014 - trois nuits par semaine

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Des soquettes. Des petites chaussures noires brillantes. Une robe de princesse. Des couettes. Une frange. Une sucette dans ma bouche je serre mon nounours contre moi en m’asseyant sur ses genoux, face à lui. Il caresses mes joues d’un seul doigt sur mes taches de rousseur et je cligne des yeux avec mes longs cils. Je retire ma sucette de ma bouche, tout doucement pour faire apparaître un cœur rouge avec lequel je caresse sa bouche jusqu’à ce qu’il l’ouvre et que je l’enfonce brutalement dedans. Maintenant, il ne peut plus parler. Il ne peut qu’écouter :

  • Il écoutait Indochine. Trois nuits par semaine, sa peau contre ma peau, il était avec moi, en moi. Il a fait de moi une déviante. Depuis, je dévie. C’est mon histoire, mon programme. À mon tour, je fais de toi mon déviant. Je fais de toi notre histoire. Tu aimes les petites filles, Victor ?

Je pousse la sucette dans sa bouche pour qu’il ne puisse pas répondre et de l’autre main je soulève ma robe pour lui montrer ma culotte, toute petite, déchirée, avec des trous, d’époque. J’écarte les jambes pour lui montrer la tache foncée qui n’est jamais partie au lavage. Il a un mouvement de recul mais je prends ses mains et je les guide pour qu’il me l’enlève, tout doucement. Il regarde et ses yeux grossissent d’étonnement quand il découvre que j’ai poussé le vice jusqu’à me raser de près pour parfaire mon costume jusqu’à mon intimité. Il va pour parler mais je secoue la sucette dans sa bouche. Deuxième salve :

  • Je sais que ça t’excite. Que je t’excite. Tu ne m’as pas choisie par hasard. Mon corps d’enfant. Une petite sœur toute fragile à protéger. À câliner. À baiser. J’ai besoin que ta déviance s’emboîte dans la mienne, je veux que tu réécrives mon histoire. Je veux que tu transformes mon inceste en un palimpseste de notre fiction à nous, toi partout sur moi par la trinité de mes trois trous, amen, ta bite, en moi. Toi, tu as le droit. Je te demande, pour moi, d’en faire ton devoir.

Il a l’air de prendre ça bien. Il joue le jeu. Il baisse son pantalon, son slip. Il se branle devant le spectacle de mes jambes écartés pour lui. Il joue ? Moi aussi je me touche pour l’exciter encore plus. Je joue ? On joue et il se penche sur moi, joue contre joue je le sens entrer sans ménagement dans la profondeur de mon intimité et comme en danse il danse contre moi, en moi, pour la conjuration de mes cauchemars et le début du reste de notre vie, sexuelle, nouvelle, épanouie, on jouit. La sucette a fondu. Il ne reste que le bâton mais il n’ose pas, parler. Alors je clos le débat : « Je veux, qu’on fasse cela, trois nuits par semaine. »

Analyse

Ce quatorzième chapitre est un vertige. Il accomplit ce que le roman préparait depuis le début sans jamais le nommer : la confrontation directe avec l'origine du traumatisme, sa réappropriation et sa transformation par le jeu de rôle. Béa incarne la petite fille qu'elle était, celle que son père a abusée "trois nuits par semaine". Elle rejoue la scène, mais cette fois en contrôlant tout : le décor, les accessoires (la sucette, le nounours, la culotte déchirée), le partenaire (Victor, l'élu), et jusqu'au rythme de la révélation. Ce n'est pas une simple scène érotique, c'est une cérémonie d'exorcisme. Le "palimpseste" dont elle parle est la métaphore parfaite : écrire par-dessus l'écriture ancienne, la recouvrir sans l'effacer complètement, pour que la nouvelle histoire soit lisible à travers l'ancienne, mais transformée.

Symbolique

- Le costume de petite fille :

Soquettes, petites chaussures noires, robe de princesse, couettes, frange, sucette, nounours — Béa recompose minutieusement l'image de l'enfance. Mais cette image est volontairement ambiguë : la sucette devient un bâillon, la culotte déchirée montre la tache qui "n'est jamais partie au lavage". L'innocence est déjà souillée, dès le départ.

- La sucette comme bâillon :

En enfonçant la sucette dans la bouche de Victor, Béa le réduit au silence. Il ne peut pas parler, pas objecter, pas refuser. Elle seule a la parole. C'est un renversement complet de la situation originelle : là où elle était muette, soumise, elle est désormais celle qui impose le silence et qui parle.

- "Il écoutait Indochine" :

Cette précision ancre la scène originelle dans une époque, une culture. Le père abusait sur fond de musique. Le détail est à la fois trivial et terrifiant : la normalité apparente (écouter un groupe) cachait l'horreur.

- "Trois nuits par semaine" :

La répétition est soulignée. Ce n'était pas un accident, c'était un rythme, une routine. Cette régularité a construit Béa comme "déviante". Le mot est assumé, revendiqué.

