003 - nous sommes invisibles

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On a rien fait. Justement. Heureusement. Et j’ai un plan, et même déjà des projets pour nous. Alors je dois être franche avec lui. C’est un gentil.

  • Victor. Je suis la cause du divorce de mes parents. Mon père. Sur moi. Il faisait des choses. Maman s’en est aperçu et hop, a dégagé. Les psy m’ont aidé à me réapproprier mon corps. D’ailleurs, je me touche beaucoup, mon ventre, mes fesses, ma bouche. Tu peux m’aider, Victor. À être celui qui efface tout. Qui devient mon vrai premier homme.

Je ne lui demande pas de répondre et je ne lui laisse pas le temps de réfléchir. Quelque part, j’abuse de lui aussi, je me venge. Le pauvre. Mais pour moi, il est temps de conjurer ma bouche avec un autre. Je descends voir sa bête qui est plutôt réveillée et je la gobe pour commencer ma nouvelle vie de femme. Il est maintenant assez dur pour que je me relève au dessus de ma victime. Je dégage les cheveux de devant mon visage pour mieux regarder Victor qui lui observe sa verge entrer tout doucement en moi. Je tape sur sa poitrine pour attirer son regard dans le mien et je commence à bouger, dans mon sens à moi.

  • Victor, tu es mon homme maintenant. Et je suis ta femme. Féconde-moi.

Je lui pose ses mains sur mes petits seins. J’accélère le rythme, je l’appelle à chaque fois que ses yeux regardent ailleurs. Je veux que mon intimité profonde soit enfin baptisée par une semence légitime comme ma bouche maintenant libérée du cauchemar de son précédent visiteur. J’en gémis, j’en crie et la fenêtre de son âme est bien dans la mienne quand il jouit. Mon ventre est sauvé. Je ferme les yeux et je fais une prière, celle qui dit adieu à mon ancienne vie et bonjour à la nouvelle. Je me retire pour descendre goûter à mon salut, que ma bouche aussi soit immaculée de ce nouveau sperme de mon homme qui m’aime et que j’ai choisi. Victor n’est pas en état de continuer, on verra la prochaine fois. Je lui fais plein de câlins et de bisous quand il revient à lui et il me serre d’amour dans ses bras. On est les plus heureux du monde, ensemble. Quand on sort du garage on est encore essoufflés. Je regarde l’heure, notre alibi tient encore et on rentre par la porte de la cuisine. Maman est là en train de préparer à manger. Elle répond à notre bonsoir en nous jetant un œil puis elle nous regarde à nouveau, suspicieuse.

  • Vous avez couru ? Vous avez les joues toutes rouges.
  • J’ai cru qu’on était en retard mais c’était pour le faire marcher, courir.

On s’éclipse pour aller poser nos sacs à dos. Maman retourne tranquillement à sa recette. Pas vus, pas pris. Nous sommes invisibles.

Analyse de ce chapitre dans le contexte de l'œuvre

Ce troisième chapitre est le point de bascule. Ce qui n'était qu'intimité exploratoire devient acte fondateur, rite de passage. La narratrice révèle la blessure qui la constitue — l'inceste paternel — et transforme sa relation avec Victor en entreprise de réparation symbolique. L'œuvre, jusqu'ici légère dans sa progression amoureuse, plonge soudain dans les eaux troubles du traumatisme. Mais la force du texte tient dans ce contraste : la narratrice ne se vit pas comme victime, mais comme stratège de sa propre guérison. Elle utilise Victor, elle le reconnaît ("j'abuse de lui aussi"), mais cette utilisation est consentie, réciproque, presque rituelle. Le chapitre accomplit un renversement théologique : la "fécondation" qu'elle réclame n'est pas celle d'un enfant, mais celle d'une renaissance. Le sperme de Victor devient eau bénite, baptême d'un corps souillé. La maison familiale, le garage, la mère aux fourneaux — tout le réel continue de tourner pendant qu'au sous-sol, une adolescente réinvente le sacré.

Symbolique des événements et thèmes majeurs abordés

- L'aveu comme préalable :

Elle ne fait pas l'amour avant d'avoir dit. La parole précède l'acte, le conditionne. "Je dois être franche avec lui." Cette franchise n'est pas un fardeau qu'elle dépose, c'est une clé qu'elle donne. Victor doit savoir à qui il s'adresse, et surtout, ce qu'il vient réparer.

