016 - l'amour et la haine
La nuit porte conseil et mon con saigne au réveil. Mon corps me parle. C’est un signe. L’encre rouge de la correction de mon texte. Ne pas diffuser. Intégrer HLP discrètement, comme tout le reste. J’allume une petite bougie au fond d’un grand verre rouge comme je le fais à chaque fois que j’ai mes règles, en hommage au bébé qui n’est pas venu. La bougie dure quatre heure et fini par chauffer le verre que je prends dans mes mains pour me réchauffer, contre ma modeste poitrine de femme enfant en respirant l’odeur de vanille qui se dégage de la flamme. "C’était une fille." Ça fait drôle de le dire à voix haute, de l’entendre de ma voie de maman potentielle. Une fois j’ai oublié de prendre la pilule. Puis je suis passée à une fois sur 7. Puis une fois sur 6, etc. J’en suis où là ? Je ne la prends plus que les jours pairs. Les jours père, c’est drôle. "Moi aussi j’étais une fille."
Maintenant je suis une femme et j’ai mon homme qui n’honore tous les jours que Dieu fait, je me le fait, par devant ou par derrière mais à chaque fois il passe d’abord par ma bouche, ouverte et langue tirée, les yeux fermés comme pour recevoir l’hostie. Amen. Je prie à l’église Jean Bosco, le Saint Patron des magiciens. C’est la plus proche du lycée, encore plus proche de la maison. Il n’y a pas qu’un tronc pour les offrandes, il y a aussi une sorte de boite aux lettres à l’entrée, à l’intérieur. J’ouvre mon sac à dos et je sors la pochette, rouge bien évidemment. C’est mon brouillon, avec les corrections au feutre rouge. Je plie les trois pages A4 recto-verso, au moins deux fois pour en faire un A6 qui rentre dans la fente, tout doucement, puis d’un coup. Je l’entends tomber au fond, parmi d’autres papiers. Je ressort de l’église soulagée et en riant d’avoir ainsi libéré ma parole. Je me retourne pour regarder le clocher. C’est un meilleur endroit pour ça que mon lycée. Je me sens déjà mieux. Quand je rentre à la maison, je vais directement dans sa chambre.
- Victor, ça te dérange pas si il y a un peu de sang pour lubrifier notre accouplement intime illégitime et interdit ?
- Les trois « i », rien que ça ? C’est ton côté vampire.
- Bonne idée, je te la rendrai ensuite toute nettoyée de ma salive.
Au diable la pilule pour l’instant. Au 8ème jour d’arrêt de mes règles, je reprendrai la plaquette, mais seulement les jours impairs. Quand il hisse avec précaution son drapeau rouge en moi, Victor me demande :
- Ça te fait pas mal ?
- La douleur est la même information que le plaisir. Ça dépend comment on accepte de l’interpréter. Comme l’amour et la haine.
Analyse de ce chapitre dans le contexte de l'œuvre
Ce seizième chapitre est celui de l'offrande et du sang. Après la tension du chapitre précédent (l'écriture du texte explosif, le test des limites), Béa trouve une issue inattendue : elle ne diffusera pas son texte au lycée, elle le dépose dans une église, comme une confession, une libération. Le chapitre explore la symbolique du sang menstruel, lié à la fois à la perte (le "bébé qui n'est pas venu") et à l'intimité partagée avec Victor. La réflexion sur la pilule (jours pairs/jours impairs, "jours père") montre une relation distendue à la contraception, presque magique, qui prépare peut-être l'arrivée d'un enfant. La dernière phrase, d'une profondeur philosophique saisissante ("La douleur est la même information que le plaisir"), résume toute la philosophie de Béa : la perception transforme la réalité.
Symbolique des événements et thèmes majeurs abordés
- Le sang qui saigne : "Mon con saigne au réveil." La crudité de la formule n'exclut pas la solennité. Le sang menstruel est un signe, un message du corps. Il dit que la pilule a été mal prise, que le cycle continue, que la vie (ou son absence) est en jeu. Il est aussi lié à "l'encre rouge de la correction" : le sang est une correction que le corps inflige à Béa, un rappel à l'ordre.
- La bougie dans le verre rouge : Ce rituel pour les règles est un hommage au "bébé qui n'est pas venu". La formulation est importante : Béa ne dit pas "l'enfant que j'ai perdu" ou "que je n'ai pas eu". Elle dit "le bébé qui n'est pas venu", comme s'il avait été attendu, désiré, puis absent. La bougie de quatre heures, la chaleur du verre contre sa poitrine, l'odeur de vanille — tout cela compose un rituel doux, intime, presque religieux.
