Chapitre 20 — Le témoin qui meurt
J’avais déjà deux doigts au bord de mon gant quand Mirelda entra.
Le ruban de Liora tira contre ma paume, coincé dans la couture.
Séraphine attendait mes mains.
Nolven, lui, n’avait plus assez de souffle pour attendre.
La Cour ne regardait plus mon visage.
Les voiles s’étaient inclinés vers mes gants, comme si le cuir était déjà ouvert.
Je sentis la sueur sous mes doigts.
Ils voulaient mes mains avant mes larmes.
Séraphine tendit la main vers le bassin.
— Retirez-les, Majesté.
L’eau claire ne tremblait pas. Elle attendait mon visage, mes doigts, ma faute. Elle sentait le linge trop propre et le métal froid.
— Une douleur sincère n’a pas besoin de cuir, ajouta-t-elle.
Le ruban glissa sous mon gant.
— Non, dis-je. Elle n’a pas besoin de salle non plus.
Un souffle remua les voiles.
Pas assez pour devenir une réaction.
Assez pour être noté.
Une gardienne s’approcha avec un plateau noir. Vide. Préparé pour mes gants comme on prépare une coupe pour le poison.
Adrien ne bougea pas.
Je le sentis se retenir.
Son silence tremblait plus que sa voix.
Je levai la main droite.
Le cuir tira sur mes jointures.
La gauche resta fermée sur le ruban.
— Par lequel voulez-vous commencer ?
Séraphine ne sourit pas.
— Par celui que vous défendez le plus.
Bien sûr.
Ma main gauche.
Le ruban.
L’enfant.
Le plateau noir avança d’un pouce.
Si je retirais ce gant, le ruban tombait.
Si je le gardais, la gardienne écrivait.
Les deux solutions avaient déjà trouvé leur punition.
C’est alors que la porte de la salle s’ouvrit sans annonce.
Mirelda entra.
Elle avait couru, mais elle essayait de le cacher. Une mèche collait à sa tempe. Sa manche portait une trace blanche, peut-être de cire, peut-être de mur.
Elle marcha trop droit jusqu’à moi.
Une gardienne posa aussitôt les doigts sur le registre.
Même avant de parler, Mirelda était déjà devenue une faute.
Elle baissa les yeux, puis les releva aussitôt vers moi.
Sa voix s’accrocha à la première syllabe.
Puis tint malgré tout.
— Majesté.
Séraphine ne se retourna pas.
— Cette salle n’est pas ouverte aux servantes.
— Nolven demande à parler.
Le nom tomba entre les bassins.
Je sentis le ruban glisser contre ma peau.
Séraphine posa deux doigts sur le plateau.
— Un témoin attend son tour.
Mirelda avala.
— Il n’a plus assez de souffle pour obéir.
Les voiles se tournèrent vers elle, un à un.
Adrien fit un pas.
Cette fois, il ne regardait plus mes mains. Il regardait la porte.
Toutes les portes.
Comme si chacune pouvait redevenir celle qu’il avait tenue fermée.
Séraphine tourna enfin la tête vers Mirelda.
— Où ?
— Chambre basse des témoins. Près des cuisines nord.
— Qui l’a déplacé ?
— Personne ne l’avoue.
La gardienne nota sans lever les yeux.
Pas de nom.
Jamais de nom quand le nom pouvait servir.
Je retirai mes doigts du bord du cuir.
— J’y vais.
Séraphine me regarda.
— L’examen n’est pas suspendu.
— Alors inscrivez que je suis sortie avant d’avoir pleuré.
Une plume hésita.
Je l’entendis.
Ce petit arrêt me donna presque du courage.
— Inscrivez aussi que je suis allée voir un témoin vivant pendant qu’il l’était encore.
Adrien était déjà près de la porte.
Pas devant moi.
À côté.
Il apprenait lentement, mais il apprenait.
Séraphine ne m’arrêta pas.
C’était pire.
Elle me laissa choisir ma faute.
Le couloir nous reçut avec son air humide.
Je marchai vite.
Mirelda plus vite encore.
Adrien dépassa une gardienne qui tentait d’obtenir un ordre.
— Ouvrez les portes devant nous.
La femme hésita.
Il tourna vers elle un regard que je ne lui connaissais pas.
— Maintenant.
Elle obéit.
Une porte céda.
Puis une autre.
Je pensai à Évariste.
À l’autre porte.
Cette fois, Adrien faisait ouvrir avant même de voir les serrures.
