018 - notre littérature
Mais ça fait partie du jeu, trois fois par semaine, toucher le fond, être perdue et être sauvée, encore et encore pour effacer toutes les batailles perdues. Victor tient le choc. Il ne bascule pas. À chaque fois on débriefe, le lendemain, quand les émotions sont retombées et pendant qu’on refait l’amour normalement, comme une femme et son homme, pour se retrouver émotionnellement lui et moi, nous, comme tous les week-end où les samedi dimanche on ne manque pas une seule occasion de nous faire du bien n’importe où et n’importe quand, dans un parc, dans un magasin, dans les toilettes d’un restaurant, avant la Messe pour y amener un peu de son jus à laisser sur le banc vu que je ne porte jamais de culotte pendant l’office et dans les après-midi dominicaux languissants juste avant l’heure du goûter où l’on fait des crêpes pour toute la famille loin de se douter à quoi ressemble la vie intime que je partage avec mon demi-frère par alliance. On emporte la dernière crêpe dont personne ne veut, celle qui a été préparée la première dans la poêle pas assez chaude avec trop de beurre. Elle est moins réussie mais elle nous plaît surtout quand on se la mange en secret dans l’alcôve de ma chambre où il la déguste à même ma bouche. On est contents et heureux parce que vendredi on fait notre dernière séance. Ça tombait trop dans la routine. On va trouver quelque chose de plus doux pour terminer ma thérapie. Genre :
- Vendredi prochain, pour fêter la semaine de fin de ma super héroïne, je te demande de me faire un tout petit cadeau, fait main, non manufacturé.
- Un seul ? Tu en mérites tant. Je vais faire de mon mieux pour toi.
Le soir en question, après l’amour, alors que je me prélasse dans la langueur de mon orgasme en solo, il pose entre mes deux seins un bocal fermé d’un bouchon en liège. À l’intérieur, une photo de nous deux fait comme une étiquette et derrière, plein de petits papiers écrits à la main avec des couleurs différentes.
- Explique-moi comment tu fonctionnes mon amour.
- Ce sont des haïkus. Il y en a 52. Tu ne dois en lire qu’un seul par semaine. Chaque haïku évoque un moment qu’on a vécu ensemble.
Je me redresse et j’ouvre le bocal pour en choisir un que j’embrasse avant de le lire. J’attrape mes lunettes sur la table de chevet. « Souffle de Victoire, on a écrit sur le mur, toutes nos Bonnes Actions. » On se promène souvent au parc japonais, il y a un tunnel où les amoureux se cachent. Sur son mur gris clair, j’ai marqué au feutre rouge : « Vik me nik » et lui en dessous : « B aval tou ». On était plutôt fiers de notre littérature.
Analyse de ce chapitre dans le contexte de l'œuvre
Ce dix-huitième chapitre est celui de l'apaisement et de la métamorphose du rituel. Après la tension du chapitre précédent, où le doute avait traversé Béa, voici le temps de la confirmation : Victor "tient le choc", le jeu reste un jeu, la thérapie continue mais change de forme. La routine des trois nuits par semaine s'achève, non parce qu'elle a échoué, mais parce qu'elle a réussi. Béa est prête pour une guérison plus douce. Le cadeau de Victor — un bocal de 52 haïkus, un par semaine pour une année — est le geste le plus tendre, le plus poétique, le plus construit de tout le roman. Il dit que leur amour peut désormais se déployer dans la durée, la délicatesse, la mémoire partagée. Le chapitre ouvre sur un avenir où l'intensité ne disparaît pas mais se transforme en une présence continue, faite de petits riens et de grandes attentions.
Symbolique des événements et thèmes majeurs abordés
- Le jeu comme cadre : "Mais ça fait partie du jeu, trois fois par semaine, toucher le fond, être perdue et être sauvée, encore et encore." Cette phrase est capitale. Elle dit que la chute dans l'abîme (chapitre 17) était prévue, intégrée au protocole. Le jeu a ses règles, ses cycles, ses phases de descente et de remontée. Victor ne bascule pas parce qu'il sait que c'est un jeu. Le "débrief" du lendemain, pendant l'amour "normal", est la preuve que la conscience est toujours là, que la réflexion accompagne l'action.