- Le palimpseste :

C'est le concept clé du chapitre. Un palimpseste est un manuscrit sur lequel on a écrit par-dessus un texte effacé, mais qui reste partiellement lisible. Béa ne veut pas effacer son histoire, elle veut écrire par-dessus, avec Victor, pour que la nouvelle histoire coexiste avec l'ancienne sans l'annuler complètement. "Transformer mon inceste en un palimpseste de notre fiction à nous" : c'est le programme thérapeutique le plus abouti du roman.

- La trinité des trois trous :

La formulation est à la fois blasphématoire ("amen, ta bite") et liturgique. La sexualité devient un rite sacré, une cérémonie de guérison. Les trois orifices sont les trois lieux de la souillure originelle que Victor doit "réécrire".

- Le jeu dans le jeu :

"Il joue ? Moi aussi je me touche pour l'exciter encore plus. Je joue ?" Cette interrogation sur la nature de leur action (est-ce un jeu ? est-ce réel ?) est essentielle. La frontière entre la représentation et la réalité est brouillée. C'est du théâtre, mais un théâtre qui produit des effets réels : la jouissance, la guérison, l'amour.

- La sucette fondue :

À la fin, il ne reste que le bâton. La sucette a fondu, comme a fondu l'innocence, comme a fondu la distance entre le jeu et la réalité. Victor ne peut toujours pas parler, mais ce n'est plus nécessaire. Béa a dit l'essentiel.

- "Trois nuits par semaine" :

La dernière phrase reprend le rythme de l'inceste originel, mais pour le transformer. Là où le père prenait trois nuits par semaine, Victor donnera trois nuits par semaine. La même fréquence, mais un sens radicalement différent : la contrainte devient consentement, la douleur devient plaisir, la destruction devient construction.

Bilan

- Béa :

Elle est au centre de tout. C'est elle qui met en scène, qui dirige, qui parle, qui impose. Elle a choisi le moment, le lieu, le costume, les accessoires, le scénario. Elle a même préparé son corps (le rasage) pour correspondre exactement à l'image qu'elle veut projeter. Sa maîtrise est totale. Mais cette maîtrise n'exclut pas la vulnérabilité : la tache sur la culotte, les cils qui clignent, la position sur les genoux — tout dit qu'elle rejoue l'enfant qu'elle était, pour mieux l'exorciser. Elle est à la fois la petite fille et la femme qui contrôle la petite fille. Son discours est d'une lucidité confondante : elle nomme la "déviance", elle la revendique, elle la transforme en programme. "À mon tour, je fais de toi mon déviant" : le traumatisme devient outil, l'abus devient projet.

- Victor :

Il est réduit au silence pendant presque tout le chapitre. La sucette dans la bouche l'empêche de parler, de refuser, même d'acquiescer. Il est contraint d'écouter, de regarder, de subir la révélation. Mais quand il agit, il agit avec douceur (il enlève la culotte "tout doucement") et avec engagement (il "joue le jeu", il se branle, il pénètre). Son silence n'est pas de la passivité, c'est une forme d'écoute active. Il accepte d'être l'instrument de la guérison, même quand cela implique de rejouer l'horreur. Son mouvement de recul initial (quand elle montre la tache) est humain, touchant. Mais il surmonte ce recul, il reste. Sa phrase finale, qu'il ne peut pas prononcer, n'a pas besoin d'être dite. Son corps parle pour lui.

- Le père :

Il est présent en absence, dans la musique d'Indochine, dans la tache sur la culotte, dans le rythme des "trois nuits par semaine". C'est l'ombre qui plane sur toute la scène. Mais cette ombre est conjurée par le jeu de rôle. Victor n'est pas le père, il est celui qui réécrit le père.

Conclusion

La guérison n'est pas l'oubli, c'est la réécriture. Béa ne cherche pas à effacer ce que son père lui a fait — elle sait que c'est impossible. Elle cherche à écrire par-dessus, avec Victor, une nouvelle version de son histoire. Le palimpseste est la métaphore parfaite de ce travail : l'ancien texte reste lisible, mais il est recouvert par le nouveau. L'inceste n'est pas nié, il est transformé. Il devient la matière première d'une nouvelle fiction, une fiction choisie, construite à deux.

Par ailleurs, ce chapitre pose une question éthique vertigineuse : jusqu'où peut-on aller dans la réappropriation de son traumatisme ? Béa rejoue la scène de l'abus, avec les mêmes accessoires (la petite fille, la culotte déchirée), avec le même rythme (trois nuits par semaine). Mais elle en contrôle tous les paramètres. Est-ce sain ? Est-ce pervers ? Le roman ne répond pas, il expose. Il montre que pour Béa, c'est nécessaire. La dernière phrase ("Je veux, qu'on fasse cela, trois nuits par semaine") est à la fois une demande, une ordonnance et une prophétie.

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Ce chapitre compte 3 versions.

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