029 - il se la range
On se croise plusieurs fois au vernissage dans la salle de Flore, à chaque fois il a un petit regard pour moi et une flûte à la main qui se vide vite. Il est chaud bouillant. À un moment je peux m’éclipser et lui aussi. Il sort une cigarette et s’apprête à sortir dans la cour.
- C’est mauvais pour la santé. Et dehors il fait froid. J’ai pas mon manteau, venez, j’ai quelque chose à vous montrer.
Je m’engage dans le couloir sombre et je l’attends. Je lui fais signe de venir. Il arrive. J’y vais, je monte l’escalier et je me place sous la grande fresque. Je crois que je l’ai semé. Non, le voilà. Je tousse pour qu’il me localise en regardant en haut vers moi. Je lui fais coucou. Il me rejoint en regardant la fresque. Je continue jusqu’au balcon au niveau de l’œuvre. Il arrive enfin vers moi. On est essoufflés tous les deux, pas que de l’effort on dirait.
- La déclaration des droits de l’homme ?
- Celle qui a écrit l’autre, on lui a coupé la tête. Elle est de votre famille, n’est-ce pas ? Monsieur Gouges. Et mes droits à moi alors ? Vous ne me donnez que des devoirs.
Il s’approche et je me tiens à la rambarde en fer forgé. Je ne peux plus reculer. Il entre dans ma zone d’intimité et il avance, je sens son souffle. Je ferme les yeux quand ses lèvres se posent sur les miennes. Mon Dieu. Sa joue mal rasée glisse contre la mienne et il me lèche l’oreille avant de murmurer :
- Quel est, à ce jour, ton plus grand accomplissement ?
- Je crois que c’est en ce moment, où je m’affirme comme une vraie femme. C’était pas gagné d’avance. J’y ai beaucoup travaillé. Tous les autres défis de ma vie seront faciles à côté. Maintenant, je suis prête.
Mais on ne peut pas faire grand-chose ici. À part sauter dans le vide pour s’écraser en bas sur les escaliers millénaires. Je lâche ma main droite et je trouve sa braguette. Zip. Je plonge et je la trouve tout de suite pour la sortir. Ça alors, c’est pas une Montbéliarde, c’est presque une Morteau. Qu’est ce que je vais faire de ça ? En plus elle sent pas bon. C’est un vrai rouquin, pas de doute. Je la lâche et je crache délicatement dans ma main avant de redescendre l’astiquer. Il essaie de mettre son pouce dans ma bouche mais je tourne le visage et je presse pour l’en dissuader. C’est long. Il m’appuie sur les épaules pour que je m’agenouille. Je ne veux pas, je suis super mal barrée.
- Ça va pas le faire monsieur Gouges. Vous avez trop bu.
Je le lâche et il a l’air de reprendre ses esprits. Confus, il se la range.
Analyse de ce chapitre dans le contexte de l'œuvre
Ce vingt-neuvième chapitre est celui de la confrontation avec le réel du désir adulte. Après les fantasmes, les projections, les jeux de séduction, voici le moment de vérité : Béa se retrouve seule dans un couloir sombre avec monsieur Dimitri dont on découvre le vrai nom : Gouges, voilà pourquoi elle y faisait déjà référence vingt chapitres plus tôt. La scène est tendue, ambiguë, dangereuse. Béa joue, elle attire, elle provoque — mais quand il s'agit de passer à l'acte, quelque chose coince. L'odeur, la taille, l'insistance, tout concourt à créer un malaise. Elle refuse de s'agenouiller, elle lâche prise, elle met fin à la situation. Ce n'est pas une victime, c'est une jeune femme qui sait dire non. La référence à Olympe de Gouges ("on lui a coupé la tête") n'est pas anodine : Béa revendique ses droits, refuse les devoirs qu'on veut lui imposer. Elle sort de cette expérience avec la certitude qu'elle "est prête" — prête à affronter le monde, prête à dire non, prête à être une "vraie femme".
Symbolique des événements et thèmes majeurs abordés
- Le vernissage : Lieu de l'art, de la culture, des apparences. C'est dans ce cadre que se joue la scène. L'art n'est pas un refuge, c'est un théâtre où se jouent les désirs.
