Chapitre 19 — La veuve sans larmes
Le ruban de Liora était encore coincé dans un pli de mon Voile.
Je n’avais pas réussi à le ranger. Pas dans un tiroir. Pas dans ma main. Pas dans ma tête.
C’est à ce moment-là qu’on vint m’accuser de ne pas pleurer mon mari.
La cire froide écrivait Continuez sur mon drap. Pendant une seconde, je regardai la lampe et je pensai au feu. Puis au ruban. Puis à une enfant qui respirait peut-être quelque part sous une couverture.
Ma colère n’avait même pas le droit d’être simple.
On frappa à la porte principale.
Pas deux coups pressés, comme Mirelda.
Trois coups nets.
Officiels.
Adrien regarda la porte comme si elle venait de lui parler. Sa main passa de sa lame à la poignée, puis revint à la lame.
— Ne répondez pas tout de suite.
Je le regardai.
— Vous proposez de laisser la Cour Noire attendre derrière ma porte ?
— Je propose que vous restiez vivante assez longtemps pour retrouver l’enfant.
Le mot me fit mal parce qu’il l’avait trouvé avant moi.
L’enfant.
Moi, j’avais pensé au ruban, à la piste, à Nolven.
Je ne savais même pas si Liora riait fort ou en silence.
Mirelda se tenait près du lit. Son pouce fit un mouvement vers le ruban, minuscule, presque maternel, puis elle le replia contre sa jupe.
— Elle le mâchait quand elle avait peur, murmura-t-elle. Je lui disais d’arrêter.
On frappa de nouveau.
Plus fort.
— Sa Majesté est requise, annonça une voix de femme derrière le bois.
Je reconnus la froideur d’une gardienne de registre avant même qu’elle ajoute :
— Pour défaut de deuil.
Adrien ferma les yeux.
Une seconde.
Pas assez pour fuir.
Assez pour comprendre.
Je ris presque.
Aucun son ne sortit.
— Ils ont pris une enfant, murmura Mirelda, et maintenant ils veulent vos yeux.
Dans la glace, je vis ce qu’ils allaient voir : le Voile noué de travers, une marque rouge sur ma joue, des gants sombres, des yeux secs qui piquaient à force de ne rien donner.
Toujours secs.
Évariste m’avait laissé une alliance, une accusation et trop de portes fermées.
Moi, je n’avais pas pleuré.
Pas assez vite.
Pas au bon endroit.
Pas devant les bonnes personnes.
— Ouvrez, dis-je.
Adrien tourna la tête vers moi.
— Isaline.
— Si je refuse, ils écriront que je me cache.
— Ils l’écriront de toute façon.
— Alors autant leur donner une meilleure phrase.
Mirelda alla ouvrir.
La femme sur le seuil portait le voile lisse des messagères de la Cour Noire. Derrière elle, deux gardes de la Cour d’Or évitaient de regarder dans ma chambre.
L’un fixait le linteau. L’autre, le pommeau de son épée.
Aucun ne regarda le lit.
Obéir leur demandait déjà assez d’effort.
La messagère inclina la tête.
— Sa Majesté est convoquée à l’antichambre des douleurs attestées.
Je répétai le nom en silence.
Douleurs attestées.
Même le chagrin avait donc besoin d’une pièce où se faire reconnaître.
— Vous classez aussi les douleurs par couloir ? demandai-je.
La messagère baissa les yeux vers son feuillet.
— Je dois seulement vous conduire, Majesté.
Adrien fit un pas.
— L’audience peut attendre.
La messagère tourna vers lui un regard poli.
— Le retard sera inscrit, Monseigneur. Comme le reste.
Ma paume resta froide.
Elle ne mentait pas.
C’était plus irritant.
— Qui m’accuse ? demandai-je.
— La plainte n’est pas encore une accusation.
— Quelle délicatesse.
— C’est une observation inscrite.
Mirelda baissa les yeux.
Une observation inscrite.
Je revis aussitôt la plume de la gardienne, son petit bruit sec sur le papier.
Une rumeur pouvait changer de bouche.
Une ligne restait.
Elle attendait seulement qu’on finisse par lui donner raison.
— Quelle observation ?
La messagère consulta le feuillet noir.
— Depuis le décès du roi Évariste, Sa Majesté Isaline de Morvan n’a versé aucune larme attestée en présence rituelle, judiciaire ou funéraire.
La chambre devint plus étroite autour du feuillet.
Je pensai à Liora sous une couverture.
Au paquet qui bougeait peut-être.
À une charrette sortie par la porte des cendres.
Et eux comptaient mes larmes.
— Attestée, répétai-je.
— Oui, Majesté.
— Donc une larme ne compte que si quelqu’un la voit tomber.
— Une larme de reine veuve appartient au deuil royal.
