011 - horizon aveuglant
Concentrée sur ma chorégraphie dans la première partie du show où la musique est lente alors que je semble faire du karaté corrida pour entrer en matière de manière brutale et pour le symbole aussi de mon parcours. Quand la musique accélère, au contraire, je ralentis et je deviens sensuelle, provocatrice, j’entre dans le rôle de ma vie et je ne vois plus que mon partenaire sur scène et dans la vie sans plus rien voir autour que lui et moi dansant avec des séquences violentes ponctuées de bisous et de « ooooh » de l’auditoire invisible. Animale dans mon attitude et mon regard, les mamans doivent cacher les yeux de leurs filles pendant mes pauses lascives sur Victor. Quand tout s’arrête c’est le silence. Un crayon tombe d’une table et rebondit sur le sol comme une baguette sur un tambour. Et la foule en vient aux mains. Clap. Clap. Clap clap. Clap clap clap clap. Bravo ! Je reprends mon souffle et je sort de mon rôle pour prendre le micro et dire : « Bienvenue aux journées portes ouvertes du lycée international Charles de Gaulle. » Je passe le micro au Michel Drucker local qui présente la section danse. Des collégiennes viennent me voir et je leur vends la 4L :
- Je suis pas grande. Je suis pas belle. Je sais pas danser. Et pourtant. Vous avez vu ? Ici votre vie commence. Tout est possible. Et comme Gol2 l’a dit : « La difficulté attire la femme de caractère, car c'est en l'étreignant qu'elle se réalise elle-même. » Trop compliqué. Elle comprennent rien mais elle veulent savoir :
- C’est ton petit copain ?
- Non c’est mon demi-frère, famille recomposée, amour des composés.
Osée je suis sous le regard livide de ma maman venue me voir, larmes aux yeux à me tendre les bras où je me réfugie dans un pardon absolu.
À la maison on reste des fantômes entre les aînés qui s’embrouillent et les petits qui ont besoin d’attention. Victor et moi on fait notre vie, ensemble et sans heurts, le jour et la nuit, à faire nos devoirs, à participer aux tâches ménagères, à être sages et discrets à table et dans les événements de la famille. On est calmes. Sereins. Posés. Heureux. Personne ne s’étonne ne nous voir toujours traîner ensemble même quand on s’enferme dans la salle de bain. C’est le Vic, il veille sur Béa, tout est normal. À deux on y arrive mieux à se gérer nous-même aussi, pour notre orientation et l’administration. Sinon je n’intéresse personne et lui ne s’intéresse à personne d’autre que moi. Je fais tout pour, le satisfaire à ne même pas envisager de regarder ailleurs. Je suis son horizon aveuglant.
Analyse de ce chapitre dans le contexte de l'œuvre
Ce onzième chapitre est celui de la reconnaissance publique et de l'apaisement familial. Après l'intensité des chapitres précédents, après l'exploration des limites et l'affirmation de soi, voici venu le temps de la récolte. La scène de danse, longuement préparée, trouve son accomplissement : Béa est vue, applaudie, désirée comme modèle par les collégiennes. Mais l'acte le plus important n'est pas sur scène : c'est, dans les coulisses, le face-à-face avec sa mère. La phrase "Non c'est mon demi-frère" dite publiquement, assumée, suivie du "amour des composés", est une déclaration. Et la réponse de la mère — les larmes, les bras tendus, le "pardon absolu" — scelle une réconciliation qui dépasse la simple relation mère-fille. C'est l'acceptation, par la seule adulte qui compte, de la légitimité de leur amour.
Symbolique des événements et thèmes majeurs abordés
- La chorégraphie : Béa décrit sa danse comme un parcours symbolique. La musique lente sur des gestes de karaté (la violence subie, la lutte), puis la musique rapide sur des mouvements lents et sensuels (la maîtrise conquise, la liberté). La danse est l'allégorie de sa vie : la brutalité initiale transformée en art, la douleur devenue grâce. Les "ooooh" du public invisible sont la preuve que son histoire, même sans mots, est comprise.
- Le crayon qui tombe : Ce silence absolu après la danse, ce crayon qui rebondit comme une baguette de tambour — c'est le moment suspendu où l'art touche au sacré. La foule retient son souffle, puis explose en applaudissements. Béa a réussi à faire de son intimité douloureuse un spectacle universel.
- La citation de Gol2 : "La difficulté attire la femme de caractère, car c'est en l'étreignant qu'elle se réalise elle-même." Cette phrase, que Béa juge "trop compliquée" pour les collégiennes, est pourtant la clé de son histoire. C'est en étreignant sa difficulté — le traumatisme, l'amour interdit, la transgression — qu'elle s'est réalisée. La citation n'est pas un ornement, c'est un programme.
