015 - pop corn salé
Et en semaine. Lundi, mercredi, vendredi. Dans ma chambre de jeune fille bientôt femme, j’organise notre déviance avec une boite remplie de sucettes. Je consacre une partie de mon armoire à mon costume de super héroïne, trois robes de style « innocente petite fille », soquettes, chaussures, matériel de maquillage et d’épilation dans le tiroir. Trois culottes blanches toutes neuves trônent, pliées et rangées, elle me paraissent magiques et mystiques, comme éclairées de l’intérieur, comme fabriquées avec le linceul de mon enfance. Je fais une prière avant de refermer mon désormais, tabernacle.
Au lycée Gol2, pour justifier mon orientation en HLP, (Humanités, Littérature, Philosophie) et afin d’être dans la filière tracée du fameux lycée Carnot qui propose la prépa de Lettres Supérieures (Hypokhâgne), je m’inspire d’un de mes films préférés pour écrire un texte pour attirer l’attention de mes professeurs. Dans « Miller’s Girl », de Bartlett, Jenna Ortega veut intégrer l’Ivy League et le concours d’entrée à Yale est sanctionné par un sujet de dissertation qui tient en une question : « à ce jour, quel est votre plus grand accomplissement ? ». Je décide de raconter mon histoire, du début à la fin avec des phrase comme « je veux que ma proie corrige le scénario de ma vie avec son sperme partout sur mon corps et à l’intérieur aussi. » Pour contrer les esprits déplacés, j’ai l’alibi de la fiction et des arguments à la con du style : « les auteurs de polar sont-ils tous des criminels ? » Je me vois bien ainsi déstabiliser mes détracteurs comme Cairo Sweet le fait si bien dans le film. Je me voit bien être la version blonde de Jenna Ortega. J’imprime le texte et je le relis. Une fois matérialisé, j’y retrouve toujours des fautes que je corrige au feutre rouge. C’est de la dynamite, titrée « Lux et Veritas ». Mais je dois faire profil bas. Pour protéger ma « thérapie de couple ». Ne pas me saboter et me permettre d’aller jusqu’au bout de ma guérison. Mon médicament est-il assez fiable ? Victor est-t-il assez solide ?
Ses coups de rein le sont en tout cas, il me fait décoller à chaque fois. Mon histoire de petite fille est en train de lui faire disjoncter la libido. Mais c’est mon homme et je l’encourage comme tel :
- Vas-y papa ! Tape dans le fond ! Déchire-moi ! Fais-moi jouir !
Mais il ne tient pas le rôle et il en sort en rigolant, c’est trop fort pour lui. Je le cajole tout de même avec plein de bisous et je descends recevoir l’extrême onction de l’encre de notre histoire dans une explosion en bouche de son pop corn salé.
Analyse de ce chapitre dans le contexte de l'œuvre
Ce quinzième chapitre est celui de l'organisation méthodique de la guérison et de sa mise en tension avec le monde extérieur. Béa ne se contente plus de vivre son rituel, elle l'organise, le range, le pare d'accessoires presque religieux. La boîte de sucettes, les trois robes, les culottes blanches "comme éclairées de l'intérieur" — tout cela transforme la chambre d'adolescente en lieu de culte, en "tabernacle". Parallèlement, le projet scolaire (le texte pour l'entrée en HLP) introduit la possibilité d'une révélation publique de leur histoire, sous couvert de fiction. Le chapitre explore cette tension entre le besoin de cacher pour protéger la "thérapie de couple" et le désir de dire, de témoigner, peut-être de provoquer. La scène finale, où Victor rit quand elle l'appelle "papa", montre les limites du jeu de rôle : il ne peut pas incarner le père, et ce refus est à la fois un soulagement comique et une confirmation qu'il n'est pas le monstre.
Symbolique des événements et thèmes majeurs abordés
- L'organisation rituelle : "Lundi, mercredi, vendredi." La répétition des trois nuits est désormais calée dans la semaine, comme un cours, comme une thérapie. La boîte de sucettes, les trois robes, les trois culottes blanches — tout est compté, préparé, rangé. La guérison a besoin de cadre, de régularité, de prévisibilité.
- Le tabernacle : Le mot est fort. Dans la tradition catholique, le tabernacle est le lieu où l'on conserve les hosties consacrées, le corps du Christ. Ici, il contient les accessoires du rituel de Béa : les robes, les culottes, le matériel de maquillage. Son enfance est devenue une hostie, un corps sacré qu'elle conserve et qu'elle offre. La "culotte blanche" est comparée au "linceul de mon enfance" — le drap dans lequel on ensevelit les morts. Son enfance est morte, mais elle en conserve les reliques.
