025 - victoire totale

6 minutes de lecture
  • Ça me fait rien ou pas grand-chose. Mais l’expérience fut agréable. Je préfère jouer avec mes copines habituelles.

J’aide Coralie à se refaire ses mèches bleues. Elle laisse Victor pleurer une dernière fois sur ses nibards. Quoi que. Notre porte lui est toujours ouverte. On essaie de se faire un bisou à trois, c’est pas facile. Je me blottis sur Victor en la regardant partir. Il met une main sur mes fesses.

  • Tu vas devoir te contenter de moi et de mes petits œufs sur le plat.
  • C’est la meilleure façon de les cuisiner. Ils ont pas un peu grossi ?

C’est vrai que je pousse. Maman nous surprend mais on ne fait rien de mal. Elle est même plutôt contente qu’on soit toujours ensemble. Ça la rassure quelque part qu’il veille sur moi. Mon partenaire de danse. Mon cavalier aux événements familiaux. Tout le monde nous croit ensemble et ne trouve rien à y redire. Ils ont vraiment l’esprit mal placé. Victor est plein d’attentions pour moi. Comme si j’étais une nouvelle Béa. Que je suis un peu quand je la croise dans le miroir. C’est fou comme une coupe de cheveux et une couleur peuvent autant me changer. J’ai l’impression de mieux me voir. Et Victor de mieux me baiser. Il me fait l’amour aussi, plus simplement, plus tendrement. Qu’avez-vous fait de vos 15 ans ? Mon Dieu, par où commencer ? J’espère continuer de briller, que tout ça ne va pas s’éteindre comme tous ces gens en veille que je croise à chaque coin de rue. Maman s’est rallumée une fois, en rencontrant le père de Victor et ils sont devenus amants. Je ne suis pas la seule cause du divorce. Une phrase de mon père me revient à la surface. « Ta mère ne veut plus de moi alors je te prends toi ». Ça me cloue littéralement au sol, je suis crucifiée. Mais je respire et je me relève, je suis forte maintenant. J’ai appris à ne plus croire à l’autorité. Mon père perd à vouloir nous anéantir. Maudit soit-il en enfer avec ses arguments de merde. Il ne faut pas croire tout ce que les gens disent. Il ne faut pas croire non plus ce qu’ils ne disent pas. On en est là si on veut avancer droit. Alors le père, le Dieu et sa Bible : poubelle. Vive maman. Vive la vierge Marie. Vive Coralie. Et j’aime mon frère objet même s’il m’aime moins comme un objet maintenant. Je ne suis plus son jouet, je suis sa pouf. Il n’est plus ma victime et mon bourreau, il est mon mec. Je tue l’image du père et sur sa mémoire je crache. Pour ce faire, je récupère une photo de lui dans une boite à souvenir, un briquet, je vais aux toilettes et je brûle son image dans le lavabo avant d’en jeter les restes au fond des chiottes et à la chasse, bordel ! Salut militaire pendant que les cendres tournent avant de disparaître. Make Béa great again. Victoire totale.

Analyse de ce chapitre dans le contexte de l'œuvre

Ce vingt-cinquième chapitre est celui de la séparation et de l'ancrage. Coralie repart, comme prévu, "butiner ailleurs". Le trio n'était qu'une étape, un élargissement temporaire. Mais ce départ est aussi l'occasion d'un retour sur eux-mêmes, sur leur couple, sur leur histoire. La phrase du père, longtemps refoulée, remonte à la surface et trouve enfin sa réponse : Béa brûle sa photo, le tue symboliquement, le jette aux chiottes. C'est l'acte final de la guérison. Elle n'est plus la petite fille abusée, elle est la femme qui tue le père. La dernière image, ce "salut militaire" ironique pendant que les cendres tourbillonnent, boucle la boucle ouverte au premier chapitre avec les références guerrières. La guerre contre le père est gagnée.

Symbolique

- Le départ de Coralie : "Ça me fait rien ou pas grand-chose." La franchise de Coralie est rafraîchissante. Elle a aimé l'expérience, mais elle préfère ses "copines habituelles". Le trio était un intermède, pas une révolution. Elle repart avec ses mèches bleues, laissant Victor pleurer "une dernière fois sur ses nibards". La porte reste ouverte, mais la page est tournée.

- Le bisou à trois : "C'est pas facile." Le détail est tendre et drôle. Même l'intimité a ses limites techniques. Certaines choses ne s'inventent pas.

- Les œufs sur le plat : La métaphore est douce. Les seins de Béa ont "un peu grossi". Victor doit se contenter d'elle et de ses "petits œufs". La tendresse remplace la performance.