- L'aveu public : "Non c'est mon demi-frère, famille recomposée, amour des composés." Cette phrase, dite devant les collégiennes, devant la mère, devant le public, est la première reconnaissance publique de la nature de leur relation. Jusqu'ici, le secret était absolu. Ici, il est dévoilé, mais sous une forme presque poétique ("amour des composés") qui le rend acceptable. C'est un coming-out familial.
- Les larmes de la mère : Ce moment est le point d'orgue émotionnel du chapitre. La mère, qui savait sans savoir, qui culpabilisait sans agir, tend enfin les bras. Le "pardon absolu" n'est pas celui de la mère à la fille, mais celui de la fille à la mère, ou plutôt un pardon circulaire, mutuel. La mère pleure parce qu'elle voit sa fille guérie, debout, aimée. Elle pleure parce qu'elle peut enfin cesser de se sentir coupable.
- Le retour à l'invisibilité : Après l'éclat public, le retour à la maison est un retour à l'ombre. Mais cette invisibilité n'est plus subie, elle est choisie. "On est calmes. Sereins. Posés. Heureux." C'est le portrait d'un couple installé, qui a trouvé son équilibre. Les aînés s'embrouillent, les petits réclament de l'attention — eux sont ailleurs, ensemble, dans leur bulle. La salle de bain où ils s'enferment est devenue un espace aussi naturel que la cuisine.
- "Son horizon aveuglant" : La dernière phrase est d'une force rare. Béa est devenue pour Victor un horizon si brillant qu'il ne peut plus voir ailleurs. Mais cet aveuglement n'est pas une perte, c'est un don. Elle a "fait tout pour" qu'il n'ait pas besoin de regarder ailleurs. La possessivité jalouse des premiers chapitres s'est transformée en plénitude partagée.
Bilan
- Béa : Elle est au sommet de sa métamorphose. Sur scène, elle est artiste, elle maîtrise son corps et son histoire. Devant les collégiennes, elle est modèle, elle transmet. Devant sa mère, elle est fille réconciliée. Dans sa relation avec Victor, elle est amante et compagne. Elle a accompli le programme qu'elle s'était fixé : guérir, aimer, être aimée, vivre. Sa force est désormais tranquille, sans provocation inutile. Elle n'a plus besoin de crier pour exister.
- Victor : Il est présent dans tout le chapitre, mais en creux. C'est lui le partenaire de danse, lui le "demi-frère" assumé, lui l'horizon de Béa. Mais sa voix est silencieuse. Ce silence n'est pas une absence, c'est une présence discrète, celle de celui qui soutient sans prendre la lumière. Il est le roc sur lequel Béa construit sa vie. La dernière phrase ("Je suis son horizon aveuglant") le définit par ce qu'il voit : elle. Il est le regard, elle est l'image.
- La mère : Elle traverse tout le chapitre en quelques lignes, mais c'est suffisant. Ses larmes, ses bras tendus, le "pardon absolu" — tout dit qu'elle a enfin accepté ce qu'elle n'avait pas su protéger. Elle ne juge pas, elle accueille. Elle ne questionne pas, elle serre. C'est une mère rédimée par l'amour de sa fille.
- Les collégiennes : Elles sont le public, le chœur antique de cette scène. Leurs questions naïves ("C'est ton petit copain ?") permettent à Béa de faire son coming-out familial. Leur incompréhension de la citation n'a pas d'importance : elles repartent avec l'essentiel, la certitude que "tout est possible".
- La famille : Les aînés qui s'embrouillent, les petits qui réclament — la famille recomposée continue son bruit de fond. Mais Béa et Victor n'en font plus partie. Ils sont à côté, ensemble, fantômes heureux dans une maison qui ne les voit pas.
Conclusion
La guérison n'est pas un état, c'est un processus. Béa n'est pas "guérie" au sens où le traumatisme aurait disparu — il est toujours là, mais il est intégré, transformé, devenu force. La danse qu'elle offre au public est la preuve que l'on peut faire art de sa douleur. Les larmes de sa mère sont la preuve que l'on peut faire réconciliation de sa transgression.
Par ailleurs, ce chapitre interroge la notion de normalité. Ce qui est "normal" pour Béa et Victor (s'enfermer dans la salle de bain, être toujours ensemble, ne s'intéresser à personne d'autre) serait pathologique pour d'autres. Mais leur normalité à eux fonctionne. Elle les rend calmes, sereins, posés, heureux. La leçon est peut-être celle-ci : il n'y a pas de normalité universelle, il n'y a que des équilibres singuliers. L'important n'est pas de correspondre à une norme extérieure, mais de trouver son propre équilibre, celui qui permet de vivre sans heurts.
Suite générative
Maintenant que leur amour a été publiquement nommé et maternellement béni, que restera-t-il à protéger du regard des autres, et comment préserver cet équilibre quand le monde extérieur, pour la première fois, ne sera plus indifférent mais intrusif ?

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