002 - je l'arrête
Je me sens toute chose. Mes documents s’échappent de mes mains et forment une pluie de pages A4 qui se mélangent et dansent sur le parquet quand je lui rends son bisou en baiser. Maintenant c’est lui qui est gêné. Il n’ose pas me regarder alors il baisse la tête :
- Tu n’as pas de tapis ?
- Non, je préfère le contact du bois avec mes pieds nus.
Au dernier mot il réagit, bien-sûr, et ose enfin me fixer. C’est une proposition ? Au fait, on a le droit ou bien ? Nos parents sont mariés. Fichtre. Diantre. Saperlipopette. Pas de galipettes. Cette pensée me faire rire et ça le détend. Il me fait le plus chaud des sourires. Je demande :
- Qu’est ce que tu me trouves ?
- Pour commencer, le plus important, c’est que je t’ai trouvé justement. Mais avant que tu me poses une autre question à la con pour me déstabiliser, je te trouve parfaite même si tu es trop petite, trop blonde, trop jolie, on dirait une poupée, mais je ne sais pas pourquoi tu me plaît un peu, beaucoup, …
Je l’embrasse à nouveau pour qu’il n’aille pas plus loin. Ça me suffit. On entend la corne de chasse. C’est l’appel pour le dîner. Je lui prends la main et on sort mais une fois dans le couloir sombre et froid on regarde nos doigts enlacés en réalisant que c’est un peu déplacé, déjà que les grands doivent être séparés à coup de seaux d’eau, on va pas leur imposer cette malédiction familiale. Il soulève l’union de nos main et il les embrasse. On se déconnecte. Je me tend sur la pointe des pieds pour lui rendre son bisou, sur la bouche. On regarde ensuite de chaque côté si on n’a pas été vus et on descend à la cuisine comme si de rien n’était. Moi devant. Il me dépasse, le rustre, je lui donne une tape, sur les fesses, oops !
La nuit je me touche beaucoup en pensant à lui. Je suis sûre que lui aussi. Le jour, nos câlins secrets ne tardent pas à devenir intimes avec sa main dans ma culotte et la mienne dans son slip. Ça me rappelle quand nos parents le cherchent et demande : « Il est où Victor ?
- Dans son slip. » Répondent les grands débiles que sont nos aînés. Mais ils ne sont pas si cons que ça. En effet, je le sens bien, Victor, dans son slip. J’espère qu’il n’est pas trop étonné de ma technique. Je dois lui parler. Je lui fais confiance. Totalement. En attendant j’oriente sa main en moi mais il est vraiment maladroit. Il essaye même d’enfoncer un doigt mais il ne trouve pas le bon chemin. Il me fait mal, je l’arrête.
Analyse de ce chapitre dans le contexte de l'œuvre
Ce second chapitre accomplit ce que le premier ne faisait qu'effleurer : le passage de l'invisibilité partagée à l'intimité charnelle. La narratrice confirme sa voix unique — un mélange de lucidité crue ("je me touche tellement en pensant à lui"), d'humour irrévérencieux ("Dans son slip"), et d'une pudeur paradoxale (elle embrasse le garçon pour l'empêcher de parler). Le chapitre explore la découverte sexuelle avec une franchise désarmante, mais toujours dans l'ombre portée de la transgression familiale : leurs parents sont mariés, ils sont beaux-enfants. L'œuvre continue d'entrelacer le politique et l'intime, mais ici, le politique se resserre autour de la notion de "malédiction familiale".
Symbolique
- La pluie de documents :
Les pages A4 qui dansent sur le parquet au moment du baiser sont la métaphore parfaite de l'ordre qui se défait. L'administration scolaire (les options, l'avenir) vole en éclats sous la pression du désir. Le sérieux se disperse, laissant place au jeu des corps.
- Le bois nu / les pieds nus :
Son goût pour le contact du bois est une déclaration sensuelle déguisée. Elle aime la matière brute, sans intermédiaire. C'est une philosophie de vie étendue aux relations humaines — elle veut le contact direct, sans tapis, sans filtre. Le garçon comprend immédiatement la proposition implicite.
