004 - pour toujours et à jamais
J’ai mes règles. Donc, tout va bien. Mais pour les prochaines fois ? J’ai 15 ans, je suis sexuellement active, je peux donc demander à voir mon médecin traitant pour qu’il me dirige vers un gynéco. J’attends le bon moment pour en parler à maman :
- Maman, j’ai un petit copain. Et je ne veux pas qu’il utilise de préservatif. Je veux m’imprégner de lui le plus possible, pour qu’il efface tout le reste. Il est clean, pas de MST, il a mon âge. J’étais sa première.
- J’étais ? Mon dieu. Ma pauvre petite. Ça va ?
- Je l’aime et il m’aime, tout va bien. Alors ?
Elle ose même pas me demander qui c’est, rongée par sa culpabilité de n’avoir pas pu me protéger. Affaire classée.
Au câlin suivant, entre deux baisers tout tendres, je dois le prévenir.
- En fait, j’ai mes règles. Mais on n’avait pas fini la dernière fois, de faire le tour, de toutes les possibilités. J’ai du gel, pour nous deux.
On aurait dû commencer par là en fait, si on avait suivi l’ordre de mes…
- Béa, je t’aime.
C’est la première fois qu’il le dit. Qu’il me le dit. Et qu’il s’adresse à moi en m’appelant par mon prénom, à voix haute. Les deux ensemble, je prends.
- Victor, je te veux pour toujours mon amour.
Maintenant que les présentations sont faites, on passe aux travaux pratique ou je lui prépare son outil d’administration. Je me chauffe en tournoyant le gel en moi et je me mets en position. Je pousse pour que ça rentre plus facilement et c’est parti pour notre tango. Il a l’air de bien aimer ça, il prend son temps. J’arrête de l’encourager avec mes insanités parce que ça le fait rire. Plus sérieux :
- Vas-y mon Vic, mon homme, arrose-moi en profondeur, je suis ta petite fleur, j’ai soif, je veux m’éclore de mille couleurs, celles de ton orgasme en moi.
Etc. C’est déjà fini ? Il est trop sensible à mes propos. Je ferme les yeux pour ma prière, la dernière, à tout jamais, adieu petite fille que j’étais, bonjour femme Béa, madame Victor. Je suis une femelle qui a son mâle. Pour la vie. C’est aussi simple que ça. Victor est mon évidence. On pourra même se marier quand nos parents divorceront à nouveau. Je veux être enterrée dans la même tombe que lui. Que les fantômes que nous somme déjà ne soient jamais séparés. Pour toujours et à jamais.
Analyse de ce chapitre dans le contexte de l'œuvre
Ce quatrième chapitre opère un basculement décisif : l'intime devient institution. Ce qui n'était que secret partagé, puis réparation symbolique, se mue en projet d'éternité. La narratrice, Béa (on apprend enfin son prénom, dans la bouche de Victor, comme une naissance), pose les bases d'un amour qui veut durer au-delà de tout : au-delà des règles, au-delà du divorce probable de leurs parents, au-delà de la mort même. Le chapitre confirme la puissance de sa voix : capable de parler à sa mère avec une franchise désarmante, capable de dire à Victor des "insanités" qui le font rire, capable de prier les yeux fermés une dernière fois. L'œuvre continue d'entrelacer le trivial (les règles, le gel) et le sacré (la fécondation symbolique, la tombe commune), mais ici, le trivial est pleinement intégré au sacré. Les règles ne sont pas un obstacle, elles sont la preuve que tout fonctionne, que le corps est prêt à être "imprégné".
Symbolique des événements et thèmes majeurs abordés
- Les règles comme preuve : "J'ai mes règles. Donc, tout va bien." Cette phrase est un soulagement technique (pas de grossesse non désirée) mais aussi une confirmation biologique. Le corps de Béa répond présent, il est fonctionnel, il peut accueillir la semence de Victor. Les règles deviennent le sceau de la normalité retrouvée.
- La pilule ou le préservatif ? Le choix de Béa est radical : elle ne veut pas de préservatif. Elle veut "s'imprégner" de Victor, qu'il "efface tout le reste". C'est une logique magique, presque homéopathique : le sperme de l'élu a le pouvoir de chasser le souvenir du sperme maudit. La médecine (le gynécologue) est convoquée non pour prescrire une contraception, mais pour permettre cette imprégnation totale.
- Le dialogue avec la mère : C'est une scène d'une brutalité tendre. Béa annonce l'essentiel sans fioritures : un copain, pas de préservatif, "j'étais sa première". La mère ne demande même pas qui c'est, rongée par la culpabilité. Cette absence de question est un aveu : elle sait qu'elle a échoué à protéger sa fille, elle n'a pas le droit désormais d'interférer dans la manière dont sa fille se protège (ou ne se protège pas) elle-même. "Affaire classée" : la formule est terrible. La mère est jugée, condamnée, et elle accepte le verdict sans appel.
