034 - le sperme interdit

5 minutes de lecture
  • Vous n’êtes pas mature, monsieur Gouges. Au moins, Olympe, elle s’est construite une vie.
  • C’est la première fois que je la fais participer parce que tu es particulière, Béa. Avec toi, ce ne sont, tu n’es que des premières fois... Désolé, je voulais pas...
  • Non, tu as raison. Je me suis faite… sur des premières fois. Ça va.

On se fait un gros câlin pour se pardonner de nos propos déplacés. On vérifie autour de nous quand même, on est en public. Heureusement qu’il n’y a pas de toilettes publiques à proximité sinon il prétexterait à devoir aller se laver les mains et je l’accompagnerait bien-sûr.

« Chacun se bat pour ce qui lui manque. » L’argent pour l’ennemi, l’honneur, pour Surcouf. Chacune écrit pour ce qui lui manque. Olympe de Gouges pour les droits de la femme, moi pour… qu’est ce qu’il me manque ? Un vrai père. Je me bats pour que monsieur Gouges ne me baise pas, qu’il soit mon mentor, mon guide et pas mon amant. Il ne l’est pas, techniquement, mais on est des gros cochons quand même à se tripoter là où il ne faut pas. Mais je suis grande maintenant. Une sorte de père me suffira. Et c’est pas à travers Victor que je cherche l’image du père, on n’est plus au vingtième siècle et à sa psychologie freudienne à la con.

On visite l’aquarium, les poissons de toutes les couleurs, et les plantes, c’est beau. L’ambiance sombre me rapproche de lui. Je passe mes bras autour de ses hanches et lui sur mes épaule. On se tourne vers la vitre pour voir notre reflet. Je lève la tête et je lui demande :

  • Monsieur Gouges, est-ce que vous me permettriez de vous appeler… papa.
  • Il me regarde avec fierté et douceur, il me serre un peu plus fort contre lui. Ça veut dire oui.
  • Bien-sûr, ma petite… seconde.

C’est prometteur pour la suite. Ma petite première, ma petite terminale… Mais c’est le moment de sceller notre pacte avec ma réplique, droit dans les fenêtres de son âme.

  • Merci, papa. Je t’aime.

C’est la première fois, que je le tutoie, aussi. Mais je ne pouvais pas lui dire en dehors de ce contexte qui nous convient parfaitement je pense. J’en suis toute émue. Je pleure en silence. Une larme coule sur ma joue et il sort son mouchoir pour l’essuyer. Ça sent le sperme, interdit.

xoxo

Analyse de ce chapitre dans le contexte de l'œuvre

Ce trente-quatrième chapitre est le point d'orgue émotionnel de la relation avec monsieur Gouges. Ce qui était jeu érotique, exploration transgressive, devient une quête de paternité symbolique. Béa, après avoir cherché en Victor un amant, en Coralie une amante, trouve enfin en Gouges la figure paternelle qui lui a manqué. La scène à l'aquarium, devant les poissons et les reflets, est d'une beauté rare. La demande ("est-ce que vous me permettriez de vous appeler... papa") est le cœur du chapitre. Et la réponse, silencieuse mais claire, scelle un pacte plus fort que tous les ébats. La dernière phrase ("ça sent le sperme, interdit") rappelle que cette relation n'est pas pure, qu'elle a une histoire charnelle, mais que désormais elle se transcende.

Symbolique des événements et thèmes majeurs abordés

- La maturité : Gouges admet son immaturité face à la vie construite d'Olympe. Béa, elle, s'est construite "sur des premières fois". Leur relation est faite de ces premières fois partagées.

- La citation : "Chacun se bat pour ce qui lui manque." Béa adapte : "Chacune écrit pour ce qui lui manque." Olympe écrivait pour les droits des femmes, Béa écrit pour... un vrai père. La quête d'écriture est une quête de ce qui manque.

- Le mentor : "Je me bats pour que monsieur Gouges ne me baise pas, qu'il soit mon mentor, mon guide et pas mon amant." La prise de conscience est majeure. Après avoir exploré le désir, Béa choisit la sublimation. Gouges doit devenir un père symbolique, pas un amant réel.

- L'aquarium : Le lieu est magnifiquement choisi. L'obscurité, les poissons colorés, les reflets dans la vitre — tout concourt à créer une ambiance hors du temps, propice aux confessions. Le reflet les montre ensemble, unis.

- La demande : "Est-ce que vous me permettriez de vous appeler... papa." Le mot est dit, après des mois de jeux érotiques, de transgressions, de baisers, de fellations avortées. Béa demande à Gouges de devenir le père qu'elle n'a pas eu.

- La réponse : "Il me regarde avec fierté et douceur, il me serre un peu plus fort contre lui. Ça veut dire oui." Le silence est plus fort que tous les mots. La pression des bras est une réponse.

- "Ma petite... seconde" : Le jeu de mots est tendre. Elle est sa "petite seconde", élève de seconde, mais aussi sa deuxième chance.

- Le tutoiement : "Merci, papa. Je t'aime." C'est la première fois qu'elle le tutoie. Le passage au tutoiement marque l'entrée dans une nouvelle intimité, non plus charnelle mais filiale.

- La larme : Elle pleure en silence. La larme coule, il l'essuie avec son mouchoir. Et le mouchoir "sent le sperme, interdit". La dernière phrase est un rappel que leur histoire n'est pas vierge, qu'elle a une épaisseur charnelle. Mais ce sperme est désormais "interdit" — un passé qu'ils dépassent.

Bilan

- Béa : Elle accomplit dans ce chapitre un acte majeur de sa guérison. Après avoir tué le père symboliquement (en brûlant sa photo), elle se choisit un nouveau père. Gouges, avec ses défauts, son immaturité, son histoire avec sa sœur, devient la figure paternelle qui lui manquait. La demande est émouvante, la larme est sincère. Elle est "grande maintenant", capable de distinguer l'amant du père.

- Monsieur Gouges : Il accepte le rôle sans un mot. Sa fierté et sa douceur sont palpables. Il essuie la larme avec un mouchoir qui sent le sperme — détail troublant qui rappelle qu'il n'est pas un père idéal, mais un homme avec son histoire. Il devient "papa" pour Béa, un titre qu'il n'a peut-être pas mérité mais qu'il accepte.

Conclusion

La guérison du traumatisme paternel passe parfois par la création d'une nouvelle figure paternelle. Béa ne peut pas effacer son père, mais elle peut lui en substituer un autre, choisi celui-là, aimé celui-là. Gouges n'est pas parfait, il a ses propres zones d'ombre, mais il accepte le rôle. La paternité symbolique est un don, pas un droit.

Par ailleurs, ce chapitre montre que l'intimité peut se transcender. Ce qui a été charnel peut devenir spirituel. Les "gros cochons" qui se tripotaient deviennent père et fille adoptive. Le passé n'est pas effacé, il est dépassé.

Suite générative

Maintenant que Béa a trouvé en Gouges un père symbolique et que leur relation s'est transcendée, comment vivra-t-elle les mois qui viennent, entre ce nouveau lien filial, son amour pour Victor, et l'attente de l'âge adulte ?

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Chris Morg ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0