- La flûte qui se vide vite : L'alcool est un personnage secondaire mais important. Il désinhibe, il trouble, il rend "chaud bouillant". Mais il fausse aussi le consentement.
- La déclaration des droits de l'homme : Le lieu choisi par Béa est symbolique. La fresque représente les droits, mais c'est à Olympe de Gouges qu'elle pense, celle qui a écrit la Déclaration des droits de la femme et à qui on a "coupé la tête". "Mes droits à moi alors ? Vous ne me donnez que des devoirs." La phrase est politique : elle refuse d'être un objet, elle revendique d'être un sujet.
- Le baiser : Il est doux, presque romantique. La joue mal rasée, le souffle, l'oreille léchée. Mais c'est un leurre. Le piège se referme.
- La question de Yale : "Quel est, à ce jour, ton plus grand accomplissement ?" La question du film "Miller's Girl" revient, mais cette fois c'est monsieur Dimitri qui la pose. Béa répond magnifiquement : "Je crois que c'est en ce moment, où je m'affirme comme une vraie femme." Elle est consciente de ce qu'elle est en train de faire : elle se teste, elle s'affirme, elle devient.
- La sauter dans le vide : L'image est forte. L'autre option, face à l'impasse, serait de se jeter dans le vide. Mais Béa ne choisit pas cette option.
- La braguette : Le geste est volontaire, décidé. Elle plonge, elle trouve. Mais ce qu'elle trouve la déçoit. "C'est pas une Montbéliarde, c'est presque une Morteau." L'humour désamorce le tragique. La taille impressionne, l'odeur repousse.
- Le refus : "Il essaie de mettre son pouce dans ma bouche mais je tourne le visage." "Il m'appuie sur les épaules pour que je m'agenouille. Je ne veux pas." "Ça va pas le faire monsieur Gouges. Vous avez trop bu." Béa dit non. Elle résiste. Elle met fin à la scène.
- La confusion de monsieur Gouges : Il "reprend ses esprits", il est "confus". L'alcool retombé, il réalise peut-être ce qu'il a fait, ou failli faire. Il se range, il s'en va.
Bilan
- Béa : Elle est au centre de tout. C'est elle qui attire, qui guide, qui monte l'escalier, qui attend. C'est elle qui plonge dans la braguette, mais c'est elle aussi qui refuse l'agenouillement, qui tourne la tête, qui lâche prise. Elle est à la fois la séductrice et celle qui pose des limites. Sa réponse à la question de Yale est magnifique : elle sait ce qu'elle est en train d'accomplir. Elle devient une "vraie femme", capable de dire non. L'expérience est un succès, même si elle n'a pas mené à l'acte.
- Monsieur Gouges : Il est trouble. Séduisant, poète, professeur — mais aussi homme ivre qui insiste, qui appuie sur les épaules, qui tente de mettre son pouce dans la bouche. Est-ce l'alcool ? Est-ce sa nature ? Le roman ne juge pas, il expose. Sa confusion finale laisse penser qu'il a conscience d'avoir dépassé les bornes. Il est "gay" peut-être, ou bi, ou simplement troublé par cette jeune fille qui joue avec lui.
Conclusion
Le consentement n'est pas un état binaire (oui/non), c'est un processus continu, négocié à chaque instant. Béa a dit oui pour monter, pour embrasser, pour toucher. Mais elle a dit non pour s'agenouiller, pour le pouce, pour continuer. Ce non a été respecté (finalement). La scène montre que même dans une relation ambiguë, même avec un adulte ivre, une jeune fille peut imposer ses limites. La force de Béa est là : elle sait ce qu'elle veut, et surtout ce qu'elle ne veut pas.
Par ailleurs, ce chapitre interroge la notion de droit. Sur la fresque des droits de l'homme, Béa revendique les siens. Elle n'est pas un objet, elle est un sujet. Elle n'a pas que des devoirs, elle a des droits. Le droit de dire non, le droit de choisir, le droit de partir.
Suite générative
Maintenant que Béa a affronté le désir adulte et imposé ses limites, que restera-t-il de sa relation avec monsieur Gouges, et comment cette expérience influencera-t-elle sa vision d'elle-même et de son couple avec Victor ?

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