Chapitre 18 — La sœur de Nolven

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Je ne dormis pas.
À l’aube, je connaissais chaque bruit de ma chambre : la lampe qui craquait, la pierre qui travaillait derrière les murs, mon propre souffle trop court.
On frappa à la porte de service.
Deux coups trop rapprochés.
Pas la façon de Mirelda. Ou plutôt : sa façon quand elle oubliait d’être prudente.
Je me levai avant le second silence.
— Entrez.
Mirelda entra sans attendre.
Elle oublia même de baisser les yeux.
C’était cela qui me fit peur.
Ses cheveux tenaient mal. Une épingle pendait près de son oreille, prête à tomber. Ses mains étaient sorties de ses manches.
Toutes les deux.
— Majesté.
Sa voix était si basse qu’elle semblait déjà s’excuser d’exister.
— Quoi ?
Elle referma la porte derrière elle.
Pas avec soin.
Avec urgence.
— La petite n’est plus là.
Je compris avant de respirer.
Mon gant se serra sur mes doigts.
— Quelle petite ?
Mirelda me regarda.
Je sus avant qu’elle réponde.
— Liora. La sœur de Nolven.
Liora.
Je cherchai son visage.
Ce qui revint d’abord, ce fut le ruban.
Bleu pâle. Mal noué.
Ma mémoire avait gardé le tissu avant l’enfant.
Elle avait huit ans, deux nattes trop serrées, et cette façon de dire oui de la tête avant même d’avoir compris la question. Une enfant habituée à deviner ce qu’on attendait d’elle.
Mais son ruban, elle le renouait toujours elle-même. Mal. Trop bas. De travers. Comme si au moins cela, personne ne devait le faire à sa place.
Une enfant qui savait déjà faire peu de bruit.
Pas assez peu, visiblement.
— Depuis quand ?
— On ne sait pas.
— Cela veut dire quoi ?
Mirelda serra les doigts.
— Cela veut dire que celles qui savent ont peur de savoir.
Je pris mon Voile.
Le tissu resta accroché à mon gant. Je tirai trop fort.
— Où était-elle ?
— Dans la buanderie nord. Derrière les réserves de lin. Les lingères l’avaient gardée sous un autre nom.
— Qui connaissait l’endroit ?
Mirelda baissa les yeux.
— Moi.
Elle ne releva pas la tête. Ses mains restèrent ouvertes devant sa robe, comme si elle attendait que je dépose la faute dedans.
Je ne le fis pas.
Pas encore.
— Et ?
— Tavin. Deux lingères. Nolven, peut-être, mais pas le chemin exact.
— Et l’ennemi.
Elle ne répondit pas.
Je nouai le Voile devant ma bouche. Le tissu avait un goût de sommeil manqué.
— Venez.
— Les gardes…
— Non. Pas encore.
Mirelda releva les yeux.
— Majesté ?
— Si quelqu’un l’a prise pour me faire courir, je ne vais pas lui offrir des bottes dans tous les couloirs.
La petite porte s’ouvrit sur un passage étroit. La pierre y sentait l’humidité, la cendre froide et les herbes oubliées dans les poches des servantes. Pas de tapis. Pas de portraits. Seulement des murs assez proches pour frotter les coudes.
Là où les nobles accrochaient des visages royaux, les servantes laissaient des traces d’épaules sur la pierre. Des marques de paniers, de manches mouillées, de doigts pressés trop vite autour des serrures.
Mirelda marchait devant moi. Elle connaissait les marches qui craquaient, les angles où il fallait baisser la tête, les portes qui semblaient closes, mais cédaient si l’on appuyait sous la serrure.
Ma robe accrocha une pierre descellée.
Mirelda ne se retourna même pas.
Ici, elle savait où poser le pied.
Moi, je faisais du bruit avec du tissu cher.
Nous traversâmes un escalier de service, puis une galerie basse où des paniers de linge dormaient contre le mur. Une lampe tremblait au bout du couloir. Sa flamme était trop petite pour rassurer qui que ce soit.
Au premier palier, une silhouette se détacha de l’ombre.
Adrien.
Il était appuyé contre le mur, dans l’angle mort de la lampe. Une poussière grise marquait son épaule.
Il attendait depuis assez longtemps pour avoir laissé une trace.
Pas de manteau. Une chemise sombre, mal fermée au col, une lame courte à la ceinture.
— Vous me suivez maintenant jusque dans les murs ?
— J’ai vu Mirelda courir.
— Elle ne court jamais.
— C’est précisément pour cela que je suis venu.
Mirelda détourna les yeux.
Je serrai les dents.
— La sœur de Nolven a disparu.
Adrien changea.
Pas beaucoup.
Assez pour que sa fatigue passe derrière quelque chose de plus dur.
— Depuis quand ?
— Trop longtemps.
— Je peux faire ouvrir toutes les portes de service, dit Adrien. Ou les fermer.
Il s’interrompit.
Le mot fermer venait de lui revenir au visage.