Ma bouche se sécha sous le Voile.
— Et si elle reste dans la gorge ?
La messagère referma son feuillet.
— Alors il faudra expliquer pourquoi.
Adrien avança encore.
Cette fois, je levai la main sans le regarder.
Il s’arrêta.
Ce silence-là lui coûta.
Je le sentis.
— Je viens, dis-je.
Mirelda se rapprocha.
— Majesté, le ruban…
Je regardai le lit.
Le bleu pâle sur le gris.
La cire froide sur le blanc.
Je pris le ruban.
Pas comme une preuve.
Comme une faute.
Je le glissai dans mon gant gauche, contre ma paume.
Le tissu toucha ma peau à travers le cuir.
Il ne brûla pas.
Bien sûr.
Les enfants ne mentent pas quand ils disparaissent.
Dans le couloir, les serviteurs se turent trop vite.
Une fille qui portait un plateau tourna le visage vers le mur. Un valet fit semblant de réparer une boucle de rideau. Deux lingères cessèrent de parler dès qu’elles virent mon Voile.
Puis les murmures revinrent, plus bas.
— Pas une larme.
— Même quand elle l’a embrassé, je te dis.
— Les Morvan sont secs, de toute façon.
— Secs ou contents ?
Mirelda marcha plus près de moi.
— Ne les écoutez pas.
— Trop tard.
Adrien restait à ma droite, assez près pour repousser une main, trop loin pour prétendre qu’il me protégeait.
Il regardait chaque porte.
Pas les gens. Les portes.
Sa main se refermait chaque fois qu’une serrure apparaissait dans le mur.
Je savais à laquelle il pensait.
— On peut dire que vous êtes souffrante, murmura-t-il.
— Ils le diront mieux que nous.
— Quoi donc ?
— Souffrante d’un chagrin absent.
Sa mâchoire se tendit.
— Ce n’est pas un procès.
— À Velrune, tout est un procès. Même un visage.
L’antichambre des douleurs attestées se trouvait près de la Cour Noire, mais pas tout à fait dedans. Une pièce étroite, tapissée de rideaux gris.
Des bassins d’eau claire reposaient sur des socles bas. L’eau sentait le métal froid et les linges propres. Une odeur de visage lavé trop fort.
Je compris aussitôt pourquoi ils étaient là.
Pas pour laver.
Pour mettre les visages à nu.
Olympe attendait près d’une fenêtre close. Son voile noir semblait plus mat que d’habitude. Sa canne reposait contre son genou, immobile.
— Vous arrivez vite, dit-elle.
— Il manque une enfant. Je n’ai pas le luxe de marcher lentement.
Son regard descendit vers mon gant gauche.
Elle ne demanda rien.
Je lui en fus presque reconnaissante.
— Une veuve sans larmes n’est pas rare, dit-elle.
— Alors pourquoi me convoquer ?
— Une lingère peut enterrer son mari sans mouiller son tablier. On dira qu’elle tient debout.
Elle me regarda.
— Une reine fait la même chose, et l’on demande qui elle a trahi.
Je regardai les bassins.
L’eau ne tremblait pas.
— Deuil frauduleux ?
Olympe eut un léger mouvement des doigts.
Pas un oui.
Pas assez pour être un non.
— On ne condamne pas une femme parce qu’elle ne pleure pas.
— Comme c’est humain.
— On la condamne quand son visage arrange ceux qui veulent lui retirer son statut.
— Mon mariage a duré une nuit.
— Une nuit suffit à faire une veuve. Pas toujours à convaincre une cour.
Je sentis le ruban contre ma paume.
Bleu pâle.
Mal noué.
Peut-être choisi.
Peut-être donné parce qu’il restait du tissu.
— Ils veulent me faire perdre les cent jours.
Olympe me regarda enfin pleinement.
— Ils veulent ouvrir la possibilité.
Adrien jura tout bas.
Une seule syllabe.
Presque inaudible.
Olympe tourna la tête vers lui.
— Votre colère est très touchante, Monseigneur. Essayez de ne pas la déposer au registre, elle encombrerait les marges.
Il se tut.
Je faillis sourire.
Je n’en avais pas la force.
La porte opposée s’ouvrit sur une salle basse, déjà pleine de regards.
Personne ne m’invita. Une gardienne déplaça seulement un tabouret, non pour m’asseoir, mais pour dégager le passage.
Je compris où était ma place : au milieu.
La pièce n’était pas grande, mais elle contenait assez de monde pour faire d’une respiration une faute. Des veuves noires. Des veuves grises. Deux scribes. Trois gardiennes. Quelques nobles admis comme témoins.
Cléore était là.
Naturellement.
Sa broche avait été redressée. Le tissu autour gardait encore la marque de l’ancienne position.
Cléore suivit mon regard, puis posa deux doigts dessus.