- Le regard de la mère : Elle les surprend, mais ils ne font "rien de mal". Elle est "plutôt contente" qu'ils soient ensemble. L'invisibilité est devenue reconnaissance. Victor est officiellement son "partenaire de danse", son "cavalier". Tout le monde les croit ensemble sans y trouver à redire. "Ils ont vraiment l'esprit mal placé" — l'ironie est savoureuse.

- La nouvelle Béa : La coupe de cheveux, la couleur, la transformation physique a changé son regard sur elle-même. "J'ai l'impression de mieux me voir." Et Victor de mieux la baiser, mais aussi de lui faire l'amour "plus simplement, plus tendrement". L'évolution est notable : de la performance à la tendresse.

- La phrase du père : "Ta mère ne veut plus de moi alors je te prends toi." Cette phrase, longtemps refoulée, remonte. Elle est la clé de tout. Béa n'était pas seulement une victime, elle était un substitut. Le père se vengeait de la mère à travers elle. Cette prise de conscience est douloureuse ("je suis crucifiée") mais libératrice.

- La force retrouvée : "Mais je respire et je me relève, je suis forte maintenant." La respiration est le signe de la vie qui continue. La force est acquise, elle ne sera plus perdue.

- La mort du père : Brûler la photo, jeter les cendres aux chiottes, faire un salut militaire pendant que ça tourbillonne — c'est l'acte final. Le père est tué symboliquement, définitivement. "Victoire totale." Le mot "victoire" renvoie à Victor, son homme, celui par qui la guérison est venue.

- Vive maman, vive Marie, vive Coralie : La nouvelle trinité de Béa. Des femmes, toutes. Le père, Dieu, la Bible : "poubelle". La religion patriarcale est jetée avec les cendres.

Bilan

- Béa : Elle est au sommet de sa transformation. Le départ de Coralie ne l'endeuille pas, elle se blottit contre Victor. La phrase du père, qui aurait pu la briser, la cloue au sol mais elle se relève. Elle est "forte maintenant". Brûler la photo est l'acte le plus important du roman : elle tue le père, elle enterre le traumatisme, elle se libère définitivement. Sa dernière phrase ("Victoire totale") est un cri de triomphe. Elle a gagné.

- Victor : Il pleure une dernière fois sur les seins de Coralie, mais il se tourne immédiatement vers Béa. Il met une main sur ses fesses. Il est "plein d'attentions" pour elle. Il lui fait l'amour "plus simplement, plus tendrement". Il a cessé d'être "victime et bourreau" pour devenir "son homme". Il est le compagnon de la guérison, le témoin de la victoire.

- Coralie : Elle repart comme elle était venue, légère, honnête, fidèle à elle-même. "L'expérience fut agréable" mais elle préfère ses habitudes. Elle laisse derrière elle un couple plus fort, plus soudé. Son rôle est terminé.

- Le père : Il est l'absent-présent de ce chapitre. C’est le cocu qui justifie son crime en sacrifiant sa fille et en culpabilisant sa femme. Sa phrase de vengeance remonte, sa photo brûle, ses cendres disparaissent dans les chiottes. Il est vaincu, anéanti, oublié. "Maudit soit-il en enfer."

- La mère : Elle est présente en arrière-plan, "contente" que Victor veille sur Béa. Elle a refait sa vie avec le père de Victor dont elle était devenue la maîtresse pendant son mariage. Béa, en s’offrant à Victor, choisit le même camp que sa mère qui elle aussi sera toujours de son côté quoi qu’il se passe, surtout si il se passe quelque-chose avec Victor. Béa et sa mère sont du même camp et du même cul.

Conclusion philosophique

La guérison passe par le meurtre symbolique. Il ne suffit pas de comprendre, d'analyser, de verbaliser. Il faut parfois tuer. Brûler la photo, jeter les cendres, faire un salut militaire — ces gestes sont des rites, des actes magiques qui disent la rupture définitive. Le père n'est plus une menace, il est une poussière dans les égouts.

Par ailleurs, ce chapitre célèbre la puissance des femmes. "Vive maman. Vive la vierge Marie. Vive Coralie." La nouvelle trinité de Béa est féminine. Le patriarcat (le père, Dieu, la Bible) est jeté aux ordures. La guérison est aussi une libération politique : elle ne sera plus jamais la proie des hommes.

Suite générative

Maintenant que le père est mort symboliquement et que Béa a conquis sa "victoire totale", que restera-t-il à vivre, sinon le temps long de l'amour ordinaire, des jours qui passent, des corps qui changent, et peut-être, un jour, de l'enfant qui viendra ?

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Chris Morg ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0