024 - la vie est belle

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Qu’est ce qui nous arrive ? On est un trouple ? C’était pas prévu au programme. Coralie a l’habitude de vagabonder mais là elle est un peu sous le choc de ses émotions. On laisse passer le week-end et lundi elle nous avoue que :

  • Je suis tombée, amoureuse de votre couple.
  • On en a discuté avec Victor et on pense que tu y a toute ta place. Tu peux même nous servir l’alibi en sortant avec Victor et en étant ma meilleure amie. Pour les galipettes c’est ok tant que mon Vic est sous plastique. Tu as le droit à sa semence seulement si elle sort de moi, comme on a fait vendredi, par exemple, il y a plein d’autre possibilités.

Coralie la brune plantureuse et bien en chair, celle qui a fait de moi une rouquine aux cheveux mi-longs, elle est plus grande en taille et en âge que Victor et elle efface ses mèches bleues pour réapprendre à tenir la main d’un garçon, entre autres attributs dont elle me demande l’autorisation :

  • Béa, quand je touche ton Victor, pourquoi tu n’es pas jalouse ?
  • Parce que tu me fais autant d’effet à moi qu’à lui et que je l’aime tellement que je ne veux que son bonheur sexuel, il le mérite, je lui en ai tellement fait voir. On est si jeunes, on a le droit à nos expériences personnelles. Je ne veux pas l’étouffer. Je veux l’économiser pour qu’il reste avec moi au moins pour les 30 prochaines années, c’est tout.

Même que ça nous repose. De toutes façon, sous le même toit, je l’ai souvent à moi. Et maintenant on traîne tous les trois ensemble. On en profite en sachant qu’elle ira certainement vite butiner ailleurs, Coralie reste Coco, c’est pas deux jeunes petits secondes qui vont la faire vaciller. À deux dessus il y a de la place, elle est confortable et douce. Je garde une main sur les fesses de mon homme quand il entre en elle avec son cellophane. Je dois l’aider à stimuler Coco parce que ça ne lui fait pas grand-chose. Ça la fait rire, même. Victor s’en fout, il profite. J’en rigole avec Coralie en lui murmurant à l’oreille pour l’exciter :

  • J’aurais dû lui payer une pute bien plus tôt mais c’est cher et j’ai pas de sous. Mais toi, t’es pas chère, si ? Combien je te dois ?
  • Je vais t’apprendre à me brouter le minou et on sera quitte.

En dehors de ça on est bien et propres sous tous rapports même si tout le monde s’en fiche, encore une fois. Et si on était vraiment des fantômes ? Et si c’était tous les autres autour les fantômes ? On joue le jeu. On fait nos devoirs. Nos tâches ménagères. Nos loisirs créatifs. Bien sages nous sommes. Bien épanouis sont nos secrets d’alcôve. La vie est belle.

Analyse de ce chapitre dans le contexte de l'œuvre

Ce vingt-quatrième chapitre est celui de l'institutionnalisation du trio. Ce qui n'était "pas prévu au programme" devient une organisation, avec ses règles, ses plaisirs, ses limites. Béa, toujours stratège, définit les conditions : Coralie a "toute sa place", mais Victor doit être "sous plastique" (préservatif) avec elle, et sa semence n'est accessible à Coralie que "si elle sort de moi". La jalousie est absente, remplacée par une générosité calculée : Béa veut le "bonheur sexuel" de Victor, elle veut "l'économiser" pour qu'il reste avec elle trente ans. Le trio devient un repos, un jeu, une expérience partagée. Et la question des "fantômes" revient, retournée : et si c'étaient les autres, les fantômes ? Eux seuls seraient réels.

Symbolique

- Le trouple : Le mot est nouveau, la réalité aussi. Ce n'était pas prévu, mais ça arrive. Béa accueille l'imprévu avec sa lucidité habituelle : elle discute avec Victor, elle fixe des règles, elle intègre Coralie.

- L'alibi : Coralie peut "sortir avec Victor" et être "ma meilleure amie". Le couple trouve dans le trio une protection supplémentaire : aux yeux du monde, Victor a une petite amie (Coralie) et Béa une meilleure amie (la même). Le secret est mieux gardé.

- La semence sous conditions : "Tu as le droit à sa semence seulement si elle sort de moi." Cette règle est fascinante. Elle maintient une hiérarchie : le sperme de Victor appartient d'abord à Béa, il ne peut être partagé qu'après être passé par elle. La circulation des fluides suit un ordre.