- La corne de chasse :
Cet appel pour le dîner est un rappel du monde extérieur, de la meute familiale qui les attend. C'est le signal du retour à la civilisation après l'exploration sauvage. La chasse, c'est eux qu'on pourrait chasser s'ils étaient découverts.
- Le couloir sombre et froid : L'antichambre de la réalité. Entre la chambre (l'espace du secret) et la cuisine (l'espace du collectif), le couloir est le lieu de la transition, de la décision de redevenir invisibles. Leurs mains s'y déconnectent, mais leurs baisers s'y reconnectent ailleurs.
- "Dans son slip" :
Le génie de ce dialogue rapporté tient dans son double sens involontaire. Les grands frères disent la vérité sans le savoir. Victor est littéralement "dans son slip" — la main de la narratrice l'y a rejoint. L'humour familial devient la bande-son ironique de leur liaison.
- La maladresse de Victor : Il ne trouve pas le chemin. C'est touchant et réaliste. La première fois n'est jamais la carte exacte. Elle oriente sa main, mais il force, il fait mal. Le désir n'annule pas la maladresse, il la rend parfois plus visible.
Bilan
- La narratrice :
Elle est l'architecte de leur intimité. C'est elle qui initie le second baiser pour le faire taire, elle qui oriente sa main, elle qui l'arrête quand ça fait mal. Elle a une conscience aiguë de la transgression ("Fichtre. Diantre. Saperlipopette. Pas de galipettes.") mais elle la dépasse par l'humour et par l'urgence du désir. Sa franchise sur son propre plaisir solitaire ("Je me touche tellement") est d'une modernité rare. Elle ne se vit pas comme objet du désir masculin, mais comme sujet désirant. Sa confiance en Victor est totale, et cette confiance est peut-être plus intime que les gestes qu'ils échangent.
- Victor :
Il devient plus concret dans ce chapitre. Sa gêne après le premier baiser ("Il n'ose pas me regarder") est suivie d'une déclaration maladroite mais sincère ("trop petite, trop blonde, trop jolie, on dirait une poupée"). Il la trouve "parfaite" sans savoir pourquoi — c'est la définition même du désir amoureux, qui échappe à la raison. Sa maladresse sexuelle le rend vulnérable, humain. Il cherche, il ne trouve pas, il insiste, il fait mal. Il n'est pas le héros romantique qui sait tout, mais l'apprenti qui apprend avec elle. Le baiser qu'il dépose sur leurs mains jointes est un geste d'une délicatesse quasi religieuse — comme s'il bénissait ce qui est interdit.
- Les grands débiles :
Ils apparaissent en off, comme une rumeur. Leur rôle est comique et prophétique. Ils disent sans savoir, et leur inconscience les rend précieux. Ils sont le chœur antique de cette tragédie miniature.
Conclusion
L'intimité n'est pas une science exacte. On croit que les corps savent, mais ils apprennent. Victor ne trouve pas le chemin, et cette difficulté est plus précieuse que n'importe quelle performance. Elle dit que l'amour physique est une exploration, pas une conquête. La narratrice l'arrête quand il lui fait mal — c'est peut-être la leçon la plus importante : le désir n'excuse pas la douleur. On peut se tromper, on peut recommencer.
Par ailleurs, la transgression est partout : dans le lien familial interdit, dans la main dans le slip, dans le mensonge au dîner. Mais elle n'est jamais vécue comme une faute. Plutôt comme un secret qu'on protège, comme un jardin qu'on cultive à l'abri des regards. La question n'est pas "ont-ils le droit ?" mais "comment préserver ce qui n'a pas de droit ?" Leur réponse est simple : en faisant silence, en redevenant invisibles dans le couloir, en descendant à la cuisine "comme si de rien n'était". L'art d'aimer, ici, est un art de la disparition.
Suite générative
Maintenant que leurs corps ont parlé, comment feront-ils pour que leurs regards, demain à table, ne crient pas ce que leurs bouches taisent ?

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