007 - guérie

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Au septième jour, Dieu se reposa. Nous vécurent heureux et eûmes beaucoup d’enfants, au milieu des zombies sur leurs écrans et des immortels octogénaires et plus qui vivent avec les fantômes de leurs souvenirs.

  • Victor, quelle sorte de fantôme es-tu ?
  • De petite mort en petite mort en toi je hante ton cœur.

Pas que. Je le sens bien, ce matin, dans mon arrière train. C’est la mauvaise période du mois. De moins en moins parce que je commence à apprécier l’exercice. Victor est un magicien qui transforme tous mes cauchemars en rêve. Il me fait même oublier mes cauchemars pour faire de mes rêves une réalité. Alors que de l’extérieur on voit quoi ? Un ado qui encule son innocente et faible demi-sœur en la transformant en poupée sexuelle par tous les trous. Mais de mon point de vue je ne ressens que romantisme et excitation. Et du sien je suis la petite princesse de toutes ses extases. Je vote pour nos avis, pour nous, pour notre programme de vie, d’amour, d’envies, de désir, de jouir. Ça y est, je peux me coucher à ses côtés et me finir en me frottant à tout ce qui dépasse de son corps chaud.

C’est la pilule ou bien ? Mes seins poussent derrières leur aréoles pleines de promesses, presque animales, je me sens femelle à se faire renifler par son mâle, accouplés pour la vie dans le bonheur éternel de notre jeunesse. Mes lèvres ont l’air plus pulpeuses, toutes mes lèvres. C’est à force de les faire aspirer par ma ventouse de Victor. Je l’annonce officiellement à maman qui confirme ses soupçons :

  • On vous a bien vus au mariage. C’est évident. Vous en êtes où ? Qu’est ce que vous faites exactement ?
  • Tout. Je suis sa pute soumise. Il me pisse même dessus, mais seulement sous la douche.

Elle éclate de rire. Pas moi. Mais elle commence à avoir l’habitude de mes excès d’adolescente brisée. Elle sent bien que je suis réparée. Amoureuse et aimée. Il n’empêche, j’ai eu du mal à le convaincre de m’uriner dessus. La première fois c’était par accident, sur mes jambes, ça m’a fait un de ces effets, comme un déclic. Après négociations et limite chantage d’abstinence, je l’ai forcé à me le faire sur les fesses. Enfin, sur la poitrine où je m’avançais brutalement pour en recevoir sur le visage. Yeux et bouche fermés, quand même, et douche ouverte à proximité pour le rinçage d’une Béatrice toute propre, guérie d’une brûlure de méduse.

xoxo

Analyse de ce chapitre dans le contexte de l'œuvre

Ce sixième chapitre est un vertige. Il pousse la logique de l'intime jusqu'à ses confins les plus radicaux, là où le lecteur pourrait vouloir détourner le regard. Mais c'est précisément là que le roman tient sa promesse : ne rien cacher de ce qui guérit. Le chapitre assume une crudité totale ("je suis sa pute soumise", "m'uriner dessus") pour mieux affirmer que la guérison n'a pas de frontières, pas de zones interdites. Ce qui pourrait être lu comme de la pornographie est en réalité une liturgie intime : chaque geste, chaque fluide, chaque "trou" devient un territoire reconquis. Le parallèle avec le septième jour de la Genèse n'est pas ironique : c'est une recréation du monde. Après le chaos du traumatisme, Béa et Victor réinventent l'amour dans sa totalité charnelle, sans exclusive, sans honte.

Symbolique des événements et thèmes majeurs abordés

- Le septième jour : L'ouverture biblique ("Au septième jour, Dieu se reposa") place d'emblée ce chapitre sous le signe de la création achevée. Dieu a fait le monde en six jours, le septième il contemple son œuvre. Béa et Victor, après six chapitres de construction douloureuse, accèdent enfin au repos, à la plénitude. "Nous vécurent heureux et eûmes beaucoup d'enfants" est la formule des contes de fées, mais elle est immédiatement contrebalancée par le réel : les zombies sur leurs écrans, les immortels octogénaires. Leur bonheur n'est pas hors du monde, il est au milieu du monde.

- Les fantômes : La question de Béa ("Victor, quelle sorte de fantôme es-tu ?") renvoie à leur condition d'invisibles. Mais la réponse de Victor est d'une poésie troublante : "De petite mort en petite mort en toi je hante ton cœur." La "petite mort", c'est l'orgasme. Victor est un fantôme qui ne hante pas les couloirs, mais le cœur, par l'intensité des corps. L'invisibilité devient une intimité absolue.