Elle voulait que je sache qu’elle l’avait remise droite.
Séraphine se tenait au centre.
Son bracelet noir ne bougeait pas.
Elle ne regarda pas mes yeux d’abord.
Elle regarda mon Voile.
Puis mes gants.
— Sa Majesté est présente, annonça une gardienne.
La plume gratta, sèche, minuscule, insupportable.
Séraphine parla sans hausser le ton.
— Isaline de Morvan, reine veuve sous Voile gris, une observation a été portée concernant la sincérité de votre deuil.
— Quelle chance, répondis-je. Je craignais que ma douleur n’intéresse personne.
Un frémissement passa dans la salle.
Séraphine n’en fit rien.
— Depuis la mort du roi, vous avez interrogé, accusé, requis, observé et contredit.
Le ruban frotta contre ma paume.
Je répondis plus sèchement que prévu :
— J’ai été accusée de régicide. Je n’ai pas eu le luxe de rester muette.
— Mais vous n’avez pas pleuré.
Je ne répondis pas tout de suite.
Le ruban de Liora s’était coincé sous mon annulaire.
Je pensais à cela pendant qu’ils parlaient d’Évariste.
À un ruban mal plié.
À une enfant qu’aucune bouche, dans cette salle, n’avait encore nommée.
— Vous voulez des larmes, dis-je enfin. Pas du chagrin.
Séraphine inclina la tête.
— Une veuve royale doit porter un deuil lisible.
— Pour qui ?
— Pour le royaume.
— Le royaume sait lire ?
Un souffle sec échappa à quelqu’un.
Olympe, peut-être.
Cléore serra sa broche.
Séraphine s’approcha d’un pas.
— Le royaume sait compter.
Derrière elle, un scribe reprit sa plume.
Voilà.
Même cette phrase avait trouvé quelqu’un pour la noter.
— Combien en fallait-il ?
— Pardon ?
— De larmes.
Je regardai les scribes.
— Une pour le cercueil ? Une pour le baiser ? Une autre pour le poison qu’on a cherché dans mes affaires ?
Ma voix descendit.
— Ou fallait-il seulement qu’elles tombent devant les bonnes personnes ?
La plume s’arrêta.
Adrien ne bougea pas.
Je sentis pourtant sa tension comme une chaleur à ma droite.
Séraphine me regarda sans colère.
C’était cela qui la rendait dangereuse.
— Vous confondez ironie et défense.
— Non. Je distingue mise en scène et douleur.
— Et que savez-vous de la douleur ?
À cette question, plusieurs voiles cessèrent de bouger.
Je sentis le ruban dans mon gant.
Je refermai les doigts.
Pas trop fort.
Ne pas l’abîmer.
Ne pas abîmer ce qui restait d’elle.
— Je sais qu’elle ne tombe pas toujours des yeux.
Ma voix avait râpé sur le dernier mot.
Trop basse.
Trop nue.
Pas une voix de reine.
Je détestai que la salle l’entende.
Séraphine l’entendit.
Bien sûr.
— Alors nous vérifierons où elle se cache.
Adrien fit un pas.
— Votre Majesté…
— Non, dit Séraphine.
Un mot.
Il s’arrêta.
Pas par obéissance.
Parce que deux gardiennes s’étaient tournées vers lui.
Je levai deux doigts.
Pas vers Séraphine.
Vers lui.
Adrien s’arrêta.
Il avait enfin compris la différence entre se tenir près de moi et parler à ma place.
Séraphine posa deux doigts sur le bassin le plus proche.
— Demain, devant la Cour Noire et les témoins autorisés, votre deuil sera examiné.
Je regardai l’eau.
Puis elle.
— Mon deuil n’est pas un objet.
— Ici, Majesté, tout ce qui protège une femme peut devenir objet de preuve.
Ma paume resta froide.
Personne ne mentait.
La salle acceptait cela comme une règle.
— Quel examen ? demandai-je.
Olympe baissa les yeux.
Mirelda, derrière moi, inspira trop vite.
Séraphine répondit avec douceur :
— Le Voile sera levé. Vos réactions seront consignées devant le portrait du roi. Vos mains seront observées pendant les serments de douleur.
Le cuir de mon gant colla soudain à ma paume.
Dedans, le ruban de Liora se tassa contre ma peau, minuscule, impossible à protéger.
Mes mains.
Toujours mes mains.
— Non, dit Adrien.
Cette fois, ce n’était pas une intervention.
C’était une blessure sortie trop vite.
Séraphine tourna enfin les yeux vers lui.
— Monseigneur ?
Il se tut.
Moi aussi.
La salle ne regardait plus mon visage.
Elle regardait mes mains.
Séraphine reporta son attention sur moi.
— Et cette fois, Majesté, vous ne garderez pas vos gants.

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