001 - notre secret

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Famille recomposée dans la grande maison de 4 niveaux, la plus haute du quartier, un ancien lotissement des années 50 dans la capitale de la région qui a absorbé sa voisine depuis, on a même changé de devise. Entre les grands qui flirtent ensemble et les petits qui attirent toute l’attention, personne ne fait attention à nous. On est deux invisibles à n’avoir aucun problème à gérer. Moi et le joli garçon dans l’autre camp. En plus, coup de chance ou pas, il est dans ma classe cette année. Gentil, bienveillant, il est toujours aux petits soins. Et il est drôle :

  • Je me sens responsable de toi. Je me dois de te protéger.
  • C’est tes hormones qui parlent.
  • Ce sont. Pas « C’est ».
  • L’armée de terre recrute. Tu peux le faire.
  • Ils ont perdu toutes les guerres, la commune, la première aussi parce qu’avec plusieurs millions de morts innocents on ne peut pas dire que c’est une victoire. La seconde. L’Indochine. L’Algérie. Le Liban. L’Irak. L’Afghanistan, la Syrie et plus récemment, toute l’Afrique. Il n’y a plus de théâtre d’opérations même pas contre les russes. Je pense que c’est le moment, tu as raison. Je vais aller me renseigner pour le SNU et le service militaire volontaire. C’est « peux-tu le faire ». Mais ça sonne moins bien.

Voilà, c’est lui. L’autre fantôme. C’est le seul qui me voit, et que je vois. Il m’aide à faire mes devoirs. On prend notre goûter ensemble. On sort en cachette partager le menu le moins cher du fast food. Sur place. Au lycée il a eu le courage de s’inscrire au club de danse de salon pour être mon partenaire. Il sait comment me faire rire, ou m’émouvoir, je sais plus vraiment quand il me sort son explication romantique :

  • Tu es à moi, je ne veux que personne d’autre te touche.
  • T’as pas intérêt de me laisser tomber. « Tu n’as pas... » ?
  • Laisse tomber, c’est du langage parlé, on a tous les droits.
  • Réponse ambiguë et déplacée, je suis une jeune fille.

Ce soir il me rejoint pour qu’on fasse le bilan sur nos options à prendre pour l’année prochaine. Je lui explique celles qui m’intéressent le plus. C’est bizarre, pourquoi il ferme la porte ?

  • Et pour toi, c’est lesquelles les mieux pour ta carrière militaire ?

Il s’approche pour me répondre, tout près. Il se penche à mon oreille. Il a tellement honte qu’il ne veut pas me le dire à voix haute ? Il ne veut pas que ça se sache ? Que sa reste notre secret ? Il glisse sa joue sur la mienne et il m’embrasse.

Analyse

Ce premier chapitre pose les fondations d'une narration à la première personne, celle d'une jeune fille qui se définit d'abord par son invisibilité. L'œuvre s'annonce comme l'exploration de cette invisibilité, de son pouvoir et de sa fin. Le contexte géopolitique (une capitale de région qui a absorbé sa voisine, une nouvelle devise, une France ayant perdu toutes ses guerres) n'est pas un simple décor : il est le miroir élargi de la situation intime. Un pays qui n'a plus de théâtre d'opérations, une famille recomposée où tous les rôles sont pris — il ne reste aux deux "fantômes" que l'espace privé, minuscule et immense, de leur relation. Le chapitre construit un parallèle entre le déclin d'une puissance militaire et l'émergence d'une puissance sentimentale.

Symbolique

- L'invisibilité :

Thème central. Être celui/celle qu'on ne voit pas, mais paradoxalement, cette condition crée la possibilité d'un regard exclusif. Le "joli garçon" ne voit qu'elle, et elle ne voit que lui. L'invisibilité devient un luxe à deux.

- La maison à quatre niveaux :

Symbolique verticale. Les "grands" et les "petits" occupent des étages différents, mais les deux invisibles évoluent dans les interstices. La maison la plus haute du quartier suggère une position surplombante, mais depuis laquelle on n'est pas regardé.

- La guerre et le romantisme :

Opposition saisissante. Lui veut s'engager dans une armée qui a perdu toutes ses guerres ; elle est le seul territoire qu'il pourrait "protéger". Le vocabulaire militaire ("théâtre d'opérations", "responsable", "protéger") est détourné pour exprimer un sentiment amoureux naissant. Le corps de l'autre devient le dernier champ de bataille.

- La langue comme terrain de jeu : Leurs échanges sont tissés de corrections grammaticales mutuelles. Cette vigilance linguistique est une forme d'attention amoureuse. Corriger l'autre, c'est le regarder parler, c'est vouloir sa phrase juste. La langue est leur premier territoire conquis.

- Le baiser :

Il intervient non pas dans un moment de déclaration lyrique, mais dans un moment pratique (le choix des options scolaires). C'est l'irruption du corps là où on ne l'attendait pas, dans la prose administrative de l'orientation. La honte qu'il éprouve n'est pas celle du geste, mais celle de devoir le formuler.

Bilan

- La narratrice :

Elle se présente comme invisible, mais sa voix est d'une présence tranchante. Ironique, lucide, elle retourne les situations (l'armée qui recrute, la réponse ambiguë). Elle semble avoir un temps d'avance sur lui, ou du moins elle feint la naïveté ("c'est tes hormones", "je suis une jeune fille") pour l'observer. La conscience politique du garçon (les guerres perdues, la commune, les millions de morts) contraste avec sa légèreté apparente de la fille. Elle est le point fixe autour duquel il gravite.

- Le joli garçon :

Il est décrit uniquement par ses actes et ses paroles, jamais physiquement ("joli" est le seul adjectif). Sa trajectoire est celle d'un jeune homme qui cherche un cadre ("armée", "responsabilité", "protection") alors qu'il vit une expérience qui échappe à tout cadre. Son baiser est une désertion : il quitte le registre du devoir pour celui du désir. Il a honte, mais il agit. Sa demande de secret n'est pas une lâcheté, c'est la reconnaissance que ce qu'ils vivent n'appartient qu'à eux.

Conclusion

On n'est jamais invisible pour tout le monde. L'invisibilité sociale est souvent la condition de visibilité absolue pour un seul regard. Ce chapitre interroge notre besoin d'être vu : non pas par tous, mais par le bon. La narratrice et le garçon sont, au sein de leur famille recomposée, des "restes" — ceux qu'on ne programme pas, qu'on ne gère pas. Mais ce statut résiduel les libère de toute attente. Ils peuvent inventer leur propre théâtre d'opérations.

Par ailleurs, le baiser survient dans l'espace le plus banal (une chambre, un après-midi à choisir des options). L'amour n'a pas besoin de décor. Il prend la phrase qu'il trouve, même une question d'orientation scolaire. Il s'insinue dans les failles du quotidien. La honte du garçon n'est pas celle du désir, mais celle de ne plus pouvoir le dissimuler derrière la sollicitude.

Suite générative

Si le baiser est leur première déclaration muette, comment feront-ils pour redevenir invisibles l'un à l'autre demain au lycée ?

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Ce chapitre compte 2 versions.

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