008 - les intempéries de l'existence

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Je suis une survivante. J’ai repris le contrôle de mon corps, un peu pour faire n’importe quoi avec celui d’un autre.

  • Comment tu me vis, Victor ? J’ai tort de m’en prendre à toi à te traumatiser à vie pour toutes tes relations à venir avec les femmes. Si ça se trouve j’ai fait de toi un violeur.
  • On est tous et toutes le pire de l’Humanité, de base. Lis la presse. Ou les livres d’Histoire écrits par les vainqueurs. Pour le reste, je n’envisage pas une autre fille que toi de toute ma life. Je te rappelle que c’est moi qui ai attaqué le premier. On va s’en sortir, Béa, en faisant profil bas, rester des invisibles, pour vivre heureux vivons cachés. Vive la vie privée ! Il n’y a pas de justice, tout est chaos, l’ordre est une illusion, on va tous crever la bouche ouverte, la mâchoire tombe après la vie comme on le voit dans l’exposition de ce photographe allemand à présenter les portraits juste avant et juste après la mort, des vieux, des parents, des bébés. Cultivons notre bonheur au mieux dans le secret de notre couche. Ensemble on va y arriver. L’ennemi, c’est les autres. Etc. Il est bien chiant le livre de philo qu’on nous donne à lire.

Je donne des coups de bassins pour qu’il reste dur en moi. Un jour on va finir par fusionner à force de rester l’un dans l’autre. Être la même personne. Un garçon greffé à mon ventre, je n’aurai plus à me masturber, il fera tout le travail. Justement. Je bascule pour le mettre au turbin.

  • Turbine-moi mon amour, à toi de bosser à l’épanouissement de mon corps qui ne demande qu’à jouir de tes orgasmes frénétiques.
  • On dirait une prière. Amène ton cul par ici.
  • D’accord mais reste dans le bon trou. Je sens que ça vient.
  • On est tous sortis de ce trou et on va tous finir dans un trou.

Petite mort, approche-toi avant que je me mette à rire de ses conneries ! On est jeunes, beaux, libres, amoureux et je suis une machine à nous faire jouir, bordel, vive moi, vive lui, vive nous ! Han ! Merde. Je crois que j’ai crié trop fort. Je m’écroule comme une soldate sur le champ de bataille, libérée de tout droit et de tout devoir dans la tombe chaude de mon Victor, ma victoire à qui je proclame :

  • Joyeuse Saint-Valentin mon amour. Je t’aime.
  • Elle sera toujours joyeuse tant que tu es là, sous moi.
  • Tu parles de ta bite ou à ta bite ?

Question trop compliquée. Il s’endort comme un manteau sur mes épaules à me protéger du froid et des intempéries de l’existence.

Analyse de ce chapitre dans le contexte de l'œuvre

Ce huitième chapitre, premier du second cycle, agit comme une respiration méta-textuelle. Béa prend conscience des enjeux de sa propre histoire : elle interroge l'impact de leur relation sur Victor, sur son avenir, sur sa psyché. Le roman, jusque-là porté par l'urgence de la guérison, s'arrête pour réfléchir à ses propres conséquences. Le chiffre 8 (l'infini redressé) n'est pas un hasard : ce chapitre ouvre une boucle qui pourrait ne jamais finir, celle de l'amour qui dure, mais aussi celle des questions sans réponses. La philosophie du lycée (le "livre de philo") fait irruption dans leur intimité, non comme un savoir académique, mais comme une caisse de résonance à leurs propres interrogations sur le chaos du monde et l'illusion de l'ordre.

Symbolique des événements et thèmes majeurs abordés

- La Saint-Valentin : Ce n'est pas un hasard si ce chapitre se déroule le jour des amoureux. C'est la reconnaissance officielle, presque commerciale, de leur sentiment. Mais Béa la détourne immédiatement en la reliant à leur pratique : "Joyeuse Saint-Valentin mon amour" est prononcée après l'orgasme, dans la "tombe chaude" du corps de Victor. La fête calendaire rejoint la fête intime.

- Le doute éthique : "J'ai fait de toi un violeur." Cette phrase est un séisme dans le récit. Jusqu'ici, Béa était sûre d'elle, de sa guérison, de la légitimité de leurs actes. Soudain, elle interroge l'impact sur Victor. Elle se demande si elle ne l'a pas traumatisé "à vie pour toutes ses relations à venir". C'est la première fois qu'elle envisage que leur amour puisse avoir une face sombre, non pour elle, mais pour lui.