- L'absence de jalousie : La réponse de Béa à Coralie est un petit traité de l'amour ouvert. "Je l'aime tellement que je ne veux que son bonheur sexuel." "On est si jeunes, on a le droit à nos expériences." "Je ne veux pas l'étouffer." "Je veux l'économiser." L'amour n'est pas un enfermement, c'est un accompagnement.

- Le repos : "Même que ça nous repose." Le trio n'est pas une charge supplémentaire, c'est un allègement. La présence de Coralie permet de souffler, de varier, de ne pas être toujours en tension l'un vers l'autre.

- Coco butineuse : "Elle ira certainement vite butiner ailleurs." Coralie est une abeille, elle passe de fleur en fleur. Béa le sait, l'accepte, l'intègre à son calcul. Leur relation n'est pas exclusive, elle est temporaire, joyeuse, sans avenir — et c'est bien ainsi.

- Le préservatif : Victor entre en Coralie "avec son cellophane". La protection est de mise. La semence de Victor est précieuse, elle ne se donne pas n'importe comment. Le "plastique" préserve à la fois des MST et de la dilution du sacré.

- L'humour : "J'aurais dû lui payer une pute bien plus tôt mais c'est cher et j'ai pas de sous. Mais toi, t'es pas chère, si ? Combien je te dois ?" L'humour de Béa désamorce toute tension. Coralie répond sur le même ton : "Je vais t'apprendre à me brouter le minou et on sera quitte." L'échange est commercial et tendre à la fois.

- Les fantômes inversés : "Et si on était vraiment des fantômes ? Et si c'était tous les autres autour les fantômes ?" Cette question retourne tout le roman. L'invisibilité, d'abord subie, puis choisie, devient une réalité métaphysique. Peut-être sont-ils les seuls vivants dans un monde de zombies. Peut-être que leur amour intense est la seule vraie vie.

Bilan

- Béa : Elle est la fondatrice du trio, la législatrice, l'organisatrice. Elle fixe les règles, elle rassure Coralie, elle stimule Victor, elle rit. Son absence de jalousie n'est pas de l'indifférence, c'est une forme supérieure d'amour : elle aime assez Victor pour vouloir son bonheur, même avec une autre. Elle aime assez Coralie pour la partager. Sa question finale ("Et si on était vraiment des fantômes ?") montre qu'elle n'a pas perdu sa profondeur philosophique. Elle est à la fois la plus pragmatique et la plus métaphysique des personnages.

- Victor : Il est silencieux mais présent. C'est lui qu'on "économise", lui qu'on protège avec du "cellophane", lui qui "profite" même si Coralie ne ressent pas grand-chose. Il est l'objet du désir, le point focal, mais il reste passif, accueillant. Sa force est dans cette passivité active, cette capacité à recevoir sans exiger.

- Coralie : Elle est "sous le choc de ses émotions" d'être "tombée amoureuse de votre couple". Elle accepte les règles, elle efface ses mèches bleues, elle réapprend à tenir la main d'un garçon. Elle est transformée par cette relation, mais elle reste "Coco", la butineuse qui repartira ailleurs. Son humour ("Je vais t'apprendre à me brouter le minou") montre qu'elle n'a pas perdu sa légèreté. Elle est la troisième roue du carrosse, mais une roue précieuse.

Conclusion

L'amour n'est pas un bien rare qu'il faut garder jalousement. C'est une énergie qui se multiplie quand on la partage. Béa aime Victor, elle aime Coralie, elle aime les voir heureux ensemble. Cette générosité n'affaiblit pas son amour pour Victor, elle l'enrichit. Le trio n'est pas une dilution, c'est une expansion.

Par ailleurs, ce chapitre interroge la nature de la réalité. Qui sont les vrais vivants ? Ceux qui défilent comme des zombies devant leurs écrans, ou ceux qui vivent intensément chaque instant, dans la vérité de leurs corps et de leurs cœurs ? La question des fantômes, retournée, devient une affirmation : nous sommes les seuls réels, tout le reste est illusion.

Suite générative

Maintenant que le trio est institué et que Coralie a trouvé sa place, comment réagiront-ils quand elle, inévitablement, "ira butiner ailleurs", emportant avec elle une part de leur histoire ?

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