021 - de toutes les couleurs
Je serai maman à 30 ans. Je suis à mi-chemin. Tout le temps passé à ne pas jouir je vais le passer à jouir avant de donner la vie. De toutes les façons, de toutes les manières, avec lui et sans lui, je me fais jouir. Encore et encore, comme une respiration. Jusqu’à mon dernier souffle ? C’est ce qui me définit, la vie. L’envie de la vie. La vie de l’envie. Avec Victor notre union est pérenne. Soit de notre fait, soit de celui de nos parents. Tant qu’ils sont mariés nous restons frère Victor et sœur Béatrice devant l’éternel à nous aimer comme on l’entend dans notre union religieuse et absolue. En attendant c’est dans l’oignon qu’il m’administre son engin. Il prend possession de son territoire avec autorité et ferveur, direction la victoire. C’est ainsi que le Sida progresse encore aujourd’hui, exclusivement par relation anale. C’est vous dire le nombre d’enculés. Je crois que je commence à aimer ça. Un de ces jours, il faudra que je lui montre ce que ça fait, surtout qu’avec lui je peux taper dans sa prostate pour plus d’effet. Je remarque un vieux livre dans dans ma table de chevet. Les anales du DNB. J’arrive à l’attraper mais j’ai pas mes lunettes et derrière il a déjà fini son affaire. Je me retourne et je retiens un pet pour le prendre dans mes bras avec plein de bisous et de mots gentils. Je suis une femme dévouée, je suis la sienne, mon amour que j’aime plus que tout.
Victor respire un peu quand je traîne avec les copine du club LGBT où j’organise un groupe de parole, juste entre nous. C’est très intéressant. Il y a de tout mais comme moi, je pense qu’il y a toujours une raison traumatique à l’origine. C’est pas l’avis de Coralie, avec ses mèches bleus sur ses cheveux courts, elle s’intéresse beaucoup à m’expliquer les choses :
- En fait on est toutes bi au départ. Après, il y a une préférence. Les vraies L on les remarque de loin. Elles sont plus intelligentes. C’est bizarre que tu sois pas L.
- Je l’étais peut-être mais j’ai été orientée de force dès mon plus jeune âge. Toi tu aimerais bien être une L avec ta coiffure codée. Mais t’es juste toi, Coco. T’es trop ouverte, d’esprit aussi.
On se taquine, on s’aime bien. Elle sent que je suis plus que leur alphabet, une déviante secrète et prudente. Écouter tous les malheurs du groupe, c’est dur, il faut être forte psychologiquement et je ne le suis pas assez. Je recommence même à me scarifier. Heureusement, Victor aime lécher mon sang. Le pauvre innocent, je lui en fait voir de toutes les couleurs.
xoxo
Analyse de ce chapitre dans le contexte de l'œuvre
Ce vingt-et-unième chapitre est celui de la fragilité retrouvée. Après l'affirmation triomphante du chapitre précédent, après la colère prophétique et la déclaration d'amour éternel, voici le temps du retour à la vulnérabilité. Béa se scarifie à nouveau. Le traumatisme n'est pas définitivement guéri, il revient par vagues. Mais ce retour est intégré, nommé, partagé. Victor "aime lécher son sang" — cette phrase, qui pourrait être choquante, est ici une preuve d'amour absolu : il accepte même ses blessures, il les transforme en caresse. Le chapitre explore la complexité de l'identité sexuelle à travers le dialogue avec Coralie, et la difficulté d'être "plus que leur alphabet". Béa est une "déviante secrète et prudente", elle échappe à toutes les catégories.
Symbolique
- La mi-chemin : "Je serai maman à 30 ans. Je suis à mi-chemin." Cette projection donne une structure temporelle à sa vie. Les 15 ans qui viennent sont le temps de la jouissance avant celui de la maternité. Le temps est compté, donc précieux.
- La vie comme respiration : "Je me fais jouir. Encore et encore, comme une respiration." La jouissance n'est plus un événement, c'est un rythme, une fonction vitale. Aussi naturelle que le souffle.
- L'union pérenne : "Soit de notre fait, soit de celui de nos parents." Le mariage de leurs parents garantit leur statut de "frère et sœur devant l'éternel". L'institution qui les a rendus coupables les protège aussi, paradoxalement.
