une petite table, des croûtes de pain séchaient dans une assiette. À côté, un bassin d’eau bénite tremblait à peine.
L’eau avait une peau grise.
Adrien resta près de la porte.
Il comptait les issues.
Pour une fois, nous regardions la même chose.
Vaulnoy se plaça devant le bassin.
— Retirez votre gant droit, Majesté.
— Non.
Il ne parut pas offensé.
— Comme vous voudrez.
Cela m’inquiéta davantage.
Il leva une main au-dessus du bassin, sans le toucher.
— Que cette eau n’ait jamais servi qu’à bénir les vivants.
Les mots touchèrent l’eau sans la troubler.
Ma main, elle, les entendit.
Elle ne brûla pas tout de suite.
D’abord, mes doigts devinrent étrangers. Comme si le gant avait gardé ma main et que le reste de moi s’en était séparé.
Puis la ligne noire se tendit sous la peau.
Je gardai mes doigts ouverts.
Ne pas les fermer.
Ne pas lui donner cela.
Vaulnoy regardait ma main.
Pas mon visage.
Il n’attendait pas que je parle.
Il attendait que ma main me trahisse.
Adrien le vit.
— Ça suffit.
— Je n’ai touché personne.
— Vous savez ce que vous faites.
Vaulnoy regarda le bassin, pas Adrien.
— Je sais écouter.
Je tournai les yeux vers l’eau grise.
— Cette eau a béni des morts.
Vaulnoy me regarda enfin.
— Oui.
Ma main pulsa.
Pas contre lui.
Contre la phrase.
— Alors votre serment était faux.
— Non, Majesté. Il était incomplet.
Ma gorge se serra.
— C’est ainsi que vous appelez les mensonges au Temple ?
— Un mensonge ferme. Une incomplétude ouvre.
Adrien se rapprocha.
— Cardinal.
Vaulnoy ne haussa pas la voix.
— La plupart des gens croient qu’un serment attache celui qui le prononce.
— Et vous ?
Il sourit.
Cette fois, je le vis vraiment.
Pas sur sa bouche.
Dans ses yeux.
— Je sais qu’un bon serment choisit aussi son témoin.
Il ne dit pas “vous”.
Il n’en avait pas besoin.
Mirelda fit un geste pour se signer, puis s’arrêta avant la fin.
Vaulnoy la vit.
Je vis qu’il la vit.
Il ne dit rien.
Je rangeai cela quelque part.
Pour plus tard.
— Vous cherchez mes fautes ? demandai-je.
Une goutte de cire tomba dans une coupelle.
Vaulnoy attendit qu’elle refroidisse.
— Non. Les vôtres sont déjà bien servies par la cour.
— Alors quoi ?
Il posa deux doigts gantés sur le bord du bassin.
— Votre manière d’entendre celles des autres.
Je ris sans joie.
— Voilà donc votre bénédiction.
— Vous préférez que je mente ?
— Ma peau préfère rarement ce que les hommes choisissent pour elle.
Le silence qui suivit me fit comprendre que j’en avais trop dit.
Adrien me regarda.
Vaulnoy aussi.
Le cardinal pencha légèrement la tête.
— Votre peau a donc des préférences.
Je me tus.
Erreur.
Mirelda me l’avait dit sans le dire.
Une bénédiction peut être une question sans point d’interrogation.
Vaulnoy approcha d’un pas.
Adrien s’interposa aussitôt.
— Pas plus près.
Le cardinal s’arrêta.
— Vous tenez beaucoup aux seuils, Monseigneur.
— J’ai appris ce qu’ils coûtent.
Adrien ne dit rien de plus.
Sa main se referma sur sa manche, à l’endroit exact où il avait gardé l’ordre médical.
Vaulnoy regarda ce geste avant moi.
Puis il baissa les yeux vers l’eau.
— Puisque nous parlons de seuils.
Non.
Je le sentis avant qu’il parle.
Pas dans ma main.
Dans ma nuque.
— Que le roi Évariste ait reçu tous les secours autorisés par la loi sacrée.
La brûlure me traversa la paume.
Violente.
Blanche d’abord.
Puis noire.
Je crispai les doigts malgré moi.
Adrien le vit.
Il leva la main vers moi.
Puis l’arrêta à mi-chemin.
Trop de témoins. Trop de lois. Trop tard.
— Isaline.
Je détestai la peur dans sa voix.
Je détestai plus encore qu’elle me tienne debout.
— Je vais bien.
Mensonge inutile.
Ma main mordit sous le gant.
Vaulnoy ne me regardait toujours pas au visage.
Il regardait la douleur travailler.
Comme un scribe regarde l’encre sécher.
— Intéressant, murmura-t-il.
Adrien avança.
— Dehors.
— Le serment était conforme à la loi sacrée.
— Il l’a blessée.
— Les vérités mal rangées blessent souvent.
Je relevai les yeux.
Ma paume brûlait encore. La sueur collait le cuir à ma peau.
Quand je bougeai les doigts, le gant tira sur la ligne noire.
J’eus envie de l’arracher avec les dents.
— Vous saviez qu’il réagirait.
— Je supposais.
— Vous avez construit une phrase pour ma main.
— Pour votre écoute.
— Ne donnez pas des noms propres à vos cruautés.
Son sourire disparut.
Son pouce appuya trop fort sur le bord du bassin.
Une seule seconde.
Puis le cardinal revint.
Mirelda inspira derrière moi.
Elle aussi l’avait vu.
Une fissure.
Petite.
Vaulnoy n’aimait pas qu’on salisse ses mots.
Je m’approchai du bassin.
Adrien tendit la main.
Je l’arrêtai d’un regard.
— Alors écoutez ceci, Cardinal.
Je levai ma main au-dessus de l’eau grise.
Le cuir du gant grinça.
Je ne touchai pas le bassin.
— Le prêtre qui a quitté les cuisines avant l’aube n’a pas seulement béni du pain.
Le silence devint plus étroit.
Ma paume ne brûla pas.
Je continuai :
— Il a emporté quelque chose.
Toujours rien.
Vaulnoy m’observait.
Enfin mon visage.
— Et vous savez quoi.
Ma main resta froide.
Pas de morsure.
Pas de ligne vive.
Pas de vérité arrachée.
Le cardinal n’avait pas menti.
Il n’avait rien dit.
C’était presque plus insultant.
Vaulnoy se pencha légèrement vers moi.
Pas assez pour qu’Adrien puisse le repousser sans créer un scandale.
Assez pour que je sente l’herbe amère dans son souffle.
— Vous apprenez vite.
— Je suis entourée de bons professeurs.
— Non, Majesté.
Il porta deux doigts à sa gorge.
Lentement.
Pas pour bénir.
Pour me montrer où appuyer.
— Votre peau sait trop de choses.
Sous mon gant, ma paume répondit avant moi.
Pas par douleur.
Par reconnaissance.
Et Vaulnoy sourit comme si je venais enfin de parler sa langue.

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