À la deuxième porte, son épaule heurta le bois.
Il ne ralentit pas.
Il ne sauvait personne encore.
Il apprenait seulement à ne plus attendre.
Le ruban bougea dans mon gant.
Je fermai le poing.
Pas trop fort.
Il fallait toujours que je pense à ne pas abîmer ce qui restait des autres.
Nous descendîmes un escalier de service. La pierre était humide, noire par endroits. Une odeur de graisse froide et de plantes écrasées montait des cuisines.
Plus bas, un homme parlait trop vite.
Derrière une porte, une femme renifla, puis étouffa le son dans son tablier.
Personne ne viendrait lui demander d’attester ses larmes.
La chambre basse des témoins n’était pas une chambre.
Un lit trop court. Une table rayée par des ongles. Deux chaises dépareillées. À la fenêtre, les barreaux rouillés avaient été polis au milieu par des mains qui avaient trop attendu.
L’air y avait cette odeur de drap humide et de peur ancienne.
Nolven était sur le lit.
Ses genoux formaient deux angles maigres sous la couverture. Sa chemise bâillait au cou, trop large pour son torse.
Même ses poignets semblaient vouloir sortir de lui.
Je l’avais vu sec, nerveux, les lèvres fendues par la peur. Là, même sa colère semblait s’être retirée.
Sa gorge portait encore l’ancienne marque noire.
Autour, la peau était devenue trop pâle.
Un garçon de palais se tenait près de lui avec une bassine. Il recula en me voyant.
— Sortez, dit Adrien.
— Non, souffla Nolven.
Sa voix râpa comme du tissu brûlé.
Ses yeux cherchaient déjà quelqu’un derrière moi.
Pas Adrien.
Pas Mirelda.
Moi.
— Restez, murmura-t-il. Qu’elle entende.
Je m’approchai.
La cire couvrait mal l’odeur de sueur froide.
Sous cette propreté, il y avait autre chose. Une douceur amère, presque d’amande, qui restait au fond de la gorge.
Ma paume gauche resta froide.
La droite aussi.
— Nolven.
Ses lèvres bougèrent.
Aucun son, d’abord.
Mirelda prit la coupe sur la table et la porta vers sa bouche.
— Non, dit-il.
Il détourna la tête avec une violence minuscule.
— Plus d’eau.
Adrien regarda la coupe.
Puis moi.
Je levai à peine la main.
Pas encore.
Nolven forma d’abord le nom de Liora sans le son.
Puis il abandonna.
— Ma sœur ?
La question fut si simple qu’elle me blessa.
Pas : « Suis-je condamné ? »
Pas : « Que savez-vous ? »
Pas : « Vais-je mourir ? »
Ma sœur.
Le ruban frotta contre ma paume.
— Je la cherche.
Ma main resta froide.
Vérité.
Pas assez de vérité.
Il ferma les yeux.
Une larme glissa vers son oreille.
Je la vis.
Je pensai : lui, au moins.
Puis j’eus honte avant même d’avoir fini la phrase.
— Ils m’ont montré son ruban, souffla-t-il.
Mirelda inspira.
Je ne bougeai pas.
— Quand ?
— Avant… avant mon serment.
Il essaya de déglutir.
Sa gorge refusa.
— Ils ont dit qu’elle pleurerait si je parlais.
Sa bouche trembla.
— Elle déteste qu’on défasse ses nattes.
Mirelda porta une main à ses lèvres.
Pas assez vite pour cacher la douleur.
La marque à sa gorge sembla plus noire quand il dit cela.
Voilà ce qu’il avait avalé avec son mensonge.
— Qui t’a donné l’ordre ?
Nolven ouvrit les yeux.
— Pas un nom.
— Une maison ?
Il secoua la tête.
Trop faible.
À peine un refus.
— Une main.
Adrien se pencha.
— Quelle main ?
Nolven eut un rire cassé.
Un souffle seulement.
— Vous regardez toujours les visages.
Sa langue passa sur ses lèvres. Elle laissa une trace pâle.
— Moi, je servais les coupes. Je regardais les mains.
Ma paume droite picota.
Faiblement.
Pas une brûlure.
Une alerte.
— Quelle main ? répétai-je.
— Blanche.
Le mot sortit presque sans voix.
Mirelda se raidit.
Adrien aussi.
— Un gant ? demanda-t-il.
— Pas… pas seulement.
Nolven chercha de l’air.
Il en trouva trop peu.
— Blanc… sous les ongles. Poudre, peut-être. Cire.