Je le vis.
Lui aussi.
— Non.
— Isaline, si elle est encore dans le palais…
— Alors vous venez d’annoncer à ceux qui l’ont prise que nous cherchons au bon endroit.
Il se tut.
Puis :
— Et si elle n’y est plus ?
Je ne répondis pas.
Il comprit.
Pour une fois, il n’insista pas.
Mirelda reprit sa marche. Adrien nous suivit. Pas devant. Pas en commandant. Il dut se baisser sous une poutre, éviter une bassine, reculer pour laisser passer une servante qui portait un seau d’eau grise.
La fille nous vit.
Elle blêmit si vite que ses taches de rousseur ressortirent. Sa révérence fut si brusque que l’eau déborda sur ses chaussures.
— Tu n’as rien vu, dit Mirelda.
— Non.
Ma paume chauffa.
Faiblement.
Une écharde.
Je m’arrêtai.
— Comment t’appelles-tu ?
— Péria, Majesté.
Sa voix trembla sur le titre.
Je levai ma main gantée.
Pas vers elle.
Juste assez pour sentir si la chaleur revenait.
— Tu n’as rien vu ?
— Non.
La brûlure piqua plus fort.
Adrien le remarqua.
Mirelda aussi.
Je m’approchai de la fille.
— Ne me mens pas pour te sauver. Tu n’as pas assez de rang pour que ton mensonge te protège longtemps.
Ses lèvres s’ouvrirent.
Rien ne sortit.
Puis elle regarda Mirelda.
— On m’a dit de ne pas parler.
— Qui ?
Elle secoua la tête.
Ses yeux brillèrent. Elle cligna trop vite, comme si même pleurer pouvait lui coûter sa place.
— Une femme en noir. Enfin… je crois. Pas une veuve. Pas une des nôtres.
Elle regarda le couloir derrière nous.
— Et ses mains…
— Quoi, ses mains ?
Péria baissa la voix jusqu’au souffle.
— Les gants étaient trop grands. Des gants d’homme.
— Qu’a-t-elle fait ? demanda Mirelda.
— Elle portait quelque chose.
— Quelque chose ?
Péria fixa le seau renversé.
— Un paquet. Non… pas un paquet. Ça bougeait peut-être. Je ne sais pas.
Sa gorge travailla.
— Pas lourd comme un mort. Lourd comme quelqu’un qu’on force à dormir.
Ma gorge se serra.
Liora.
Je n’avais pas le droit d’imaginer son visage.
Pas maintenant.
— Où allait-elle ?
Péria désigna le fond du couloir.
— Vers les réserves de cierges.
La cire d’autel.
Je pensai à Vaulnoy.
Aux deux doigts contre la gorge.
Au linge mouillé autour d’un objet rond.
Adrien me regarda.
Il avait pensé la même chose.
Je détestai que nous sachions parfois nous comprendre.
— Merci, dis-je.
La servante eut un mouvement de recul, comme si ma gratitude pouvait la compromettre.
Elle avait raison.
Nous repartîmes.
Les réserves de cierges dormaient sous l’ancienne chapelle d’hiver : chandelles de veillée, cierges de confession, rubans blancs pour la cire consacrée.
L’air y était froid, presque sucré. Des coulures pendaient aux étagères comme des larmes durcies.
Cette odeur de cire propre me donna la nausée.
Elle couvrait trop bien les choses sales.
Mirelda ouvrit la porte avec une clé sortie de sa manche.
Je ne demandai pas pourquoi elle l’avait.
Pas maintenant. Une clé utile valait mieux qu’une explication dangereuse.
La réserve ne nous attendait pas.
Rien n’y avait l’air abandonné.
Tout avait l’air remis en place.
Adrien entra le premier.
Pas par confiance.
Si quelque chose devait frapper, autant qu’il frappe d’abord celui dont le sang coûterait le plus cher.
Il inspecta la pièce rapidement, puis secoua la tête.
— Personne.
Mirelda alla vers le fond.
Elle se pencha près d’un panier.
Son dos se raidit.
— Ici.
Je la rejoignis.
Dans le panier, entre deux linges de cire, il y avait un fil bleu.
Pas un ruban entier.
Un fil.
Je le pris entre deux doigts.
Il était détendu par endroits, comme un ruban qu’on noue trop souvent avec des doigts pressés. Il sentait le savon gris et quelque chose de plus chaud, presque une nuque d’enfant.
— C’était à elle ?
Mirelda hocha la tête.
— Son ruban se défaisait toujours. Elle tirait dessus quand elle avait peur.
Je gardai le fil.
— Il y a autre chose, dit Adrien.
Il était accroupi près de la table.
Sur le bois, quelqu’un avait tracé un signe dans la poussière de cire.
Deux traits courts montaient vers une ligne courbe.
Deux doigts.
Une gorge.
Le signe était tracé bas, à hauteur d’enfant.
Ma paume brûla.
Franche cette fois.
Je fermai le poing.