- Le film "Miller's Girl" : La référence à Jenna Ortega et à sa stratégie pour intégrer Yale est un miroir. Béa aussi veut utiliser l'écriture pour se faire reconnaître, pour entrer dans une institution. Mais là où le personnage du film inventait peut-être, Béa, elle, dit sa vérité. La question "les auteurs de polar sont-ils tous des criminels ?" est son alibi : elle peut toujours prétendre que c'est de la fiction. Le titre "Lux et Veritas" (Lumière et Vérité) est ironique : c'est la devise de Yale, mais c'est aussi ce qu'elle cherche à exhiber.
- La dynamite : Son texte est "de la dynamite". Elle le sait. Elle a conscience que révéler leur histoire pourrait tout faire exploser. D'où la nécessité de "faire profil bas", de protéger leur thérapie. La question finale ("Mon médicament est-il assez fiable ? Victor est-il assez solide ?") est angoissée. Elle mesure le risque qu'elle fait courir à leur relation en écrivant.
- "Vas-y papa !" : Cette interjection pendant l'acte est un test. Elle veut voir si Victor peut incarner le rôle du père, si le jeu peut aller jusqu'au bout. Mais Victor rit. Il ne peut pas. Il sort du rôle. Ce rire est libérateur : il dit que Victor n'est pas le père, qu'il ne peut pas l'être, que leur relation reste fondamentalement différente. La scène se termine par une fellation ("l'extrême onction de l'encre de notre histoire") qui referme le rituel sur une note de tendresse.
Bilan
- Béa : Elle est plus que jamais l'architecte de sa guérison. Elle organise, elle range, elle prie, elle écrit. Mais cette organisation méthodique cache une angoisse : "Mon médicament est-il assez fiable ? Victor est-il assez solide ?" Elle mesure la fragilité de leur construction. Le texte qu'elle écrit est un danger potentiel, mais aussi un besoin : celui de dire, de témoigner, de faire exister leur histoire hors de la chambre. Son test ("Vas-y papa") montre qu'elle cherche les limites du jeu, qu'elle veut voir jusqu'où Victor peut aller. Mais quand il rit, elle ne s'offusque pas : elle le cajole, elle descend lui faire une fellation. Elle accepte qu'il ne soit pas le père, qu'il soit seulement Victor.
- Victor : Il est présent dans deux registres : comme partenaire sexuel (ses "coups de rein" font décoller Béa) et comme homme qui rit quand on lui demande d'incarner le père. Ce rire est sa réponse à la question de Béa : il n'est pas assez solide pour ce rôle, ou plutôt, il refuse de l'être. Il ne veut pas être le père, même en jeu. C'est une forme de sagesse, ou d'instinct de survie. Mais il reste présent, aimant, capable de recevoir les cajoleries et de donner son "pop corn salé". Sa force n'est pas dans l'incarnation du monstre, mais dans la constance de sa tendresse.
Conclusion
La guérison par le rituel a besoin de cadre et de limites. Béa organise méthodiquement ses trois nuits par semaine, elle prépare ses accessoires, elle prie devant son "tabernacle". Mais elle doit aussi accepter que Victor ne puisse pas tout incarner. Quand il rit à "vas-y papa", elle comprend que le jeu a ses frontières. Le père ne peut pas être rejoué par l'amant, ou alors seulement jusqu'à un certain point. La thérapie a besoin de fiction, mais la fiction ne doit pas devenir folie.
Par ailleurs, le chapitre interroge le rapport entre l'intime et le public à travers l'écriture. Béa écrit un texte qui raconte leur histoire, mais elle hésite à le montrer. Elle a besoin de témoigner, mais elle a besoin de protéger. La question "les auteurs de polar sont-ils tous des criminels ?" est un alibi, mais c'est aussi une vraie question : l'écriture du mal est-elle une participation au mal ? Ou peut-elle être une libération ? Le roman que nous lisons est lui-même la réponse : Béa raconte, et ce récit est sa thérapie.
Suite générative
Maintenant que Béa a écrit son texte et testé les limites du jeu avec Victor, que fera-t-elle de cette "dynamite", et comment réagira Victor s'il découvre qu'elle a exposé leur histoire au regard des autres ?

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