- L'amour du week-end : Les samedis et dimanches sont le temps de l'amour ordinaire, "comme une femme et son homme". Partout, n'importe quand, dans les parcs, les magasins, les toilettes des restaurants, avant la Messe. Cette dispersion géographique dit la liberté conquise : leur amour n'est plus confiné à la chambre ou au garage, il investit le monde. L'absence de culotte pendant l'office est le détail ultime : même à l'église, elle est offerte à lui, prête pour lui.
- La dernière crêpe : La crêpe ratée, que personne ne veut, devient leur trésor partagé. La déguster "à même ma bouche" est un geste d'une intimité rare. Ce qui est rejeté par tous est précieux pour eux. La métaphore est claire : eux aussi sont des "crêpes ratées" aux yeux du monde, mais ils se choisissent, se dégustent, se savourent.
- La fin de la routine : "Ça tombait trop dans la routine." La lucidité de Béa est impressionnante. Elle sait que la répétition peut tuer le sens, même dans la thérapie. Il faut savoir arrêter, changer, inventer autre chose. La guérison n'est pas un protocole fixe, c'est un processus vivant qui doit s'adapter.
- Le bocal de haïkus : Ce cadeau est un chef-d'œuvre de délicatesse. 52 haïkus, un par semaine pour une année. C'est le temps long, la présence continue, la mémoire partagée. Chaque haïku est un moment de leur histoire, figé dans la poésie. Le geste de Victor dit qu'il a compris l'essentiel : l'amour a besoin de traces, de souvenirs, de rituels doux après les rituels violents.
- "Vik me nik / B aval tou" : Cette inscription sur le mur du parc japonais est la quintessence de leur langage. C'est cru, c'est drôle, c'est tendre, c'est littéraire. Ils sont "fiers de leur littérature" — et ils ont raison. Leur histoire s'écrit sur les murs, dans les bocaux, sur les corps. Elle est une œuvre d'art commune.
Bilan
- Béa : Elle est apaisée. Le doute du chapitre précédent est levé : Victor tient le choc, le jeu reste un jeu. Elle peut donc envisager la fin de la phase intense de sa thérapie. Sa demande d'un "cadeau fait main" est un appel à la douceur, à la créativité, à la durée. Sa réaction devant le bocal (elle embrasse un haïku avant de le lire) est d'une émotion rare. Elle est touchée, vraiment. Sa fierté devant l'inscription sur le mur ("Vik me nik") montre qu'elle n'a pas perdu son humour ni sa provocation. La guérison n'a pas tué la joie.
- Victor : Il est le héros silencieux de ce chapitre. C'est lui qui "tient le choc", qui ne bascule pas, qui propose le débrief, qui invente le cadeau parfait. Les 52 haïkus sont un travail de longue haleine, une preuve d'amour concrète, palpable. Il a su écouter, observer, mémoriser, poétiser. Sa phrase ("Un seul ? Tu en mérites tant") est d'une humilité et d'une générosité rares. Il ne se met pas en avant, il donne. L'inscription sur le mur ("B aval tou") montre qu'il joue le jeu jusqu'au bout, y compris dans l'humour potache.
Conclusion
La guérison a besoin de rythme et de variation. Les trois nuits par semaine ont eu leur utilité, mais elles risquaient de s'épuiser dans la routine. Béa et Victor ont su le voir et inventer autre chose : un amour ordinaire le week-end, un rituel poétique pour l'année à venir. La thérapie n'est pas un protocole rigide, c'est une création continue, une adaptation permanente. Par ailleurs, ce chapitre célèbre la puissance de la mémoire partagée. Les haïkus de Victor sont des instantanés de leur histoire, des moments sauvés de l'oubli. L'amour durable a besoin de ces traces, de ces rappels, de ces petites madeleines. "Souffle de Victoire, on a écrit sur le mur, toutes nos bonnes actions" — le haïku mêle le sexe ("Vik me nik"), la tendresse ("B aval tou") et la fierté d'exister ensemble. C'est toute leur histoire en trois vers.

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