Chapitre 13 — La première faveur
Ma peau avait reconnu Vaulnoy.
Moi, non.
Depuis la chapelle basse, ma paume restait froide au même endroit, comme si deux doigts invisibles y appuyaient encore.
Sous mon gant, elle ne brûlait plus. Elle attendait.
Le cuir collait à ma paume comme une peau trop mince.
Je n’avais jamais été aussi couverte. Je ne m’étais jamais sentie aussi lisible.
Je marchais vite.
Pas assez pour fuir.
Assez pour que personne ne me demande si j’avais mal.
Adrien avançait à ma droite. Mirelda, à gauche, gardait les mains dans ses manches depuis la chapelle. Elle ne les avait pas sorties une seule fois.
Je ne lui demandai pas pourquoi.
Pas encore.
Ici, je retenais mes questions comme on retient sa robe au bord d’une flaque.
— Votre main, dit Adrien.
Je gardai les yeux devant moi.
— Elle a appris une mauvaise habitude.
— Ce n’est pas une réponse.
— Vous vous habituez mal aux miennes.
Il ne répondit pas.
Sa présence avait changé depuis Vaulnoy. Avant, il surveillait mes gestes. Maintenant, il surveillait ce que les autres pouvaient me faire.
Il voulait m’aider.
Je le voyais à sa main, prête à se lever avant chaque porte.
Dans ce palais, même l’aide savait barrer le passage.
Le couloir s’assombrit avant la porte.
Mes pas devinrent trop nets sur la pierre.
Puis l’antichambre des audiences muettes apparut.
La porte était noire, sans poignée visible. À côté, un lutrin portait un registre ouvert, plus large qu’un livre de prière. Une cloche pendait au-dessus.
Elle n’avait pas de battant.
Une cloche sans langue.
À la Cour Noire, même l’appel devait être autorisé.
Deux veuves attendaient sur un banc, voiles abaissés. Aucune ne parlait. Une servante leur tendait de l’eau dans des coupes ternes, jamais de vin. Sur les murs, des portraits de femmes sans nom regardaient droit devant elles.
Sur le banc, les veuves ne remuaient que les doigts.
Même leurs voiles semblaient attendre l’autorisation de bouger.
Je m’approchai du registre.
La femme qui le gardait avait les doigts tachés d’encre jusqu’aux cuticules. Avant de lever les yeux, elle essuya sa plume sur son pouce noirci. Pas sur le registre.
Jamais sur le registre.
Ses paupières pâles ne tremblaient pas.
— Votre Majesté est attendue ?
— Je demande audience.
Cette fois, elle me regarda.
Pas avec mépris.
Avec pire : la précision tranquille d’une règle.
— Sous quel droit ?
Le Voile gris bougea contre ma bouche.
— Celui d’être déjà dans toutes leurs bouches.
Un pli minuscule passa au coin de ses lèvres.
Pas un sourire.
Une erreur qu’elle corrigea aussitôt.
— Une reine veuve sous Voile gris peut être entendue, Majesté.
— Parfait.
— Si quelqu’un d’autorisé choisit de la faire entendre.
Elle posa la pointe de sa plume sur une ligne vide.
Pas la mienne.
Une ligne qui pouvait m’exclure sans même me nommer.
— Donc je peux être convoquée, examinée, jugée, mais pas requérir.
— Votre Majesté comprend vite.
— On me le dit beaucoup aujourd’hui. Je commence à m’en inquiéter.
Adrien s’avança.
— J’en fais la demande en mon nom.
La gardienne du registre baissa les yeux vers lui.
Cette fois, son respect était visible.
Et inutile.
— Monseigneur appartient à la Cour d’Or.
— Je suis son protecteur judiciaire.
— Ici, Monseigneur, votre titre s’arrête au seuil.
Adrien se tut.
Je sentis sa colère dans la raideur de son épaule. Il n’aimait pas les portes qui ne cédaient pas à son devoir.
Je posai deux doigts sur le bord du lutrin.
Pas la paume.
Jamais la paume.
— Une veuve sous Voile gris peut-elle porter une requête par procuration ?
La gardienne me regarda enfin vraiment.
— Si une veuve noire accepte de prêter sa voix.
— Et où trouve-t-on une veuve assez généreuse pour cela ?
— On ne la trouve pas, Majesté.
Sa plume toucha le papier.
— On la paie.
Derrière moi, Mirelda souffla presque sans bruit.
Je tournai la tête vers elle.
— Vous connaissez quelqu’un.
Elle garda les yeux sur le sol.
— Je connais des noms.
— C’est rarement la même chose ?
— Jamais, ici.
Adrien se pencha vers moi.
— Je peux parler à Séraphine.
Je le regardai.
— Pour lui demander de me donner une bouche ?
— Pour éviter que vous vendiez la vôtre à quelqu’un de pire.
— Vous ne comprenez pas.
— Expliquez-moi.
— Une audience demandée par vous serait une protection.
— C’est bien l’idée.
— Pas ici.
Il serra la mâchoire.