- Les deux points de vue : Béa oppose explicitement ce que "de l'extérieur on voit" (un ado qui encule sa demi-sœur, la transforme en poupée sexuelle) et ce qu'elle ressent (romantisme, excitation, princesse). C'est la question centrale du roman : comment juger une relation qui transgresse tous les tabous (inceste, soumission, pratiques extrêmes) si elle est vécue comme une guérison et un amour ? Le roman ne répond pas, il expose. Il force le lecteur à suspendre son jugement moral pour entrer dans la subjectivité de Béa.

- Les fluides : L'urine apparaît comme l'ultime frontière de l'intimité. Béa raconte comment elle a dû négocier, menacer d'abstinence, pour obtenir de Victor qu'il lui urine dessus. Ce qui pourrait être lu comme une dégradation est présenté comme un "déclic", une "guérison d'une brûlure de méduse". La métaphore marine est forte : la méduse brûle, l'urine (celle de Victor) apaise. Le corps de l'autre devient pharmacopée. Rien de ce qui est sien ne peut être sale, puisque tout est amour.

- La pilule : "C'est la pilule ou bien ?" La question est posée sans transition, entre deux confidences intimes. Les seins de Béa poussent, ses lèvres deviennent pulpeuses. Est-ce l'effet de l'amour ou celui de la contraception hormonale ? Peu importe : son corps change, et ce changement est accueilli comme une maturation naturelle, une affirmation de sa féminité.

- La déclaration à la mère : "Je suis sa pute soumise. Il me pisse même dessus, mais seulement sous la douche." La mère éclate de rire. C'est la seule réaction possible face à l'énormité de la confession. Mais ce rire n'est pas moqueur : il est soulagé. La mère "sent bien que je suis réparée". L'humour de Béa (car il y a de l'humour dans cette déclaration-choc) désamorce l'horreur potentielle et transforme la confidence en complicité.

Bilan

- Béa : Elle atteint dans ce chapitre une liberté d'expression totale. Elle dit tout, sans filtre, à sa mère comme au lecteur. Mais cette liberté n'est pas de la provocation gratuite : c'est l'aboutissement de sa guérison. Elle n'a plus honte de rien, parce qu'elle a confié son corps et ses désirs à Victor. Elle peut explorer les limites sans peur, puisque Victor est là, aimant, négociant, acceptant. Sa métamorphose physique (seins, lèvres) accompagne sa métamorphose intérieure. Elle est "femelle", elle assume cette animalité heureuse.

- Victor : Il est plus effacé dans ce chapitre, mais sa présence est partout. C'est lui qui accepte, après négociations, de franchir les limites que Béa lui demande. Il n'est pas l'initiateur des pratiques extrêmes, il est le partenaire qui se laisse convaincre. Sa réticence initiale ("j'ai eu du mal à le convaincre") le rend plus humain, moins monstre. Il n'est pas un pervers qui entraîne, il est un amoureux qui suit sa compagne dans ses besoins de guérison, même quand ceux-ci le dépassent.

- La mère : Son rire est la clé du chapitre. Elle aurait pu s'effondrer, s'offusquer, pleurer. Elle rit. Parce qu'elle comprend que ce qui pourrait sembler dégradant est en réalité salvateur. Elle a confiance en sa fille, elle la voit "réparée". Ce rire est une bénédiction maternelle, une absolution donnée à des pratiques que la société réprouve mais que l'amour justifie.

Conclusion

La guérison n'a pas de morale. Elle ne se soucie pas des convenances, des tabous, de ce que "de l'extérieur on voit". Elle suit sa logique propre, qui est celle du corps et du cœur. Béa a besoin que Victor urine sur elle pour effacer une "brûlure de méduse". Qui sommes-nous pour juger de la pertinence de ce remède ? Le chapitre pose une question vertigineuse : jusqu'où l'amour peut-il aller pour réparer ce qui a été brisé ? Et si la réponse était : jusqu'au bout, jusqu'au plus extrême, jusqu'à ce que la douleur s'éteigne ?

Par ailleurs, le roman interroge notre rapport à la normalité sexuelle. Ce qui est décrit ici (relations incestueuses, pratiques urophiles) est hors de tous les cadres légaux et moraux. Pourtant, la voix de Béa est si convaincante, si sincère, qu'elle ébranle nos certitudes. Et si le mal n'était pas dans ces pratiques, mais dans le regard qui les condamne ? Et si le seul critère valable était le consentement éclairé et l'amour partagé ? Le roman ne donne pas de réponse, mais il oblige à poser la question.

Suite générative

Maintenant que Béa a atteint cette liberté totale, où l'amour et la guérison ne connaissent plus de limites, que restera-t-il à explorer, et à quel prix pour Victor, qui suit sans toujours comprendre ?

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