028 - venir en moi

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En cours, je regarde autour de moi et je me demande si je ne suis pas dans une boucle temporelle ou un rêve. C’est quoi déjà les techniques pour savoir si on rêve ou pas ? Je préfère me concentrer sur la mécanique du cours, je participe quand il faut sauver la dynamique du prof. Il est torride. Il me fait penser à monsieur Dimitri dans « Once and again » de Zwick. Il nous aide dans le club LGBT, il a une voiture de sport et c’est un auteur, un poète, j’ai vu son recueil dans une bibliothèque pendant une réunion chez lui. Pas de femme, pas d’enfant, il doit être gay. Moi je suis plus Angela dans « My so-called life » de Zwick aussi. Complètement même, avec ma coupe, mes petits seins, mes yeux clairs et mes questions existentielles. En fiction, j’en connais un rayon, à commencer par le livre primaire, la Bible de Gutenberg, 1286 pages sur deux colonnes de 40 lignes, un résumé des 27 livres de la vraie Bible. J’ai envoyé à « monsieur Dimitri » une copie corrigée de ma publication de messe. Avec un courriel anonyme. Et quelques indices pour qu’il se doute qui en est l’autrice. Juste comme ça. Pour voir. Pour attirer son attention. Pour l’émoustiller. Pour jouer à Cairo Sweet ou a Grace Manning. Il y a tant d’histoires de ce genre qui planent. Impossible qu’il ne soit pas impliqué dans l’une d’elle. Le prédateur et la proie se reconnaissent toujours. Je baisse le regard quand il me fixe, comme un aveu. Après le cours il m’arrête avant de sortir.

  • Béatrice, ça va ? Tu n’as rien à me dire. Tu peux, tu sais, ici ou…
  • Tout va bien, oui. Vous serez au vernissage du salon, samedi ?
  • L’expo du club, oui bien-sûr. Tu y vas avec Coralie je suppose ?
  • Oui et Victor m’accompagne, comme toujours. Au fait, ça y est, j’ai choisi mes humanités pour l’année prochaine. Vous en faites toujours l’éducation ?
  • Avec madame Delmas, oui.
  • Bien. Super. Alors à Samedi.

Je crois que j’ai amorcé son truc ou je ne sais quoi. Ça me fait de l’effet. Je me retourne pour le regarder avant de sortir. Lui aussi me regarde, il est déjà prêt à parfaire mon éducation parallèle on dirait. Personne ne baisse les yeux cette fois-ci. Ah si, lui. Je rejoins vite mes camarades en serrant mes livres contre ma poitrine, un petit sourire en coin et le regard dans le vide de mes scenarii en gestation dans mes fantasmes. Victor a eu son aventure. Et pourquoi pas moi la mienne ? « Monsieur Dimitri » a peut-être plusieurs lettres à son arc. À voir maintenant si sa flèche veut bien me viser. Le soir je raconte tout à Victor en sautillant sur son petit ressort, au moment où ne peut plus parler quand je le sens venir en moi.

Analyse de ce chapitre dans le contexte de l'œuvre

Ce vingt-huitième chapitre est celui de l'ouverture vers l'extérieur et du désir d'expérimentation symétrique. Après avoir accepté et même encouragé l'aventure de Victor avec Coralie, Béa envisage à son tour une exploration hors du couple. La figure de "monsieur Dimitri", professeur poète, devient l'objet de ses fantasmes et de ses manœuvres. Le chapitre est traversé par une culture adolescente riche (références à "Once and again", "My so-called life", Cairo Sweet, Grace Manning) qui ancre Béa dans une génération de filles qui se construisent à travers les fictions qu'elles consomment. La question du consentement, de la prédation, de l'ambiguïté des relations prof-élève est posée, mais pas résolue. Béa joue, elle teste, elle "amorce son truc". Elle est désormais assez forte pour explorer ces zones grises sans se perdre.

Symbolique des événements et thèmes majeurs abordés

- La boucle temporelle : L'ouverture du chapitre interroge la réalité. Béa se demande si elle est dans un rêve. Cette question métaphysique traverse tout le roman : leur vie est-elle réelle, ou sont-ils des fantômes dans un monde de zombies ? La réponse n'est pas donnée, mais la question est posée.