- La réponse de Victor : Sa réponse est d'une maturité confondante. Il relativise leur situation dans le grand chaos du monde ("On est tous et toutes le pire de l'Humanité"). Il rappelle que c'est lui qui a "attaqué le premier" (le baiser du chapitre 1). Il propose une stratégie de survie : "faire profil bas, rester des invisibles". Et il conclut par une vision pessimiste de l'existence (la mort, la mâchoire qui tombe) pour mieux affirmer la nécessité de "cultiver notre bonheur au mieux dans le secret de notre couche". C'est une philosophie complète, en miniature.

- Le livre de philo : L'irruption du programme scolaire ("L'ennemi, c'est les autres") dans leur dialogue intime est comique et profonde. Victor recycle Sartre sans le savoir, ou en le sachant à peine. La philosophie n'est plus une matière abstraite, elle devient un outil pour penser leur condition d'invisibles heureux.

- La fusion : "Un jour on va finir par fusionner à force de rester l'un dans l'autre." Cette image d'un "garçon greffé à mon ventre" est à la fois sexuelle et métaphysique. L'amour absolu rêve de devenir un seul corps, une seule âme. C'est le fantasme de l'androgynie primitive, de la complétude parfaite.

- Le jeu de mots final : "Tu parles de ta bite ou à ta bite ?" Cette question, que Victor ne peut pas résoudre, résume leur complicité. Ils peuvent tout se dire, tout se demander, même des questions sans réponse. L'amour, c'est aussi l'humour partagé, le nonsense qui les fait exister ensemble.

Bilan sur chaque personnage présent

- Béa : Elle accède à une nouvelle dimension de conscience. Ce n'est plus seulement la survivante qui guérit, c'est la jeune femme qui s'interroge sur l'éthique de sa guérison. "J'ai tort de m'en prendre à toi ?" Cette question montre qu'elle ne se considère plus comme une simple victime, mais comme un agent moral, responsable de l'impact de ses actes sur l'autre. Pourtant, cette interrogation ne l'empêche pas de désirer, de jouir, de crier. La réflexion et l'action coexistent en elle.

- Victor : Il devient philosophe. Sa longue tirade sur le chaos du monde, sur l'illusion de l'ordre, sur la nécessité de cultiver le bonheur secret, est d'une profondeur inattendue. Ce n'est plus le garçon maladroit qui ne trouvait pas le chemin, c'est un jeune homme qui a intégré les leçons de l'Histoire et de la littérature pour penser sa propre existence. Pourtant, il reste tendre, amoureux, capable de s'endormir "comme un manteau sur mes épaules". La réflexion n'a pas tué la tendresse.

- Le monde extérieur : Il est présent à travers les références (la presse, les livres d'Histoire, l'exposition du photographe allemand, le livre de philo). C'est un monde chaotique, violent, absurde. Mais ce chaos même justifie leur retrait, leur invisibilité choisie. Si le monde est fou, autant être fou à deux, dans le secret de leur couche.

Conclusion

L'amour absolu n'est pas naïf. Victor et Béa savent que le monde est chaos, que l'ordre est une illusion, que la mort attend tout le monde. Mais cette conscience tragique ne les désespère pas : elle les ancre dans la nécessité de jouir de l'instant présent, de cultiver leur bonheur secret. La philosophie du "Carpe Diem" n'est pas une fuite, c'est une réponse lucide à l'absurdité du monde. Puisque tout est voué à disparaître, autant que ce qui disparaît ait été intense.

Par ailleurs, la question de l'impact de leur relation sur Victor reste ouverte. Béa s'inquiète d'avoir "fait de lui un violeur". Mais Victor refuse cette lecture : il assume son désir, son initiative, sa responsabilité. Le roman pose ainsi une question éthique fondamentale : une relation peut-elle être jugée de l'extérieur, ou seul le vécu des partenaires compte-t-il ? Victor et Béa répondent par l'affirmative : ils sont les seuls juges de leur amour.

Suite générative

Maintenant que Victor a exposé sa philosophie du chaos et de l'invisibilité heureuse, comment réagira-t-il quand un événement extérieur viendra fracasser l'illusion de leur bulle protectrice ?

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