— Mensonge ? demanda Adrien.
— Non.
Ma paume ne mentait pas. Elle tirait vers le signe, comme vers une plaie encore ouverte.
— Quelqu’un tient parole.
Mirelda recula d’un pas.
— Le Temple ?
— Ou quelqu’un qui veut que je regarde le Temple.
Adrien se redressa.
— Je vais faire surveiller Vaulnoy.
— Trop tard.
— Vous n’en savez rien.
— Je sais qu’un ennemi assez proche pour prendre Liora sait aussi nous donner une piste trop visible.
Je me tournai vers Mirelda.
— Où mènent les réserves ?
Elle hésita.
— À trois endroits. Les cuisines. La chapelle d’hiver. Et l’escalier des morts.
Adrien la fixa.
— L’escalier des morts ?
— Pour sortir les corps sans traverser les salons, Monseigneur.
Il ne répondit pas.
Nous prîmes l’escalier.
La pierre descendait en tournant, étroite, mouillée par endroits. L’air y sentait la terre froide. Je relevai un pan de ma robe pour ne pas glisser. Mon gant serrait le fil bleu. Trop fort. Il me sciait presque les doigts.
Au bas des marches, une porte donnait sur une cour intérieure.
Vide.
Un puits.
Trois charrettes couvertes.
Des traces de roues dans la boue.
Adrien s’accroupit.
— Une charrette est partie il y a peu.
— Vers où ?
— La porte des cendres, probablement.
Mirelda ferma les yeux.
La porte des cendres.
Celle des cuisines.
Celle de Vaulnoy.
J’entendis mon propre souffle sous le Voile.
— On ne la rattrapera pas, dit Adrien.
Je cherchai une erreur dans sa phrase.
Je n’en trouvai pas.
— Alors ils ont gagné ?
— Non.
Sa voix était basse.
— Ils nous ont déplacés.
Le mot me toucha.
Déplacés.
Comme une pièce.
Comme une femme.
Comme une enfant.
Je pensai à Nolven.
À son mensonge.
À sa peur.
Je n’avais pas pensé à la façon dont sa sœur attachait ses cheveux. Je ne savais même pas si elle aimait le bleu ou si on lui avait donné ce ruban parce qu’il restait du tissu.
J’avais pensé à l’endroit où la cacher.
Quelqu’un venait de me rappeler la différence.
— Rentrez, dit Adrien.
Je ris presque.
— Vous aimez vraiment cette phrase.
— Cette fois, c’est différent.
— Parce que vous avez raison ?
— Parce que si l’ennemi veut vous faire courir, il a déjà choisi où vous tomberez.
Je regardai la cour.
Les traces.
Le puits noir.
La boue.
Puis le fil bleu dans ma main.
— Et si je ne cours pas ?
Mirelda répondit avant lui :
— Alors il viendra vérifier si vous avez compris.
Je la regardai.
Elle avait peur.
Pas pour elle.
Pour moi, peut-être.
Ou pour l’enfant qui respirait quelque part sous une couverture.
Nous remontâmes.
Pas en courant.
Cela me coûta davantage.
Chaque marche me disait que Liora s’éloignait pendant que je survivais correctement.
Dans le couloir des appartements, les gardes se redressèrent à notre approche. L’un d’eux avait encore la marque d’un pli sur la joue.
Ils savaient voir une reine.
Pas ce qui était entré chez elle.
Ma porte était close.
Le sceau de cire posé plus tôt par Mirelda n’était pas brisé.
Elle s’arrêta net.
— Je l’avais scellée.
Mirelda toucha le sceau sans l’enfoncer, juste du bout de l’ongle.
Sa main tremblait enfin.
Adrien tira sa lame.
— Restez derrière moi.
Je ne bougeai pas.
— Non.
Il me regarda.
— Isaline.
— Si quelqu’un est entré chez moi sans briser le sceau, je veux voir ce qu’il a voulu que je voie.
J’ouvris.
La chambre était immobile.
Trop immobile.
Les rideaux n’avaient pas bougé. La lampe brûlait encore sur la table.
Le Voile gris que j’avais laissé sur le lit avait été déplacé.
Plié.
Avec soin.
Sur mon oreiller, un ruban d’enfant m’attendait.
Pas jeté.
Plié.
Trois fois.
Bleu pâle.
Le même bleu que le fil dans ma main.
Je m’approchai.
Adrien dit mon nom.
Je ne l’écoutai pas.
Le ruban n’était pas taché.
Il avait été lissé du bout des doigts.
La délicatesse me donna plus froid que du sang.
Il était posé sur mon Voile, comme si quelqu’un avait couché une enfant sur ma bouche.
Dessous, sur le drap blanc, quelqu’un avait écrit avec de la cire froide.
La cire n’avait pas coulé.
La main qui avait écrit n’avait pas tremblé.
Je voulus l’effacer. Mon gant s’arrêta à un doigt du drap.
La cire attendait ma réponse.
Un seul mot.
Continuez.

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