— Me laisser aider n’est pas une faiblesse.
— Dans cette antichambre, si.
Le silence entre nous fut bref.
Il resta pourtant dans ma gorge.
Je savais qu’il essayait.
Une part de moi voulut lui en être reconnaissante.
Je la fis taire.
Cela ne suffisait pas.
Mirelda se pencha légèrement vers moi.
— Si vous voulez une voix, choisissez celle qui ne vous la donnera pas par bonté.
Je suivis son regard.
Au bout du banc, près d’une fenêtre étroite, une veuve noire était assise seule.
Son voile n’était pas brillant. Un noir mat, presque poudreux, brodé de fils sombres qu’on ne voyait que lorsque la lumière bougeait. Ses mains reposaient sur une canne d’ébène. Gants impeccables. Ongles nets. Aucun anneau au doigt.
Pourtant, quand elle bougea la main, j’entendis un très léger choc métallique.
À l’intérieur du gant.
Un anneau cousu là.
Contre la paume.
Je compris avant de savoir pourquoi cela me plaisait.
Cette femme portait son deuil comme une arme cachée.
— Dame Olympe, murmura Mirelda.
— Elle vous doit quelque chose ?
Mirelda pâlit.
— Non.
Trop vite.
Mirelda ne regardait pas Olympe.
Olympe, elle, posa deux doigts sur le pommeau de sa canne.
Comme si le silence de Mirelda venait de lui rappeler quelque chose.
Elle leva les yeux avant que nous approchions.
Son visage était long, creusé aux joues. Une ancienne beauté y restait, rangée derrière la bouche serrée et les yeux qui ne demandaient plus rien.
Quand elle déplaça sa canne, sa main se raidit une seconde.
Pas assez pour appeler cela une faiblesse.
Assez pour me rappeler qu’elle avait un corps.
— Majesté, dit-elle.
Pas de chaleur.
Pas de froideur non plus.
Une mesure.
Je m’arrêtai devant elle.
— Dame Olympe.
Elle regarda mes gants.
Contrairement à Vaulnoy, elle ne sembla pas y chercher un secret.
Elle y chercha un usage.
— Cachez mieux vos mains, dit-elle. Ou faites croire que vous voulez qu’on les regarde.
Je ne pus m’empêcher de sourire.
— Vous commencez par un conseil gratuit ?
— Non. Par un avertissement bon marché.
Adrien resta légèrement en retrait.
Olympe le remarqua.
— Le prince d’Or sait-il qu’il gêne la transaction ?
— Je suis là pour sa sécurité, dit Adrien.
— Comme tous les hommes qui empêchent une femme d’acheter ses propres couteaux.
Je sentis le regard d’Adrien se durcir.
Presque.
Je ne le regardai pas.
— On me dit que vous pouvez me prêter votre voix.
— On parle trop dans les couloirs.
Mirelda baissa les yeux.
Olympe sourit à peine.
— Mais, pour une fois, le couloir n’a pas menti.
Elle désigna le banc devant elle.
Je ne m’assis pas.
Elle approuva d’un battement de cils.
— Vous cherchez une faveur.
— Une entrée.
Olympe tapa sa canne une fois.
— Ne commencez pas par mentir sur le mot. Ici, c’est la même chose.
— Alors donnez-moi le prix.
Cette fois, elle sourit vraiment.
Pas longtemps.
Assez pour montrer qu’elle choisissait quand mordre.
— Que voulez-vous faire entendre ?
Je choisis mes mots.
Vaulnoy avait raison sur une chose : certaines phrases choisissaient leur témoin.
— Le Temple sait provoquer certains serments.
Olympe ne bougea pas.
Mais son gant se resserra sur sa canne.
Le métal cousu dedans tinta faiblement.
— Continuez.
— Le prêtre sorti des cuisines avant l’aube a emporté quelque chose. Un objet rond, enveloppé dans un linge mouillé. Il a béni du pain avec deux doigts à la gorge. Le même signe que le garde au gant fendu.
— Et vous voulez une audience pour dire cela ?
— Non.
Elle leva un sourcil.
— Pour écouter qui fera semblant de ne pas savoir.
Olympe me regarda plus longtemps.
Je sentis la gardienne du registre cesser d’écrire derrière moi.
Bien.
Même sans voix officielle, j’avais déplacé l’air.
— Vous n’êtes pas stupide, dit Olympe.
— J’essaie de ne pas le prouver trop vite.
— Mauvaise stratégie. Ici, les femmes stupides vivent parfois plus longtemps.
— Et meurent sans avoir ouvert une seule porte.
Elle inclina la tête.
— Voilà donc l’ambition.
Le mot me toucha au mauvais endroit.
Pas parce qu’il était faux.
Parce qu’il ne l’était plus tout à fait.
Je pensai aux Morvan. À la robe qu’on avait serrée sur moi sans demander si je respirais. À l’épingle qui m’avait piqué la côte pendant qu’ils signaient.
Utile, propre, muette.
Demander une faveur me donnait presque le même goût.
Mais cette fois, je nommais le prix.
