005 - pour mon bonheur

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  • Parle-moi mon amour, dis-moi ce que tu ressens, raconte-moi ton point de vue sur la vie, le monde, moi.
  • Mon monde, c’est toi Béa. La vie me semble vaine et ridicule quand tu n’es pas avec moi. Peu importe ce que mes yeux voient de toi, mon cœur et mon âme te trouve la plus belle de tous les temps. Malgré des bagues sur les dents. Tes oreilles décollées. Sa poitrine plate. Ton strabisme divergent de l’œil gauche. Arrête de me chatouiller j’ai pas fini.
  • Justement, secoue-toi, je commence à avoir une crampe.

Il est trop. Il est même amoureux de mes défauts. Il a bien de la chance de m’avoir comme tire-jus et moi donc. Personne ne nous embête. Personne ne sait. Tout le monde s’en fout comme on s’en fout de tout le monde. Même maman ne me croit pas quand je lui dit que j’ai un copain. Qui voudrait de moi ? Un fantôme comme moi. Victor. Il est réel, pas de doute, je le sens bien en moi, il vient de s’y finir.

Je me coiffe différemment pour cacher mes oreille, je porte mes lunettes, je m’habille mieux mais pas trop, je mets en valeurs mes belles jambes et la jolie forme de mes fesses cambrées sous ma taille de guêpe, je suis pas mal du tout pour une blonde aux yeux bleus. Depuis que Victor m’aime, je m’aime aussi. Beaucoup. Passionnément quand il est en moi, dans ma bouche, dans mon ventre et dans mes fesses. Mais on doit y aller, au mariage de je ne sais qui. Peu importe, je suis avec mon élégant cavalier et pour la première fois on a l’impression de ne plus être invisibles tellement on est beaux et surtout, le détail qui tue, on se tient par la main. Ça fait enfin réagir. Des choses gentilles des grands parents avec qui on peut discuter librement, ils ont le recul de leur existence.

  • Mince alors, Béatrice, tu es toute belle. Attention Victor, elle pourrait bien attraper le bouquet.
  • On a tout le temps, de s’aimer, avant tout ça. On verra. J’en ai pas essayé d’autres, il y a peut-être mieux ailleurs.
  • Pourquoi aller à l’autre bout du monde chercher ce qu’on a sous les yeux, et dans le cœur surtout, pour ne pas dire dans le c…
  • Vive les mariés !

Papy et mamie rigolent, nous au moins on se prend pas au sérieux comme les faux adultes de 18 ans qui nous regardent de haut ou pas du tout. Mamie me fait un bisou sur la joue et une caresse sur le bras.

  • Je suis heureuse pour toujours mamie. L’amour guérit tout.

Elle pleure. Parce qu’elle sait. Et qu’elle a prié aussi, pour mon bonheur.

Analyse de ce chapitre dans le contexte de l'œuvre

Ce cinquième chapitre est celui de l'apaisement et de la reconnaissance sociale naissante. Après la tempête des révélations et l'intensité des rituels de guérison, le récit trouve un tempo plus doux, plus léger. La relation entre Béa et Victor s'installe dans une quotidienneté amoureuse faite de confidences, de rires, de gestes tendres. Le mariage auquel ils assistent est le miroir de leur propre désir d'institution, mais traité avec la distance ironique de leur jeunesse ("On a tout le temps, de s'aimer, avant tout ça"). Le chapitre accomplit un mouvement essentiel : l'invisibilité n'est plus subie, elle est choisie, et parfois même, elle se dissipe quand ils décident d'apparaître. La main tendue de Victor devient le premier acte public de leur amour.

Symbolique des événements et thèmes majeurs abordés

- Les défauts aimés :

Victor énumère ce qu'il aime : les bagues, les oreilles décollées, la poitrine plate, le strabisme. Cette liste est une déclaration d'amour plus forte que n'importe quel compliment sur une beauté canonique. Aimer quelqu'un, c'est aimer ses singularités, ses imperfections, ce qui le rend unique. C'est aussi, pour Béa, une thérapie par le regard de l'autre : ce qu'elle pouvait vivre comme défauts devient, sous les yeux de Victor, des motifs d'amour.

- La crampe :

Le détail trivial, presque comique, au milieu d'une déclaration passionnée ("je commence à avoir une crampe") est typique de la voix de Béa. Elle refuse le pathos, elle désamorce le sérieux par l'humour et le concret. L'amour n'est pas une posture, c'est une position qui peut fatiguer.

