038 - notre génération alpha
Il va finir par me baiser moi aussi un jour ou l’autre. Ce n’est que le début. J’en ai pris au moins pour trois ans alors à ce rythme… Je garde le rythme d’ailleurs, sur mon Victor retrouvé et avec ce que j’ai vu, il y a des chances à ce que je jouisse avant lui pour une fois. Mais non, c’est un rapide, comme toujours.
- Il y a un problème avec Coralie ?
- Je ne sais pas, elle s’endort tout le temps. Elle fait la morte pendant que je fais mon affaire. Mais toujours avec protection, ne t’inquiète pas, on sait jamais, tu as raison.
- Elle veut juste un corps chaud sur le sien, qui abuse gentiment d’elle comme j’abuse de toi, non ?
Voilà le monde dégénéré dans lequel j’évolue, en phase avec la fin de ma civilisation judéo-chrétienne, déviante, malsaine, immorale, blasphématoire, miséricordieuse avec mon sort de jeune femme qui en a toujours vécu plus qu’elle n’aurait dû. Du coup, je m’incline devant le mâle dominé pour lui nettoyer son attribut qui se réveille pour éventuellement continuer à m’honorer par derrière. Mais non, il me ramène à lui pour nettoyer ma bouche à son tour dans un baiser langoureux avant de me dire « je t’aime ». Je lui fais plein de « moi aussi » et je le laisse à sa couche pour retourner dans mes appartements m’installer proprement au lit avec mes lunettes et ce bouquin étrange pour lire la nouvelle en question. Mademoiselle O. Je pique du nez. Je ferme la lumière et dodo avec mon casque à réduction de bruit connecté aux nuits de France Culture, mon meilleur somnifère. Il me faut au moins ça aujourd’hui. Olympe va me manquer. Je fais pas le poids dans ses fantasmes. Il me reste moi, ma jolie coiffure, mes lèvres pulpeuses, mes longues jambes douces et mon minou que je caresse tout plein à en perdre conscience. Quand je me réveille je regarde mes bras. On ne voit presque plus la trace de mes scarifications. J’ai arrêté quand Victor a commencé à prendre goût à mon sang. À me les lécher il m’a soigné, guérie et vaccinée je suis. Ma victoire. Dehors il fait encore nuit mais notre société n’en a rien a foutre du rythme du soleil et de celui de nos vies de misérables mortels du peuple. Toutes les courbes de consommation d’énergie sont exponentielles. En fait, on est en train d’exploser. Je contiens ma rage d’adolescente et je passe sous la douche réveiller mon corps de femme, l’habiller, prendre mes affaires préparées la veille et descendre au petit-déjeuner où le café coule, programmé lui aussi, comme nous, à aller recevoir la bonne parole laïque pour notre génération alpha.
Analyse de ce chapitre dans le contexte de l'œuvre
Ce trente-huitième chapitre est celui de la synthèse et du retour à l'ordinaire après l'intensité de la scène avec les jumeaux. Béa contient sa rage d'adolescente, contemple ses bras guéris, et se prépare à affronter le monde. Le chapitre est traversé par une conscience aiguë de la décadence de la civilisation ("monde dégénéré", "fin de ma civilisation judéo-chrétienne") mais aussi par une acceptation sereine de sa place dans ce monde. Elle est guérie, ses scarifications ont disparu, Victor l'a soignée en léchant son sang. La routine reprend : douche, petit-déjeuner, cours. La dernière phrase ("le café lui aussi programmé, comme nous, à aller recevoir la bonne parole laïque pour notre génération alpha") est d'une ironie douce-amère : ils sont des rouages dans une machine qui les dépasse, mais ils ont leur propre vie secrète, leur propre vérité.
Symbolique des événements et thèmes majeurs abordés
- La prédiction : "Il va finir par me baiser moi aussi un jour ou l'autre." Béa anticipe que monsieur Gouges, après sa sœur, finira par revenir vers elle. "Ce n'est que le début." Elle accepte cette perspective avec calme.
- Le problème Coralie : Victor s'inquiète que Coralie "s'endort tout le temps", "fait la morte". Béa interprète : "Elle veut juste un corps chaud sur le sien, qui abuse gentiment d'elle." Coralie cherche la chaleur, pas la performance.
- Le monde dégénéré : La liste est longue : "dégénéré, en phase avec la fin de ma civilisation judéo-chrétienne, déviante, malsaine, immorale, blasphématoire, miséricordieuse". Béa se décrit elle-même, mais c'est le monde qu'elle décrit. Elle en est le produit et la critique.
- Le baiser nettoyeur : Après la fellation, Victor la ramène pour un baiser, pour nettoyer sa bouche. Le geste est d'une tendresse infinie. Il dit "je t'aime", elle répond "moi aussi".
- Mademoiselle O : La nouvelle de Nabokov l'endort. Le livre étrange est un somnifère. La culture aussi peut être un refuge.
- Les scarifications guéries : "On ne voit presque plus la trace." Victor a guéri Béa en léchant son sang. La "vaccination" est réussie.
- La rage contenue : "Je contiens ma rage d'adolescente." La rage est là, mais elle est contenue, maîtrisée.
- Le café programmé : La dernière image est forte. Le café coule, programmé, comme eux sont programmés pour aller au lycée. La société de contrôle les formate, mais ils ont leur jardin secret.
Bilan
- Béa : Elle est guérie, apaisée, mais lucide. Elle sait que le monde est dégénéré, que la civilisation s'effondre, mais elle a trouvé son équilibre. Ses bras ne portent presque plus de traces. Victor l'a soignée. Elle contient sa rage, elle se prépare à affronter le jour. La métamorphose est complète : la petite fille brisée est devenue une femme qui maîtrise son destin.
- Victor : Il est là, présent, tendre. Il s'inquiète pour Coralie, il nettoie la bouche de Béa, il dit "je t'aime". Il est le pilier de sa vie.
- Coralie : Elle est évoquée comme celle qui s'endort, qui veut juste un corps chaud. Elle est devenue un besoin de tendresse plus que de sexe.
Conclusion
La guérison est un processus invisible. On ne voit presque plus les traces de scarifications, mais elles sont là, en filigrane. Victor a léché le sang, mais le souvenir demeure. La "vaccination" a pris, mais le virus est toujours présent quelque part.
Par ailleurs, ce chapitre interroge notre place dans la société. Nous sommes programmés, formatés, destinés à recevoir "la bonne parole laïque". Mais nous avons nos secrets, nos amours, nos nuits. La société ne sait rien de ce que nous vivons vraiment.
Suite (dé?)générative
Maintenant que Béa a contenu sa rage et que ses scarifications ont presque disparu, comment vivra-t-elle les mois qui viennent, entre la routine du lycée, les retours possibles de Gouges, et l'attente de cet âge adulte où tout pourrait basculer ?

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