- Monsieur Dimitri : Le professeur poète, à la voiture de sport, sans femme ni enfant, probablement gay — ou pas. Béa projette sur lui des fantasmes, des scénarios. Il devient le personnage d'une fiction qu'elle écrit.

- Les références culturelles : "Once and again", "My so-called life", Cairo Sweet, Grace Manning — Béa se construit à travers ces modèles. Elle est Angela, elle joue à Cairo Sweet. La fiction nourrit sa vie qui devient fiction.

- La Bible de Gutenberg : La référence revient, ironique. Elle a envoyé sa "publication de messe" (son texte déposé à l'église) à monsieur Dimitri. La parole sacrée devient parole profane, adressée à un homme.

- Le jeu de la prédation : "Le prédateur et la proie se reconnaissent toujours." Béa se positionne délibérément dans ce jeu. Elle baisse les yeux "comme un aveu", elle le regarde sans baisser les yeux, elle amorce "son truc". Elle n'est pas une victime passive, elle est une stratège active.

- L'éducation parallèle : "Il est déjà prêt à parfaire mon éducation parallèle on dirait." L'ambiguïté est totale. S'agit-il d'éducation littéraire ou d'autre chose ? Béa laisse planer le doute, pour elle-même comme pour le lecteur.

- La symétrie avec Victor : "Victor a eu son aventure. Et pourquoi pas moi la mienne ?" La logique est implacable. Si le couple est ouvert, il doit l'être des deux côtés. Béa revendique le droit à sa propre exploration.

- Le soir avec Victor : La scène finale est magnifique. Elle raconte tout à Victor "en sautillant sur son petit ressort, au moment où ne peut plus parler quand je le sens venir en moi". La transparence est totale, jusque dans l'acte sexuel. Victor prend connaissance du fantasme de Béa au moment de jouir. C'est la confiance absolue.

Bilan

- Béa : Elle est en pleine exploration de son pouvoir de séduction. Elle teste monsieur Dimitri, elle l'observe, elle l'"amorce". Elle n'est plus la petite fille fragile, elle est une femme qui joue avec le feu. Mais elle le fait en toute transparence avec Victor, en racontant tout. Sa culture (les séries, les films, la Bible) nourrit ses fantasmes. Elle est à la fois actrice et spectatrice de sa propre vie.

- Monsieur Dimitri : Il est le mystère du chapitre. Est-il un prédateur ? Un poète sensible ? Un gay refoulé ? Un homme attiré par Béa ? Le roman ne répond pas, laisse planer. Son regard, sa question ("Tu n'as rien à me dire ?"), son invitation implicite — tout est ambigu. Il est le miroir tendu à Béa : que cherche-t-elle vraiment ?

- Victor : Il est présent dans la dernière scène, silencieux mais réceptif. Il écoute, il jouit, il ne pose pas de questions. Sa confiance en Béa est absolue. Il accepte qu'elle ait ses propres désirs, ses propres explorations, sans jalousie apparente.

Conclusion

L'équilibre dans un couple ouvert ne peut exister que s'il est symétrique. Victor a eu son aventure avec Coralie ; Béa revendique le droit à la sienne. Mais cette symétrie n'est pas mécanique : elle est négociée, transparente, racontée. Le secret n'a pas sa place dans leur relation. Tout se dit, même au moment de jouir. Par ailleurs, ce chapitre interroge la frontière entre fiction et réalité. Béa se construit à travers les séries qu'elle regarde, les personnages qu'elle admire. Elle joue à être Angela, Cairo Sweet, Grace Manning. Mais cette fiction n'est pas une fuite, c'est une exploration. Elle teste des rôles, des scénarios, pour voir ce qui lui va, ce qui la définit. La vie est un laboratoire où l'on essaie des identités.

Suite générative

Maintenant que Béa a "amorcé son truc" avec monsieur Dimitri et que Victor a accepté cette exploration, jusqu'où ira-t-elle dans ce jeu de séduction, et saura-t-elle s'arrêter avant que le jeu ne devienne dangereux ?

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