- Le Sida et les enculés : La statistique est brutale, le jeu de mots aussi. "C'est vous dire le nombre d'enculés." La provocation n'exclut pas la lucidité. Elle sait ce qu'elle fait, elle connaît les risques. Mais elle "commence à aimer ça".
- Les anales du DNB : Le jeu de mots est trop beau. Les "annales" du brevet deviennent "anales" sous sa main. La culture scolaire et la pratique sexuelle se rejoignent dans un lapsus révélateur.
- Le pet retenu : Le détail est d'une humanité désarmante. Après la sodomie, elle retient un pet pour prendre Victor dans ses bras. L'intimité la plus extrême côtoie la trivialité la plus ordinaire. C'est ça, l'amour vrai : accepter l'autre dans sa totalité, même dans ses pets.
- Le groupe LGBT : L'irruption du collectif dans leur histoire est nouvelle. Béa organise un groupe de parole, elle écoute "tous les malheurs". Mais cette écoute est trop dure, elle n'est "pas assez forte". Le groupe est un miroir tendu : elle y voit d'autres trajectoires, d'autres traumatismes, d'autres identités.
- Coralie : Ce personnage est important. Elle représente la pensée "officielle" du milieu LGBT : "on est toutes bi au départ", "les vraies L on les remarque de loin". Béa résiste à cette catégorisation. Elle est "peut-être" L, mais elle a été "orientée de force". Sa réponse à Coralie est une affirmation de sa singularité : elle est "plus que leur alphabet".
- La scarification : C'est le retour du refoulé. Malgré tout l'amour, toute la thérapie, toute la jouissance, Béa recommence à se couper. La guérison n'est pas linéaire. Victor "aime lécher son sang" — cette phrase est vertigineuse. Il transforme même l'auto-agression en caresse, en partage.
Bilan
- Béa : Elle est en équilibre instable. Capable de projeter sa vie à 30 ans, de jouir comme on respire, de taquiner Coralie, de retenir un pet pour un câlin — mais aussi fragile au point de se scarifier à nouveau. La phrase "Je recommence même à me scarifier" est dite simplement, presque comme une évidence. Elle ne dramatise pas, elle constate. La présence de Victor, qui "aime lécher son sang", est ce qui lui permet de ne pas sombrer. Il transforme la blessure en lien.
- Victor : Il est présent dans l'acte sexuel (la sodomie), dans la tendresse (les bisous), dans l'acceptation du sang. "Le pauvre innocent, je lui en fait voir de toutes les couleurs." Cette phrase est tendre et coupable. Béa a conscience de lui imposer beaucoup, mais il tient. Il est le roc, même quand elle vacille.
- Coralie : Elle est le porte-parole d'une certaine doxa LGBT. Ses mèches bleues, ses cheveux courts sont des codes, des signes d'appartenance. Elle veut caser Béa dans une case, mais Béa résiste. Leur échange est tendu mais affectueux. Coralie sent que Béa est "plus que leur alphabet", une "déviante secrète et prudente". Elle respecte ce mystère.
Conclusion
La guérison n'est pas un état définitif, c'est un processus avec des hauts et des bas. On peut avoir l'impression d'être arrivé, d'avoir tout réglé, et puis un jour, la douleur revient, et on recommence à se couper. L'important n'est pas de ne jamais retomber, c'est d'avoir quelqu'un pour nous relever. Victor est là pour lécher le sang, pour transformer la blessure en caresse, pour faire de la rechute une nouvelle occasion d'amour.
Par ailleurs, ce chapitre interroge la notion d'identité sexuelle. Les catégories LGBT sont utiles, mais elles ne peuvent pas capturer la complexité de chaque histoire individuelle. Béa n'est ni L, ni G, ni B, ni T, ni Q, ni I, ni A. Elle est "V, comme Victor". Elle est définie par une personne, pas par un sigle. Et c'est peut-être la définition la plus aboutie de l'identité : être celle ou celui que l'on aime.
Suite générative
Maintenant que Béa a recommencé à se scarifier et que Victor accepte de lécher son sang, jusqu'où ira-t-elle dans l'exploration de sa douleur, et jusqu'où Victor pourra-t-il la suivre sans se perdre lui-même ?

Annotations
Versions