Il frotta son pouce contre son index, comme s’il sentait encore la matière.
— Elle ne prenait rien.
Son pouce remua dans l’air.
— Elle poussait. Comme ça. Du bout…
Il manqua d’air.
— Des doigts.
Il toussa.
Pas fort.
Mais une tache sombre apparut au coin de sa bouche.
Mirelda fit un pas.
Adrien tendit la main vers la porte.
— Médecin.
— Non, souffla Nolven.
Adrien ne l’écouta pas.
— Un médecin, maintenant.
Le garçon de palais sortit en courant.
Nolven me regarda.
— Trop tard.
Ma paume resta froide.
Il disait vrai.
Je haïs la vérité une fois de plus.
Mirelda ne pleurait pas.
Ses lèvres bougeaient seulement, comme si elle comptait les respirations de Nolven et perdait déjà le nombre.
— Continue, dis-je.
Le mot avait le goût de cire froide.
Ce n’était plus mon ordre.
C’était celui qu’on m’avait laissé sur le drap.
Nolven ferma les doigts sur la couverture.
Ses ongles étaient sales. Pas de saleté de cuisine. Une poussière blanche s’était logée sous deux d’entre eux.
Cire.
Ou poudre.
— Le Temple, souffla-t-il.
Adrien se pencha davantage.
— Vaulnoy ?
Nolven secoua la tête avec une panique soudaine.
— Pas… pas lui seul.
Sa respiration siffla.
— La main blanche… du Temple.
Ma paume gauche brûla.
Enfin.
Je serrai les dents.
Nolven venait-il de mentir ?
Non.
La brûlure n’avait pas la même forme.
Elle ne mordait pas.
Elle tirait.
Comme si une vérité passait trop loin de moi et m’arrachait la peau en fuyant.
— Qui porte cette main ?
Nolven me fixa.
Ses pupilles tremblaient.
— Elle…
Il s’arrêta.
Un bruit humide monta dans sa gorge.
Mirelda dit son nom.
Pas « Nolven ».
Un petit nom, trop bas, que je n’avais jamais entendu.
Lui l’entendit.
Ses yeux revinrent vers elle.
— Dis à Liora…
Le reste se perdit.
— Non.
Je le répétai trop vite, trop bas.
Comme si un garçon mourant pouvait encore obéir à ma voix.
— Nolven. Regarde-moi.
Il essaya.
Je le vis essayer.
Ses yeux cherchèrent mon gant.
Pas mon visage.
Mon gant gauche.
— Elle savait, souffla-t-il.
Mon cœur donna un coup sec.
— Qui ?
Ses lèvres bougèrent.
Aucun son ne sortit.
Je me penchai plus près.
Trop près de l’odeur de cire, de sang, de peur séchée.
— Qui savait ?
Sa main glissa hors du drap.
Ouverte.
Vide.
Le ruban de Liora bougea dans mon gant. Je ne sais pas si mes doigts s’ouvrirent ou si le tissu força sa sortie.
Il tomba.
Bleu pâle.
Mal plié.
Il toucha la main morte de son frère.
Nolven voulut reprendre de l’air.
Cette fois, l’air ne revint pas.
Mirelda fit un son.
Pas un cri.
Quelque chose de plus pauvre.
Adrien resta immobile une seconde de trop, comme les hommes qui viennent de comprendre qu’ouvrir une porte ne suffit pas toujours.
Puis il appela encore le médecin.
Plus fort.
Trop tard.
Ma main gauche brûlait déjà.
Puis la droite prit feu.
La douleur grimpa jusqu’aux poignets, fine et noire, trop nette pour être seulement de la peur.
Les deux.
Jamais les deux.
Je pliai les doigts.
Impossible.
Le cuir sembla rétrécir sur mes paumes.
Adrien se tourna vers moi.
— Isaline ?
Je ne répondis pas.
Le ruban bleu était resté contre les doigts de Nolven.
Sous deux de ses ongles, la poussière blanche brillait encore.
Nolven ne pouvait plus mentir.
Pourtant mes deux mains brûlaient.
Dans le couloir, des pas approchaient enfin.
Médecin. Gardes. Peut-être la Cour.
Toujours après.
Mirelda se pencha sur son frère sans le toucher. Elle regardait le ruban comme si elle venait de perdre aussi l’enfant qui le portait.
Moi, je regardais mes mains.
Mes paumes brûlaient encore.
Nolven ne pouvait plus mentir.
Quelqu’un le faisait à travers lui.

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