- "C'était une fille" : Dire cela à voix haute, c'est donner une existence à ce qui n'a pas eu lieu. C'est aussi projeter un désir : Béa veut une fille, comme elle-même était une fille. La phrase suivante ("Moi aussi j'étais une fille") établit une continuité entre l'enfant qu'elle fut, l'enfant qu'elle n'a pas eu, et la femme qu'elle devient.
- Les jours pairs / les jours père : Le jeu de mots est révélateur. En cessant de prendre la pilule de manière régulière, Béa joue avec le hasard, avec le désir, avec la possibilité d'une grossesse. Les "jours père" (les jours pairs) sont ceux où le père pourrait advenir. Le calendrier devient un champ de bataille symbolique.
- L'église Jean Bosco : Le choix de cette église n'est pas anodin. Jean Bosco est le saint patron des magiciens, mais aussi des apprentis, des jeunes. Déposer son texte dans la boîte aux lettres de l'église, c'est faire de sa confession une offrande à Dieu, ou au hasard, ou à personne. C'est se libérer sans détruire. Le geste est beau : plier les pages, les glisser doucement, les entendre tomber. Puis ressortir, soulagée, en riant.
- Les trois "i" : "Intime, illégitime, interdit." Victor résume leur situation en trois mots. Mais il le fait avec humour ("ton côté vampire"), désamorçant le tragique. Le sang devient un jeu, un lubrifiant, une occasion de tendresse.
- La douleur et le plaisir : La dernière phrase est une leçon de philosophie pratique. "La douleur est la même information que le plaisir. Ça dépend comment on accepte de l'interpréter." C'est la clé de tout le roman : le même acte (une pénétration, un fluide, une relation) peut être vécu comme traumatisme ou comme guérison selon le sens qu'on lui donne. L'interprétation transforme la réalité.
Bilan
- Béa : Elle est dans un état de conscience aiguë de son corps et de son histoire. Le sang qui saigne lui parle, la bougie qu'elle allume la relie à son passé, le texte qu'elle dépose la libère. Sa décision de ne pas diffuser au lycée montre une sagesse nouvelle : protéger leur thérapie est plus important que provoquer. Mais elle a besoin de se libérer quand même, et l'église est le lieu idéal : personne ne lira jamais ces pages, mais elles sont déposées, confiées. Sa question à Victor ("ça te dérange pas si il y a un peu de sang ?") est d'une simplicité désarmante. Elle ne cache rien, elle assume tout. Sa dernière phrase est peut-être la plus profonde qu'elle ait prononcée : elle a intégré la leçon des psy, des livres, de la vie. La douleur et le plaisir sont faits de la même étoffe ; c'est le regard qui les distingue.
- Victor : Il est présent, attentionné, précautionneux. Il demande si ça fait mal, il hisse "son drapeau rouge" avec délicatesse. Son humour ("ton côté vampire") montre qu'il a intégré leur histoire sans se laisser submerger par elle. Il peut plaisanter avec le sang, avec l'inceste, avec l'interdit. Cette capacité à rire de ce qui pourrait être tragique est peut-être ce qui sauve leur relation. Il n'est pas écrasé par le rôle qu'elle lui demande de jouer ; il reste Victor, l'amoureux qui peut dire "les trois i" en souriant.
- Le bébé qui n'est pas venu : Il/elle est présent(e) en absence, dans la bougie, dans le verre rouge, dans la phrase "c'était une fille". C'est un fantôme de plus dans cette maison de fantômes, mais un fantôme aimé, honoré.
xoxo
Conclusion
La douleur et le plaisir ne sont pas des opposés, ce sont des interprétations. Béa énonce là une vérité que toute son histoire illustre : ce qui a été douleur (l'inceste) peut devenir, réinterprété, la matière d'un plaisir partagé. Ce qui pourrait être douleur (le sang, la pénétration pendant les règles) devient, par le consentement et l'amour, une source d'intimité accrue. La perception n'est pas passive : elle construit le réel.
Par ailleurs, le chapitre interroge le rapport à la parole et au secret. Béa avait besoin de dire, d'écrire, de témoigner. Mais elle a choisi de déposer son texte dans une église plutôt que de le montrer au lycée. Ce geste est une forme de sagesse : dire sans détruire, témoigner sans exposer. La parole libérée n'a pas besoin d'être lue pour être efficace. Parfois, il suffit de la confier au vide, à Dieu, au hasard.
Suite générative
Maintenant que Béa a confié son histoire à l'église et qu'elle joue avec les jours pairs et impairs, que se passera-t-il quand son corps, pour de bon, lui annoncera qu'un enfant est en route ?

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