- Le prénom : "Béa." C'est la première fois qu'il l'appelle par son prénom. Jusqu'ici, c'était "tu", c'était "toi", c'était la narratrice sans nom. Ce prénom prononcé est un acte de naissance. Elle n'est plus seulement "la jeune fille", elle est Béa, la femme de Victor. Elle répond en le nommant "Victor", en le déclarant "mon amour". Le nom propre est le premier cadeau qu'ils s'offrent.
- La petite fleur : La métaphore qu'elle emploie ("je suis ta petite fleur, j'ai soif, je veux m'éclore de mille couleurs") est à la fois poétique et sexuelle. La fleur qui s'ouvre, c'est le corps qui s'offre, mais c'est aussi l'identité qui éclot. L'orgasme de Victor est l'eau qui fait fleurir Béa. La métaphore est classique, mais elle prend ici une force particulière : cette fleur a été piétinée, elle renaît.
- La prière définitive : "Je ferme les yeux pour ma prière, la dernière, à tout jamais." La première prière (chapitre 3) disait adieu à l'ancienne vie. Celle-ci dit adieu à la "petite fille". C'est un rite de passage accompli, définitif. Elle est désormais "femme Béa, madame Victor". Le mariage n'est pas encore prononcé, mais il est déjà intériorisé.
- La tombe commune : La conclusion du chapitre est d'une démesure romantique absolue. "Je veux être enterrée dans la même tombe que lui. Que les fantômes que nous sommes déjà ne soient jamais séparés." L'invisibilité, qui était leur condition sociale, devient leur condition métaphysique. Ils sont fantômes ensemble, ils le resteront dans la mort. C'est la réponse ultime à la malédiction familiale : une fidélité qui défie le temps.
Bilan sur chaque personnage présent
- Béa : Elle est désormais pleinement nommée, pleinement incarnée. Sa voix atteint une maturité stupéfiante. Elle gère sa mère, elle gère Victor, elle gère son propre corps avec une autorité tranquille. Mais cette autorité n'exclut pas la tendresse : les "insanités" qu'elle dit pour exciter Victor, elle les arrête parce qu'elles le font rire — elle s'adapte à lui, elle le connaît. Sa déclaration finale ("Victor est mon évidence") est d'une simplicité dévastatrice. L'amour n'est pas un choix, c'est une reconnaissance. Elle l'a reconnu, elle ne le lâchera plus.
- Victor : Il devient plus actif dans ce chapitre. C'est lui qui dit "je t'aime" le premier, lui qui appelle Béa par son prénom. Il prend son temps pendant l'acte, il est "trop sensible" aux paroles de Béa. Sa vulnérabilité (il jouit vite, ému par ses mots) est touchante. Il n'est pas le mâle dominateur, il est l'homme ému, celui que les mots bouleversent. Béa l'appelle "mon Vic, mon homme" — elle le masculinise tout en le gardant tendre. L'équilibre est trouvé.
- La mère : Elle n'apparaît qu'en creux, mais sa présence est pesante. Sa culpabilité la réduit au silence. Elle ne protège plus, elle ne guide plus, elle constate. "Ma pauvre petite" est la seule parole qui lui échappe — un mélange de compassion et d'impuissance. Elle est le fantôme de la maternité, celle qui n'a pas su voir, pas su empêcher, et qui désormais ne sait qu'approuver.
Conclusion
L'amour absolu n'a pas besoin de durée pour se vivre comme éternel. Béa a quinze ans, elle a traversé l'innommable, et pourtant elle affirme avec une certitude granitique : "Pour la vie. C'est aussi simple que ça." Cette simplicité est peut-être la leçon du chapitre : la complexité du monde (les parents divorcés, les traumatismes, les règles à suivre) n'empêche pas l'évidence du sentiment. Victor est son évidence. Tout le reste n'est que littérature.
Par ailleurs, la question du corps est définitivement réglée : le corps n'est plus le lieu de la souillure, il est le lieu de la renaissance. Les règles, le gel, la "petite fleur" — tout est intégré dans un discours amoureux qui ne sépare pas le charnel du spirituel. Béa prie en faisant l'amour, elle bénit Victor en recevant sa semence. Il n'y a pas de dualité, il y a une unité retrouvée. C'est la définition même de la guérison : ne plus avoir honte de son corps, ne plus séparer ce qu'on fait de ce qu'on est.
Suite générative
Maintenant que Béa a fait de Victor son "pour toujours", comment vivront-ils leur amour au quotidien, sous le regard de ceux qui ne savent pas, et qui peut-être ne doivent jamais savoir ?

Annotations
Versions