— Votre voix contre une dette, dis-je.
Olympe tapota sa canne du bout de l’index.
— Vous proposez avant que je demande.
— Je préfère voir ce qu’on m’attache.
— Alors vous allez beaucoup détester la Cour Noire.
— Je m’entraîne.
Une veuve sur le banc tourna légèrement la tête.
Olympe, elle, resta immobile.
— Une dette simple ne suffira pas.
— Elle devra pourtant être nommée.
— Non.
Sa voix se fit plus basse.
— Une faveur blanche.
La plume de la gardienne s’arrêta.
Puis elle glissa vers la marge gauche du registre, là où aucune ligne n’était encore remplie.
Une des veuves du banc cessa de respirer.
Pas longtemps.
Assez pour que le mot prenne plus de place que nous.
Mirelda inspira derrière moi.
Adrien bougea.
Je ne me retournai pas.
— Définissez.
— Je nomme la faveur plus tard. Vous l’exécutez sans demander pourquoi.
— Non.
La réponse sortit avant la peur.
Olympe ne sembla pas offensée.
Au contraire.
— Enfin.
— Je ne promets pas avant de savoir où vous voulez me mettre les mains.
— Vous êtes sous Voile gris. Vous vivez déjà dedans.
— Justement. Je connais la texture.
Son regard glissa sur le tissu qui couvrait ma bouche.
— Alors négociez.
Je sentis Adrien me regarder.
Pas pour me corriger.
Pour me voir choisir.
— Je n’accepterai pas de livrer un innocent.
Olympe eut un petit rire sec.
— Vous ne survivrez pas longtemps avec une phrase pareille.
— Je n’ai pas dit que je ne blesserai personne. J’ai dit : pas un innocent.
Le rire mourut.
Ses yeux changèrent.
Pas de douceur.
D’intérêt.
— Et si je vous demande de ne pas sauver quelqu’un ?
Ma gorge se serra.
Nolven et son ruban bleu.
Liora, huit ans.
Tavin avec sa pomme de terre écrasée dans la main.
Le palais pouvait avaler tout cela sans changer de tapis.
— Alors vous devrez me dire son nom.
— Pour refuser ?
— Pour savoir ce que je deviens.
Le silence dura.
Une goutte tomba quelque part derrière la porte noire. Peut-être de l’eau. Peut-être de la cire. Ici, même les sons semblaient éviter de se dénoncer.
Olympe se leva.
Elle était plus grande que je ne l’avais cru.
Pas imposante.
Exacte.
— Très bien.
La gardienne du registre releva aussitôt la plume.
— Dame Olympe ?
— J’accorde ma voix à Sa Majesté Isaline de Morvan, reine veuve sous Voile gris. Je porterai sa requête devant l’audience muette.
La plume gratta le papier.
Mon nom entra enfin dans le registre.
Pas seul.
Attaché au sien.
La victoire sentit l’encre fraîche.
Pas la liberté.
L’encre.
Olympe se pencha vers moi.
— En échange, Sa Majesté accepte une faveur blanche, limitée par le refus de livrer un innocent.
Elle sourit.
— Formulation charmante. Fragile. Nous verrons combien de temps elle tient.
Adrien parla enfin :
— Cette dette n’a aucune valeur devant la Cour d’Or.
Olympe le regarda comme on regarde une porte décorative.
— Quelle chance que personne ne l’ait invitée à la payer là-bas.
Je baissai les yeux vers mon gant.
Ma paume resta froide.
Pas de mensonge.
Pas encore.
La porte noire s’ouvrit de quelques centimètres.
De l’autre côté, on ne voyait presque rien.
Seulement une table longue, des voiles, un éclat d’encre.
Une bouche où je n’avais pas encore le droit d’entrer.
Mais une autre parlerait pour moi.
Pour un prix.
Olympe ajusta son gant, comme si elle s’apprêtait seulement à entrer.
— Vous la regardez comme toutes les autres.
— Séraphine ?
— Comme un monument. C’est pratique. Les monuments ne saignent pas.
Je tournai enfin la tête.
— Vous l’avez connue avant la Couronne noire ?
— Tout le monde a été quelque chose avant de devenir un monument.
Son gant frôla le mien.
L’anneau cousu à l’intérieur tinta une fois.
— Séraphine aussi a commencé au Voile gris.
La phrase entra en moi sans bruit.
Comme une aiguille fine.
Je revis Séraphine au fond des salles, immobile, parfaite, son bracelet noir muet contre son poignet. Une femme qui semblait avoir été sculptée directement dans l’autorité.
Sous un Voile gris.
Comme moi.
Mon Voile toucha mes lèvres.
Ma paume resta froide.
Pas un mensonge.
C’était cela qui me coupa le souffle.
— Elle l’a subi ? demandai-je.
Olympe sourit.
Cette fois, son sourire avait quelque chose de presque cruel.
— Non, Majesté.
La porte noire s’ouvrit davantage.
Un souffle froid passa sous mon Voile.
— Elle l’a demandé.

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