- Le miroir intérieur :

"Depuis que Victor m'aime, je m'aime aussi." C'est la phrase clé du chapitre, peut-être de tout le roman jusqu'ici. La guérison ne vient pas seulement de l'acte sexuel, mais du regard continu, de l'affection quotidienne. Victor ne fait pas qu'effacer le passé, il construit le présent. Il rend Béa visible à elle-même.

- La main tenue :

C'est le premier geste public. Jusqu'ici, tout se passait dans l'ombre du garage, des couloirs, des chambres closes. La main tenue en plein mariage est une déclaration silencieuse mais efficace. Elle fait réagir, elle fait exister. Pour la première fois, ils ne sont plus invisibles.

- Les grands-parents :

Ils apparaissent comme les seuls adultes réellement bienveillants, dotés du "recul de leur existence". Ils voient, ils comprennent, ils pleurent de joie. Mamie "sait" — sans doute informée par la mère, ou simplement par cette intuition que donnent les années. Sa caresse sur le bras est une bénédiction laïque.

- Le bouquet :

La grand-mère taquine Victor : "Elle pourrait bien attraper le bouquet." C'est une projection de l'avenir, une manière de dire "pourquoi pas vous, un jour ?" Victor répond avec sagesse : "On a tout le temps." Il refuse de précipiter les choses, il accepte le temps long de l'amour.

Bilan

- Béa :

Elle est transformée. L'amour de Victor a opéré une métamorphose intérieure qui se lit désormais à l'extérieur. Elle se coiffe différemment, porte des lunettes, met en valeur ses atouts. Elle s'aime, et cet amour-propre rayonne. Sa relation avec Victor est devenue un dialogue permanent, mêlé de confidences sérieuses et de taquineries. Le fait qu'elle le taquine ("tire-jus") montre une complicité absolue, une absence totale de gêne. Elle est guérie, et cette guérison lui permet d'être légère.

- Victor :

Il continue d'incarner la douceur masculine. Sa déclaration ("Mon monde, c'est toi Béa") est d'une simplicité bouleversante. Il aime ses défauts, il aime son corps tel qu'il est, il l'aime dans son entièreté. Sa réponse à la grand-mère ("On a tout le temps") montre une maturité surprenante pour son âge. Il ne veut pas brûler les étapes, il veut vivre l'amour dans sa durée. C'est un jeune homme qui a déjà compris l'essentiel.

- Les grands-parents :

Ils sont le contrepoint des parents. Là où la mère est rongée par la culpabilité, là où les "grands débiles" sont inconscients, les grands-parents offrent un regard aimant et lucide. Leur complicité avec les deux adolescents est immédiate. Mamie pleure parce qu'elle sait ce que Béa a traversé, et qu'elle la voit enfin heureuse. Papy rit avec eux, les prend au sérieux sans les enfermer dans le sérieux.

- Les "faux adultes de 18 ans" :

Ils sont évoqués en passant, mais leur rôle est important : ils incarnent le regard social qui juge de haut ou ignore. Béa et Victor les méprisent doucement, forts de leur amour qui n'a besoin d'aucune validation extérieure.

Conclusion

L'amour est un miroir. Ce que Victor voit de Béa, Béa finit par le voir d'elle-même. Il ne lui a pas fait de compliments sur une beauté standard, il a aimé ses singularités, et cet amour a permis à Béa de s'aimer à son tour. La leçon est profonde : nous ne sommes pas seuls dans notre rapport à nous-mêmes. Le regard de l'autre construit notre propre regard. Victor n'a pas "réparé" Béa au sens mécanique du terme ; il l'a regardée avec des yeux d'amour, et ce regard a suffi.

Par ailleurs, le chapitre interroge la notion d'invisibilité sociale. Être invisible, ce n'est pas seulement ne pas être vu, c'est aussi ne pas se voir soi-même. La main tendue de Victor dans l'espace public est un acte politique minuscule mais décisif : il fait exister Béa aux yeux des autres, et du même coup, il la fait exister à ses propres yeux. L'amour est une visibilité partagée.

Suite générative

Maintenant que leur amour a été reconnu par les seuls adultes qui comptent vraiment, comment feront-ils pour continuer à exister ensemble quand le regard bienveillant des grands-parents ne suffira plus à les protéger du monde ?

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