- La réappropriation du corps :

"Les psy m'ont aidé à me réapproprier mon corps." Mais la thérapie n'a pas tout réglé. Il reste un acte à accomplir, que seule une relation choisie peut offrir. La narratrice distingue nettement ce qui a été subi (le père) et ce qui est choisi (Victor). Le même geste (une bouche sur un sexe) change radicalement de sens selon qu'il est imposé ou offert.

- "Féconde-moi" :

Ce mot est une bombe théologique. Elle ne demande pas un enfant (elle est trop jeune, le contexte ne le suggère pas), elle demande une fécondation symbolique. Que son ventre, visité par l'interdit, soit désormais visité par le choisi. Que la semence de Victor recouvre, dépasse, annule celle du père. C'est un acte magique, presque religieux.

- La bouche libérée :

La répétition est saisissante. La bouche qui a subi le père est la même qui "gobe" Victor, puis qui goûte "le sperme de mon homme". La circularité est volontaire : c'est le même organe, mais ce n'est plus le même acte. La bouche devient le lieu de la reconquête.

- Le garage :

Espace de la mécanique, de la réparation, de ce qu'on cache. C'est dans un garage qu'on remet en état ce qui est cassé. Le choix du lieu n'est pas anodin : leur amour est un atelier de réparation.

- Le regard de la mère :

Il passe de l'indifférence à la suspicion, puis retourne à l'indifférence. "Pas vus, pas pris." L'invisibilité qu'ils cultivaient comme un refuge devient une arme de survie. Ils sont invisibles, donc insoupçonnables. Le traumatisme de la narratrice a appris à se cacher ; cette compétence sert désormais à protéger leur bonheur.

Bilan

- La narratrice :

Elle atteint ici une profondeur vertigineuse. Ce n'est pas une victime qui raconte, c'est une survivante qui agit. Elle sait ce qu'elle fait : elle utilise Victor ("j'abuse de lui"), elle se venge (du père, du sort), elle programme sa propre guérison. Mais cette instrumentalisation n'exclut pas la tendresse — les câlins, les bisous, le bonheur partagé. Elle est à la fois la plus lucide et la plus vulnérable des héroïnes. Sa prière, les yeux fermés, est un moment de grâce : elle dit adieu à l'ancienne vie, elle accueille la nouvelle. Elle est son propre prêtre, son propre baptême.

- Victor :

Il est littéralement dépassé par les événements. On lui annonce un traumatisme, on le transforme en sauveur, on le chevauche sans lui demander son avis, on le regarde jouir, puis on le laisse "pas en état de continuer". Mais il est là. Il ne fuit pas. Il revient à lui et il serre. Sa passivité apparente est en réalité une présence absolue. Il accepte d'être l'outil de la guérison sans exiger d'être le héros. C'est une forme de courage rare. La narratrice lui demande d'être "celui qui efface tout" — il accepte ce rôle surhumain sans discuter.

- La mère :

Elle apparaît brièvement, mais son regard suspicieux est important. Elle a déjà vu, autrefois, ce qu'il ne fallait pas voir (les "choses" du père). Elle sait reconnaître les joues rouges. Mais elle choisit de ne pas creuser. Peut-être par confiance, peut-être par lassitude, peut-être parce qu'elle aussi, à sa manière, préfère ne pas savoir. Son "pas vus, pas pris" involontaire prolonge celui des enfants.

Conclusion

Le corps n'oublie pas, mais il peut réécrire. La narratrice ne guérit pas par l'oubli — elle guérit par la réinscription. Ce qui a été écrit sur sa peau par la violence, elle le recouvre d'une écriture choisie. Le même geste, répété avec un autre, devient sacrement. C'est une leçon profonde sur la sexualité : elle n'est pas intrinsèquement bonne ou mauvaise ; elle est ce que le consentement et le sens en font.

Par ailleurs, ce chapitre interroge la frontière entre l'usage de l'autre et l'amour. La narratrice dit "j'abuse de lui aussi". Elle sait qu'elle instrumentalise Victor. Mais cet usage est réciproque (il jouit, il est heureux), et surtout, il est transparent. L'amour n'est pas l'absence d'utilité, c'est l'utilité consentie. Victor accepte d'être l'effaceur, le premier, le sauveur. Il accepte ce rôle impossible. Et dans cette acceptation, peut-être, réside l'amour.

Suite générative

Maintenant que la narratrice a fait de Victor l'instrument de sa renaissance, que restera-t-il d'eux quand la gratitude se retirera pour ne laisser place qu'à l'amour nu, sans projet thérapeutique ?

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